We are the world, we are the resilient

Incarnant tour à tour le chef militaire et le président thérapeute, Emmanuel le Résilient décline, selon l’actualité du moment, un mot-valise, qui au-delà de sa pluralité sémantique, recouvre, pour lui, un concept qui lui permet de penser (panser ?) le monde d’après. L’écologie ? voici le projet de loi climat et résilience. Le virus ? voilà l’opération militaire intitulée résilience. La sortie du Covid et l’allègement des contraintes sanitaires ? voici encore, le scénario de la résilience.

Le terme de résilience, popularisé en France par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, désigne la capacité de certains êtres à surmonter un traumatisme et à survivre après le fracas. A la croisée de plusieurs processus (biologique, psychoaffectif, social et culturel), la résilience se manifeste avant qu’une déclaration préalable ne crée elle-même ses conditions de possibilités, autrement dit, pour parler comme Sartre, l’existence de la résilience précède son essence théorique.  Prenant appui sur l’expérience vécue des survivants des camps de concentration ou sur les orphelins roumains, Boris Cyrulnik observe comment certains d’entre eux arrivent à reprendre une trajectoire de vie, par-delà le traumatisme. De l’observation d’une qualité individuelle de résilience, on envisage son accessibilité par le plus grand nombre. Il s’agit d’en favoriser l’émergence grâce à ce que Cyrulnik nommera les tuteurs de résilience. Le neuropsychiatre à la voix réconfortante et chaleureuse trouve un écho auprès d’un large public.  Trop de succès devenant suspect, le vocable commence à irriter. Le concept a envahi l’espace politique, climatique, pédagogique, économique, sportif ou tout autres domaines de ce qui se passe ici-bas, et même là-haut (Dieu est un tuteur de résilience, nous dit Boris Cyrulnik).   

Beaucoup de commentateurs ont ainsi moqué la récurrence d’un vocable qui, nonobstant la popularité de Boris Cyrulnik, commence à suscite la méfiance et l’agacement.  Histoire d’une décadence lexicale à travers la voix de ces penseurs anti-résilience. Parmi celles-ci, celle de Thierry Ribault, dont le titre du dernier livre donne le ton : Contre la résilience. A Fukushima et ailleurs (éditions de l’échappée). Son sujet : dénoncer un concept qui sert d’alibi au désastre, et qui définit comme vertus premières l’adaptabilité et le consentement.

A cette aune-là, le ministère de la transition écologique ne deviendrait qu’un simple gestionnaire du désastre ; on n’anticipe plus le pire, mais quand il arrive, il s’agit désormais de l’accueillir comme une nouvelle étape de notre adaptation et notre changement : le moi est mort, vive le moi !

A l’horizon de la catastrophe, pas toujours annoncée, se profile le monde d’après, avec en toile de fond de nouvelles capacités de résistance à gagner (Thierry Ribault parle ici de capacités d’antifragilité) et l’acceptabilité du pire. On renonce non plus en vertu d’un avenir radieux mais au nom d’un étrange principe d’accommodation. Peu importe les causes, pourvu qu’on puisse rebondir. Du désastre à l’accommodation, de l’accommodation à la légitimation, voilà selon Thierry Ribault le véritable danger qui envahit notre modernité ; inutile de remettre en cause l’origine de la catastrophe, puisque désormais, nous savons qu’elle engendrera l’heureuse perspective de notre survie ! L’émergence de la cause devient donc secondaire, seul importe notre nouvelle adaptabilité et l’indignation devrait donc cesser, faute de responsables. La nouvelle responsabilité arrive après le désastre, elle est post-traumatique et citoyenne : le 21ème siècle sera résilient ou ne sera pas.  En minimisant l’ampleur de la catastrophe, on invite le citoyen à prendre ses responsabilités : « La politique de résilience s’accompagne donc d’une forme de déresponsabilisation des responsables et de sur-responsabilisation des victimes » nous dit Thierry Ribault.  « Il faut s’adapter », l’essai de Barbara Stiegler retrace l’historique de ce renoncement et de cet impératif d’adaptation, et remonte aux années 30 et au néolibéralisme théorisé par Walter Lippmann (nous reviendrons sur cet essai prochainement).

Même méfiance affichée de l’écrivain Philippe Forest, pour qui la résilience devient une injonction qui, sous prétexte de nous aider à sortir de la torpeur, nous priverait, selon ses propres mots, de « la part d’irréparable, d’irrémédiable que comporte l’existence humaine et à laquelle il nous faut rester fidèles » (après tout, Puf, 2021). L’écrivain du deuil voue aux gémonies l’idéologie de Positive Thinking à l’américaine, qui prive le sujet de son droit au chagrin. Il y a, selon lui, quelque chose de l’ordre de l’inguérissable, comme dans le deuil par exemple, qui se situe à l’opposé du processus de résilience et qui fait de l’être humain autre chose qu’un sujet réparable à l’envie. L’impératif du rebond nous éloignerait ainsi de notre humaine trop humaine expérience du tragique. Ribault comme Forest revendiquent ce droit à la sidération et à la désespérance, non pas évidemment, comme un idéal de vie, mais simplement comme une étape parfois nécessaire pour mesurer la gravité d’une situation. La considération lucide des souffrances, des défaites, des menaces et des dangers permettrait ainsi, à leurs yeux, d’éviter le pire et d’envisager une vie qui ne serait pas réduite à une survie, c’est-à-dire une sous vie. Mieux vaut vivre pleinement sa souffrance et son deuil plutôt que de céder à un impératif de résilience qui, au prétexte de nous éloigner de notre triste sort, nous précipiterait vers une humanité réduite à vivre, selon le mot d’Eva Illouz, en happycratie permanente malgré les chocs répétés et les traumatismes subis. Le danger est d’être de plus en plus conviés à trouver en nous-mêmes les ressources nécessaires pour pouvoir chanter en chœur We are the World, We are the Resilient, avec dans le sillage de cette résilience, la promesse du développement personnel à la portée de tous, et le sourire béat de l’impensée qui se dressera sans entrave devant des questionnements devenus inutiles.

Quand Emmanuel Macron juxtapose « Résilience et volonté » pour qualifier, dans un tweet, l’esprit incarné par Charles de Gaulle face à l’adversité et aux épreuves du pouvoir, le philosophe Pascal Bruckner met les points sur les i, la barre aux t et rajoute un s.

Résistance aurait en effet mieux convenu, plutôt que l’utilisation opportuniste d’un mot qui participe plus au « rétrécissement de l’homme » qu’à sa grandeur (sur le site Atlantico, 12 Nov. 2020). Pour l’essayiste, la popularité du concept est symptomatique d’une époque qui célèbre la faiblesse et la vulnérabilité. La résistance possède une orientation plus héroïque, elle marque une volonté, là où la résilience ne serait que pure capacité, une vertu sans vertu, selon les mots de la philosophe Laurence Devillairs (site de Philomag, 17 Nov. 2020). Déniée donc de fondement éthique et moral, elle se déploierait sans principe et sans dessein autre que le retour à un état de bien-être. Pour les penseurs en quête de grandes vertus, la résilience ne serait donc qu’une qualité sans panache, une tempérance un peu mièvre et, somme toute, un peu creuse. Là où Bruckner dénonce la célébration de la faiblesse, Ribault évoque les qualités d’antifragilité qu’on nous promet. Mais pour l’un comme pour l’autre, le constat est bien celui d’une perte. Etrange raisonnement, qui pour péremptoire qu’il paraisse, semble oublier que la résilience s’accompagne d’un refus de s’enfermer dans son malheur, il y a un défi, qui peut être de l’ordre de l’orgueil, et qui marque une rupture avec la stigmatisation victimaire.

(Rappelons à Bruckner que Macron n’eut guère plus de succès quand il évoqua la guerre face au virus. C’est sans doute le prix à payer, pour le pouvoir, de voir son choix lexical contesté, malgré ou à cause de l’éventuel grand écart sémantique de celui-ci). Derrière toutes ces voix qui expriment leur agacement (les penseurs de la désespérance) et celles qui cèdent un peu trop systématiquement à une mode lexicale (Macron souvent), n’y a-t-il pas un malentendu sur un vocable qui est passé du statut de sauveur à celui d’accusé ? Si nous pouvons entendre les craintes de ceux qui s’inquiètent de l’extension progressive du domaine de l’acceptabilité, faut-il disqualifier pour autant un mot désignant un processus qui représente bien une possibilité d’échapper à un passé douloureux ou traumatique ? Deux manières d’envisager la résilience. La première saute en arrière pour trouver un point de restauration antérieur au fracas (en gardant malgré tout en mémoire le traumatisme : il ne s’agit pas de poser un mouchoir dessus, ni de retrouver l’état initial) ; la seconde rebondit à l’infini sur les ruines de notre humanité. Dans un cas, on envisage de sortir du tourment grâce à la résilience, dans l’autre on l’accuse de notre renoncement. Pour les thérapeutes de la trempe de Cyrulnik, la résilience permet une liberté retrouvée. Pour des esprits plus tourmentés, la consolation n’est pas toujours la meilleure option pour éprouver notre entendement. Les uns parlent de l’instinct de vie quand les autres évoquent l’instinct de mort. Les seconds savent au fond d’eux-mêmes que la résilience offre autre chose que la seule interprétation qu’ils nous en donnent ; encore faudrait-il prendre le temps de le préciser car à vouloir jouer les anti-résilients, ils risquent de banaliser ce qu’ils dénoncent : le renoncement cette fois à une autre partie de nous-mêmes, la créativité de notre vie, celle qui permet aux rescapés des camps d’échapper au naufrage psychologique et de répondre avec Adorno, contrairement à sa première injonction : «  Il pourrait bien avoir été faux d’affirmer qu’après Auschwitz, il n’est plus possible d’écrire des poèmes » (Dialectiques négatives, Payot, 1978).

Sans nier la récupération opportuniste d’un mot qui peut servir des aspirations politiques opposées, ne perdons pas de vue que la résilience représente une sortie de secours pour ceux qui ont vécu un traumatisme, et qu’au-delà de la réparation, il y a une aspiration à la vie, une réinvention.  

En 1936, Claudel cherche un mot. Il bute sur la traduction de resiliency. Après la crise de 1929, il a vu les américains retrouver une « gaité et une confiance qui éclairait tous les visages ». Ce qu’il observe, c’est ce mélange de capacités, de combativité et d’entrain, alors même que la crise venait de causer d’immenses ravages dans la population. Le mot qu’il cherchait alors est devenu aujourd’hui l’objet de toutes les critiques, comme si la chose s’épuisait avec le mot. Avec les philosophes en alerte et la volonté de rester en éveil, je regarde le monde sans détachement excessif et sans renoncement. Contre eux et contre les jeux de mots devenus je de maux (ou l’inverse), je refuse de céder à cette torpeur lexicale qui fait de la résilience, non plus une promesse de liberté, mais la raison même de notre renoncement. Quant au président, affublé tour à tour de surnoms, plus ou moins flatteurs –Emmanuel le Hardi (Alain Duhamel), Emmanuel le Jouvenceau (Jean-Paul Delevoye), Emmanuel le Vilain (le vilain petit canard, pour être exact : originalité du parcours dans une famille de médecin), Emmanuel l’Epidémiologiste (léger retour vers la famille !), Emmanuel le Résilient (dans ces lignes), Emmanuel l’Aventurier (Alain Minc : « C’est un Aventurier au sens auquel Malraux définissait l’Aventurier et dont le prototype est Lawrence d’Arabie », dans Paris Match du 06 juin 2020)– il devra donner un cap, car à vouloir communiquer avec des mots-valises, il risque de faire bientôt les siennes et de laisser la porte ouverte, non pas à une alternance saine et démocratique, mais à un populisme qui guette maintenant son tour de piste. Emmanuel le Résilient deviendrait alors Emmanuel le Résilié.

Vincent Millet
Enseignant à Tours