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dans Politique

Macron, McFly, Carlito et la société du spectacle

Frédéric Saint ClairParFrédéric Saint Clair
24 mai 2021
Emmanuel Macron

Disons-le tout net : la séquence McFly et Carlito à l’Elysée est parfaitement réussie ! Non seulement nous avons beaucoup apprécié de la visionner, mais Emmanuel Macron s’en est admirablement sorti, voire même avec les félicitations du jury ! Par ailleurs, McFly et Carlito ont été tout à fait respectueux de la fonction présidentielle, et puis drôles et sincères, comme à leur habitude. Un bon moment de divertissement donc. Sauf que c’est là que réside tout le problème ! Nous avons sans nul doute assisté à la victoire sans partage de la société du spectacle sur le pouvoir politique.

« Dans le spectacle […] le but n’est rien, le développement est tout. Le spectacle ne veut en venir à rien d’autre qu’à lui-même » écrit Guy Debord dans sa Société du spectacle, aphorisme #14, où il envisage le spectacle comme une phase de domination de la vie sociale. Dans le concours d’anecdotes de McFly et Carlito, où Emmanuel Macron, l’Elysée, la fonction présidentielle, la parole publique, etc., sont mis en scène, on aurait tendance à s’interroger ainsi : Bien ou mal ?, digne ou indigne ?, réussi ou raté ? Mais tout cela importe peu. Si le spectacle est un processus de domination, l’unique et véritable question est : qui domine et qui est soumis ?

La question est en réalité double, car elle concerne à la fois les acteurs : McFly&Carlito d’un côté, Emmanuel Macron de l’autre ; mais aussi les « pouvoirs » qu’ils incarnent : le pouvoir politique pour le Président ; le pouvoir spectaculaire pour les humoristes. Par le choix du lieu – l’Elysée – McFly&Carlito sont amenés à investir ; Emmanuel Macron à accueillir. Les humoristes symbolisent de facto l’élément viril ; le Président l’élément féminin. Par ailleurs, en investissant l’Elysée, ils pénètrent non seulement le bâtiment, mais l’institution politique, dont ils redéfinissent, avec le consentement du maître des lieux, les règles, les usages, les rapports de force. Leur jeu, et à travers lui leur « atmosphère », transforme le salon élyséen en salle de théâtre où le politique, lorsqu’il est mentionné, est réduit – et c’est le cas de le dire – à une anecdote. Le pouvoir politique n’utilise pas le pouvoir spectaculaire pour son auto-promotion, contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est le spectacle qui manipule, suivant ses codes – dérision, jeux de langage, mimiques, gestuelle, etc. – le politique, faisant de lui un agréable pantin.

Dépolitisation regrettable, ont dit certains. Certes, mais surtout : soumission du pouvoir politique par le pouvoir du spectacle.

Notez qu’on pourrait poursuivre ainsi l’analyse de la soumission politique indéfiniment : McFly&Carlito sont deux, Emmanuel Macron est seul. Ils sont actifs, mobiles, occupant l’espace – jusqu’à sortir sur le perron, c’est-à-dire jusqu’à étendre à leur guise le cadre du jeu, et donc, symboliquement, leur emprise sur l’espace élyséen ; allant jusqu’à organiser un mini-concert surprise dans les jardins du palais, symbolisant ainsi la capacité du spectacle à feinter le politique ; Emmanuel Macron est passif, presque immobile, rivé à son siège. Autre rapport de force : Emmanuel Macron est censé incarner l’intelligence, voire la sagesse du « philosophe-roi » platonicien, et il se heurte à la puissance de la vis comica, de la dérision, qu’il ne parvient pas à dominer : score final 4-4. Résultat, les deux clowns auront l’honneur de participer au défilé du 14 juillet – créant ainsi une brèche dans la dernière poche de résistance du pouvoir politique : l’armée, investie elle aussi à cette occasion par le spectacle – ; et le pouvoir politique se voit contraint de soumettre l’interview politique la plus symbolique de l’année – celle du 14 juillet – à la présence du pouvoir spectaculaire au travers d’un cadre guignolesque.

Quelle portée ? La portée politique est mineure car elle n’engage en réalité en rien le pouvoir politique dans son essence, pas plus que les futurs locataires de l’Elysée. Cela pourrait même constituer un cas d’école instructif soulignant les limites à ne pas franchir. En revanche, cette forme de position soumise consentie du pouvoir macronien en dit long sur la réalité de ce pouvoir, comme on avait déjà pu le constater lors d’autres manifestations médiatisées, telles que le déplacement à Saint Martin ou la fête de la musique organisée dans les jardins du palais présidentiel. Elle raconte le rapport de domination/soumission que le Président de la République, et la macronie dans sa presque globalité, entretient avec l’adversité, que celle-ci soit terroriste, islamiste, migratoire, indigéniste, délinquante… La macronie accueille. La macronie se plie. La macronie se soumet. Elle se couche. Elle s’offre. Et avec elle, la République. Et avec elle, la France. Fort heureusement, la domination de la société du spectacle sur le pouvoir politique macronien garantit aux Français une mise en scène réussie de leur soumission.

Frédéric Saint Clair
Ecrivain, politologue

Frédéric Saint Clair

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