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dans Politique

Qui tient encore la maison commune ?

Virginie MartinParVirginie Martin
16 février 2026
Qui tient encore la maison commune ?
Tribune

Il y a des crises visibles. Et puis il y a celles qui travaillent les sociétés en profondeur sans faire la une. La crise des services publics n’est pas un signal faible. La pénurie d’enseignants, la désertification médicale, les difficultés de recrutement dans la police, la raréfaction des candidatures aux mandats locaux sont documentées, chiffrées, débattues. Rien de tout cela n’est invisible. Mais le cœur du problème est ailleurs.

La question véritable est plus dérangeante : qui accepte encore d’incarner la contrainte collective ? Qui accepte d’absorber la conflictualité sociale, d’endosser l’autorité, de tenir la règle, d’assumer l’exposition permanente ? Ce qui se joue n’est pas seulement une dégradation organisationnelle. C’est une mutation anthropologique.

Nous assistons moins à un effondrement qu’à un retrait. Un retrait silencieux, rationnel, peu spectaculaire. Le coût subjectif de l’engagement public a explosé. L’exposition numérique constante, la judiciarisation, la violence verbale, la suspicion généralisée, l’inflammation permanente des récits transforment l’engagement en zone de risque. Servir le commun n’est plus seulement exigeant : il devient dangereux, parfois dissuasif.

Plus l’espace public s’hystérise, plus il se sur-idéologise, plus la conflictualité devient identitaire, plus ceux qui tenaient la mesure se retirent. Les profils stabilisateurs, les médiateurs, les compétents capables d’habiter la complexité sans la transformer en guerre culturelle désertent progressivement l’arène. Les plus qualifiés s’internationalisent lorsqu’ils en ont la possibilité. D’autres choisissent le repli stratégique vers le privé. Les vocations politiques locales s’amenuisent, tant la fonction expose et consume.

Ce désengagement n’est pas une révolte. C’est une désaffection. Et c’est précisément ce qui le rend inquiétant.

Émile Durkheim rappelait que les institutions vivent parce qu’elles sont portées par des individus qui y croient. Sans cette « chair », il ne reste que la structure. Or nous voyons émerger un double mouvement : d’un côté des institutions de plus en plus froides, procédurales, technocratiques ; de l’autre un espace public dominé par l’entertainment, l’indignation et la performativité émotionnelle. Entre les deux, la médiation se raréfie.

La fragmentation n’est pas nouvelle. Mais sa normalisation l’est peut-être. Chacun évolue dans sa bulle narrative, optimise sa trajectoire individuelle, protège son périmètre privé. Le commun devient une externalité plus qu’un horizon. Ce n’est pas que l’État tombe. Il tient encore. Les infrastructures administratives possèdent une inertie remarquable. Mais le désir de les incarner s’affaiblit.

Lorsque les profils mesurés se retirent, l’espace public se recompose autour des plus déterminés, des plus idéologisés ou de ceux que la fonction elle-même finit par durcir. L’équilibre se modifie sans fracas, mais en profondeur. Ce qui disparaît, ce n’est pas la procédure. C’est la densité humaine qui la rend vivante.

Nous avons multiplié les récits de réussite individuelle, les récits technologiques, les récits d’indignation. Nous avons beaucoup moins de récits désirables du service du commun. L’engagement collectif apparaît sacrificiel, voire naïf. Or une démocratie ne peut durablement reposer sur l’abnégation d’une minorité.

Il ne s’agit pas simplement de réformer des structures ou d’augmenter des budgets. Il faut interroger le logiciel narratif. Quel récit positif du service collectif sommes-nous capables de produire ? Quelle valorisation symbolique offrons-nous à ceux qui choisissent d’enseigner, de soigner, d’administrer, de s’engager localement ? Sans reconstruction d’un imaginaire désirable du commun, les correctifs techniques resteront insuffisants.

Ce qui se joue n’est pas l’effondrement spectaculaire de l’État. C’est la raréfaction progressive du désir de le porter. Une société peut continuer à fonctionner tout en se refroidissant. Elle peut conserver ses institutions tout en perdant la croyance qui les anime.

La question n’est donc pas seulement « qui tient la maison commune » ?

C’est : pourquoi aurait-on encore envie de la tenir ?

Repenser le narratif, repenser le software collectif, redonner une désirabilité à l’incarnation du commun : voilà peut-être l’enjeu central. Sans cela, la fragmentation cessera d’être un phénomène conjoncturel pour devenir une morphologie durable.

La démocratie ne disparaît pas toujours par rupture. Elle peut s’évider lentement, jusqu’à devenir une mécanique sans chair.

La vraie urgence est là.

Dr Virginie Martin
Politiste, sociologue
Professeure et chercheuse à Kedge Business School
Co-fondatrice de Spirales Institut

Virginie Martin

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