À l’aube de ses 60 ans, l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique – Inria – affirme son rôle central dans la souveraineté numérique française. Recherche de pointe, transfert technologique, partenariats industriels et pilotage de programmes nationaux : l’Institut se positionne comme un acteur stratégique pour anticiper les grands défis du numérique.
Revue Politique et Parlementaire – L’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique fêtera ses 59 ans dans quelques mois. L’Institut a participé à la création de l’internet et du Web, au développement de la conception assistée par ordinateur, à l’accompagnement de spin-offs en intelligence artificielle, quantique ou robotique médicale… Quelle place occupe aujourd’hui l’Institut dans l’écosystème français de la Tech ?
Bruno Sportisse – Inria est l’institut national de recherche dans le numérique : il a été créé par le général de Gaulle en 1967 pour renforcer la souveraineté de la Nation dans un domaine naissant, l’informatique. Nous avons donc connu la formidable montée en puissance de la « Tech », de la période pionnière à l’IA.
En 2025, Inria couvre tous les champs du numérique : IA, jumeaux numériques, cybersécurité, informatique quantique, cloud, avec un fort investissement dans le numérique en santé, un tiers de notre activité.
Notre ADN est de travailler au cœur d’un écosystème public et privé, des universités au monde économique : éditeurs de logiciels, entreprises qui se transforment avec le numérique, startups et capital investissement. Nos neuf centres, en lien étroit avec nos universités partenaires, nous ancrent dans les territoires.
La devise d’Inria, « Excellence scientifique et transfert technologique », résume tout : il faut à la fois faire de la recherche de très haut niveau, plongée dans la compétition internationale des talents, et investir dans le transfert, par la mobilité des compétences, la création de startups technologiques et les partenariats avec le tissu national d’entreprises, pour avoir un impact. Sans recherche avancée, pas de transfert, et sans politique de transfert, adaptée à l’innovation dans le numérique, pas d’impact pour la France !
Inria est ainsi l’organisation qui, de loin, compte dans ses rangs le plus de lauréats des prestigieuses bourses du Conseil européen de la recherche, l’ERC, dans le numérique. Et, depuis 2020, avec Inria Startup Studio, nous sommes la première structure accompagnatrice de projets de startups issus de la recherche publique lauréats du concours i-PhD de BPIfrance.
RPP – En 2024, Inria s’est vu confier par l’État le pilotage de l’Agence de programmes dans le numérique – Algorithmes, logiciels et usages. Quel est le sens de cette mission pour Inria ?
Bruno Sportisse – Inria est l’établissement public national spécialisé dans la recherche et l’innovation numérique, sous tutelle des ministères de la Recherche et de l’Industrie : la mission principale, réaffirmée en 2018, est de renforcer notre souveraineté numérique. Pour la mettre en œuvre, nous avons deux manières d’agir : soit en tant que l’institut national de recherche, par une activité partenariale avec les universités, soit en impulsant et en pilotant, auprès de l’État, des programmes nationaux.
Cette manière d’exercer nos missions a une importance croissante car l’État renforce sa feuille de route stratégique du numérique : on ne sortira pas de nos dépendances technologiques, avec des conséquences graves pour nos politiques publiques et notre compétitivité, en faisant des appels à projets !
Depuis 2018, Inria coordonne ainsi auprès de l’État la stratégie nationale de recherche en IA. Cette mission s’est élargie au numérique à partir de l’été 2021, en préfigurant l’Agence de programmes dans le numérique, actée formellement en 2024.
En tant qu’Agence de programmes dans le numérique, Inria pilote une dizaine de programmes, qui lient formation, recherche et innovation, du cœur du numérique à quelques grands usages, dont le numérique en santé. Ces programmes associent les universités, des organismes nationaux comme le CNRS, le CEA, l’Inserm ou l’Inrae, et un tissu d’entreprises nationales. L’enjeu est de construire une vision stratégique dans la durée pour que notre effort conjoint permette de renforcer la souveraineté nationale dans et par le numérique : cela passe par des choix stratégiques et par des priorités pour la recherche, par un investissement dans l’innovation aussi, en faisant évoluer notre cadre d’intervention pour avoir un vrai impact.
Ce travail est mené avec les ministères concernés et les coordinations nationales interministérielles dont s’est muni l’État, auprès du Secrétariat général pour l’investissement, avec ce programme d’investissement majeur qu’est France 2030.
Être à la fois l’institut national de recherche et l’Agence de programmes dans le numérique, qui se complètent l’un l’autre, c’est la garantie pour la France d’avoir un relais pour élaborer une stratégie et la mettre en œuvre avec notre écosystème académique, public et industriel.
Nous sommes encore en construction mais je suis profondément convaincu qu’il manquait un tel objet pour le numérique, à l’instar de ce dont dispose la France dans des domaines majeurs pour notre souveraineté, comme le spatial avec le Cnes, ou encore le nucléaire avec le CEA.
RPP – La France a multiplié les annonces de soutien aux acteurs du numérique : stratégie nationale pour l’IA lancée en 2018, plan Deeptech, France 2030… Quel est votre diagnostic en ce qui concerne les domaines technologiques où la France doit monter en gamme ?
Bruno Sportisse – Le numérique est un tout avec des enjeux entrelacés : formation, recherche et innovation, notamment par l’entrepreneuriat, y sont étroitement liées. Et les domaines technologiques, souvent distingués artificiellement, le sont tout autant : IA et cybersécurité, IA et jumeaux numériques (de l’industrie à la santé), etc.
C’est tout l’enjeu d’avoir un cadre stratégique qui intègre et ne crée pas des silos, avec des programmes qui le mettent en œuvre via un suivi et un accompagnement des projets que l’on arrête ou accélère : c’est pour cela que nous renouvelons notre cadre d’actions avec de vraies « usines à projets », ce que ne permet pas de faire un simple appel à projets. Pour moi, la référence internationale ce sont les agences de projets de recherche avancées des États-Unis, les ARPA.
RPP – Inria participe aujourd’hui au développement technologique d’une dizaine de grands groupes industriels. Quels sont les critères pour initier ou maintenir un partenariat stratégique avec Inria ?
Bruno Sportisse – Nous avons sans ambiguïté repositionné notre politique de partenariats industriels vers les entreprises du tissu national : c’est un vrai choix stratégique, avec des conséquences vu la force de frappe des grands acteurs de la Tech, américains ou chinois. Comment peut-il en être autrement si l’on veut être cohérent en matière de souveraineté ? Nous avons ainsi multiplié les partenariats stratégiques avec les entreprises nationales du numérique, comme Dassault Systèmes, nos grands groupes industriels tels que Valeo, Airbus ou Total, ou encore des ETI et des startups, dans le quantique.
Et je ne veux pas oublier la base industrielle et technologique de défense, avec Naval Group, dans le cadre de notre appui au ministère des Armées, une priorité depuis 2020 avec la création d’Inria Défense.
RPP – Sur le site de France Archives, on peut lire qu’une poignée de chercheurs se sont installés sur l’ancien quartier général de l’OTAN à Rocquencourt – le lieu de naissance d’Inria – « avec peu de moyens financiers et sans aucun ordinateur ». La question des moyens donnés aux ambitions a-t-elle changé depuis ?
Bruno Sportisse – Inria est un outil pour la Nation : sans faire de langue de bois, la mise en cohérence des moyens et des ambitions relève des choix de la Nation. Notre rôle est de mettre en œuvre le plus efficacement possible la stratégie élaborée conjointement avec l’État, notre Contrat d’objectifs et de performance, celui sur la période 2019-2023 puis celui sur la période 2024-2028 dans lequel nous sommes engagés.
À titre personnel, je pense que la conséquence de l’évaluation des politiques publiques reste un enjeu : est-ce que les euros publics investis le sont où l’impact est avéré le plus fort ? C’est pour cela que nous avons accordé une attention très forte à toutes les évaluations qui ont été menées depuis le début de ma présidence en 2018.
Avec le contexte géopolitique et la situation budgétaire de la France, nous sommes à l’heure des choix face à l’accélération numérique : c’est un sujet très politique et aussi de capacité de la Nation, et de l’organisation de l’État, à se saisir d’un sujet qui dépasse les silos et les couloirs, et dont les arbitrages structurants datent encore pour une part d’une époque où la maîtrise du numérique n’était pas stratégique.
RPP – Quels sont, selon vous, les grands défis qu’Inria devra relever dans les cinq prochaines années ?
Bruno Sportisse – Avoir un impact tangible pour la France, de notre quotidien à la compétitivité et à la souveraineté, tout en sachant continuer à nous réinventer car le numérique évolue sans cesse !
Bruno Sportisse
Président-directeur général d’Inria
Propos recueillis par Thaima Samman et Anca Caruntu


















