« Quand l’immédiat dévore, l’esprit dérive »
Edgar Morin
Il y a des auteurs dont l’œuvre semble gagner en pertinence à mesure que le monde devient plus difficile à comprendre. Edgar Morin (qui vient de nous quitter à l’âge de 104 ans) figure parmi ceux-là. Alors que nos sociétés contemporaines sont confrontées à une multiplication de crises écologiques, géopolitiques, démocratiques et technologiques qui s’entrecroisent et se renforcent mutuellement, sa pensée apparaît comme une ressource critique, herméneutique et socio-philosophique indispensable.
L’hommage que nous pouvons aujourd’hui rendre à Edgar Morin ne consiste pas seulement à rappeler l’ampleur de son œuvre. Il consiste surtout à reconnaître combien son projet intellectuel demeure ouvert, et si nécessaire à notre temps présent. Face à la fragmentation croissante des savoirs, à la spécialisation des expertises et à l’accélération des transformations sociales et technologiques, Edgar Morin n’a cessé de défendre une ambition fondamentale : celle de relier. Cette exigence de reliance constitue sans doute le cœur de sa pensée. Elle traverse aussi bien ses réflexions épistémologiques, que ses travaux sociologiques, anthropologiques, politiques ou éthiques. Elle procède surtout d’une conviction fondamentale : les réalités humaines ne peuvent être comprises à partir de découpages disciplinaires qui isolent artificiellement ce qui, dans l’expérience vécue, demeure profondément imbriqué.
À cet égard, la pensée complexe n’a jamais été pour Edgar Morin un simple programme théorique, mais désigne plutôt une attitude à la fois intellectuelle et pratique, consistant à reconnaître que le réel déborde toujours les catégories que nous élaborons pour le penser. La volonté de comprendre exige alors de tenir ensemble des dimensions souvent séparées : l’ordre et le désordre, l’autonomie et la dépendance, l’individu et la société, la raison et l’imaginaire, la barbarie et la civilisation. Une telle voie de réflexion est particulièrement précieuse dans un contexte où les innovations technologiques transforment à bien des égards les conditions de notre existence collective. Les débats actuels autour de l’intelligence artificielle, de la gouvernance algorithmique ou des identités numériques témoignent de la difficulté à penser simultanément les dimensions techniques, économiques, politiques et anthropologiques d’un même phénomène.
L’une des forces de l’œuvre d’Edgar Morin est précisément de nous rappeler qu’aucune de ces dimensions ne saurait être isolée des autres. L’une de ses intuitions les plus fécondes concerne sans doute sa conception de l’humain. Dans un monde de plus en plus marqué par les procédures d’identification, de classification et de quantification, il rappelait que l’être humain ne saurait être réduit à une identité stable et parfaitement déterminable : l’être humain, écrivait-il, est « troué comme gruyère, multiple comme polypier, ouvert comme corridor »[1]. Cette image n’a rien d’anecdotique, ou de seulement métaphorique. L’humain est fondamentalement pluriel, traversé par des héritages contradictoires, des appartenances multiples, des désirs concurrents, des récits hétérogènes. Il n’existe jamais sous la forme d’une identité close sur elle-même. Toute tentative de le réduire à une définition univoque produit nécessairement une perte. Cette intuition trouve aujourd’hui un écho particulier dans les débats relatifs aux identités numériques. À mesure que les technologies de traçabilité, de profilage et d’identification se perfectionnent, elles tendent à privilégier une représentation de l’individu comme entité stable, cohérente et calculable.
L’un des apports de la pensée critique d’Edgar Morin consiste précisément à rappeler que la richesse de l’expérience humaine réside dans ce qui échappe à cette logique de réduction. L’humain demeure irréductible aux données qui le décrivent. Une telle appréhension des simplifications anthropologiques rejoint une critique plus générale de la fragmentation des savoirs. Edgar Morin revendiquait volontiers une « faim omnivore de connaissances »[2], refusant de se soumettre à ce qu’il appelait « l’imprinting culturel dominant », à savoir « l’injonction qui somme chacun de se spécialiser, de se consacrer au savoir émietté, parcellaire d’expert »[3].
Cette position intellectuelle apparaît aujourd’hui d’une étonnante actualité, à l’heure où jamais les connaissances n’ont été aussi accessibles, où jamais les capacités de calcul n’ont été aussi importantes, et où pourtant les capacités à produire une compréhension globale et profonde des phénomènes s’appauvrissent. On le comprend pourtant aisément : les grandes questions de notre temps (si l’on songe au changement climatique, à la transition numérique, aux crises démocratiques, aux transformations du travail) ne relèvent d’aucune discipline particulière. Elles se situent précisément dans les interstices des savoirs institués. Edgar Morin avait très tôt identifié de telles tensions, soulignant que l’enjeu n’était jamais de produire un savoir total, mais de construire des formes de connaissance capables d’articuler des dimensions hétérogènes, voire contradictoires, de la réalité. La complexité n’est donc pas une accumulation de données mais plutôt une mise en forme (inattendue) de relations, d’unions de vérités jugées a priori contraires.
Cette manière de penser a notamment conduit à renouveler la compréhension de l’éthique, en mettant en évidence que toute action humaine s’inscrit toujours dans des réseaux d’interactions qui en modifient profondément les effets. L’intention ne suffit jamais à définir la portée d’un acte. Une fois engagée, l’action échappe en partie à celui qui l’a initiée. C’est pourquoi il pouvait affirmer que « l’éthique est complexe »[4]. Cette formule résonne tout particulièrement dans le contexte du déploiement des technologies numériques dans nos vies. Car les dispositifs contemporains produisent souvent des conséquences qui dépassent amplement les intentions initiales de leurs concepteurs. Les effets de rétroaction, les usages imprévus, les détournements ou les dépendances constituent même désormais une dimension essentielle de notre expérience collective.
Ouvrir un questionnement éthique ne consiste donc plus seulement à interroger les intentions des auteurs (d’une action) mais implique d’analyser les contextes, les interactions et les conséquences indirectes qui accompagnent tout agir. Une telle approche induit une éthique de la responsabilité élargie, attentive à l’incertitude constitutive de l’agir humain. Cette attention à l’incertitude est sûrement l’un des traits les plus remarquables de la pensée d’Edgar Morin qui a toujours fait de l’incertitude un élément constitutif de la condition humaine. Non comme une faiblesse de la connaissance, mais comme une dimension irréductible du réel lui-même. Une telle position s’avère particulièrement précieuse à une époque marquée par la tentation permanente de la prédiction algorithmique. Les technologies numériques promettent d’anticiper les comportements, de calculer les risques et de prévoir les évolutions futures. Pourtant, plus les sociétés deviennent complexes, plus l’imprévisible occupe une place centrale.
Edgar Morin a, en l’occurrence, souvent rappelé que l’histoire ne progresse jamais de manière linéaire. Les crises elles-mêmes peuvent même devenir des points de bifurcation où émergent des formes inédites d’organisation sociale et politique, ouvrant sur des métamorphoses. Une telle vision ne relevant ni de l’optimisme naïf, ni du catastrophisme. Elle exprime plutôt une pensée de l’ouverture historique. Si le pire demeure toujours possible, le meilleur l’est également. Rien n’est joué d’avance. Les sociétés humaines conservant toujours une capacité de création et de réinvention (souvent totalement inattendue)[5].
Une telle confiance dans les potentialités de l’histoire repose sur une conviction profonde : les êtres humains demeurent capables d’imagination qui permet d’envisager le monde autrement qu’il n’est et d’ouvrir ainsi des horizons d’action nouveaux. Dans un univers dominé par les impératifs de performance, d’efficacité et de rentabilité, cette défense de l’imagination s’avère particulièrement précieuse : elle rappelle que les sociétés – plus forte raison démocratiques – ont besoin non seulement de connaissances et d’expertises, mais aussi de capacités collectives à inventer d’autres manières de vivre ensemble. Car l’excès de rationalisation dans la gestion des personnes, sous couvert de modernité, conduit souvent au pire : il y a bel et bien une incapacité de l’esprit techno-bureaucratique de percevoir la complexité des problèmes humains[6]. La complexité n’étant jamais synonyme de confusion mais constitue, au contraire, une exigence de lucidité : le sens de la complexité permettant « de percevoir les aspects différents et contradictoires des êtres, des conjonctures, des événements, et cette perception favorise la bienveillance. Ma leçon ultime, fruit conjoint de toutes mes expériences, est dans ce cercle vertueux où coopèrent la raison ouverte et la bienveillance aimante »[7].
Rendre hommage à la pensée complexe d’Edgar Morin, revient à reconnaître la portée profondément émancipatrice de l’exigence qu’elle sous-tend : relier ce qui a été séparé, contextualiser ce qui a été isolé, comprendre ce qui semble contradictoire. Telle est sûrement la tâche sociologique, philosophique et politique la plus vive que son œuvre nous lègue dans les temps si troubles que nous vivons.
Pierre-Antoine Chardel
Philosophe de formation, HDR en sciences sociales, ancien membre du Centre Edgar Morin (UMR 8177, CNRS / EHESS), professeur au département LSH d’Institut Mines-Télécom Business School, chercheur au Laboratoire d’Anthropologie Politique (LAP).
[1] Edgar Morin, Journal 1962 – 1987, Editions du Seuil, 2012, p. 179.
[2] Edgar Morin, Mes philosophes, Éditions Fayard/Pluriel, 2013, p. 14.
[3] Ibid., p. 19.
[4] Edgar Morin, La méthode 6. L’éthique, Editions du Seuil, 2004, p. 33. Voir le compte-rendu que j’avais consacré à cet ouvrage en mai 2005 dans la revue Esprit, désormais accessible en ligne : https://esprit.presse.fr/article/pierre-antoine-chardel/edgar-morin-la-methode-6-l-ethique-7692
[5] Edgar Morin, Leçons d’un siècle de vie, Editions Denoël, 2021, p. 143.
[6] Edgar Morin, Vers l’abîme ?, Editions de l’Herne, 2012, p. 53.
[7] Edgar Morin, Leçons d’un siècle de vie, op. cit., p. 142.
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