La réalité du changement climatique et de ses conséquences sur les écosystèmes et les sociétés humaines est solidement établie. Bien que l’Europe figure parmi les acteurs les plus engagés dans la lutte climatique, elle peine encore à intégrer que ce bouleversement reconfigure déjà les relations internationales et débride les méthodes et moyens mis en œuvre pour accaparer les ressources critiques.
En 2024, en dépit des accords de Paris adoptés par quelque 195 pays en 2015, l’humanité a enregistré la plus forte hausse de concentration de CO₂ depuis le début des mesures modernes en 1957 (Figure 1). Comme l’a déclaré Antonio Guterres 1, « nous ne parviendrons pas à contenir le réchauffement climatique en dessous de 1,5 °C dans les prochaines années ». Les projections font état de scénarios entre +2,3 °C et +2,8 °C d’ici la fin du siècle, selon que les États tiennent leurs engagements ou poursuivent leurs politiques actuelles 2.
La croissance économique du Sud explique une large part de l’échec des accords de Paris. Alors que le pic des émissions de l’UE et des USA est derrière nous, les
pays du Sud ont encore massivement recours aux énergies fossiles pour alimenter leur croissance (Figure 2). La Chine, 31,84 % des émissions mondiales en 2024, et l’Inde, 8,27 %, n’ont pas encore atteint leur pic d’émission. La Chine s’est engagée à réduire de 7 % à 10 % ses émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2035 grâce à une transition massive vers les énergies renouvelables. L’Inde, dont l’économie dépendait encore en 2023 à 46,4 % du charbon, espère atteindre la neutralité carbone en 2070.
Ainsi, même si le Nord est historiquement responsable de près de 30 % des émissions de CO₂ depuis 1850 (Figure 3), et qu’il continue d’être un très important importateur de biens manufacturés, c’est bien la croissance des économies du Sud qui détermine désormais la trajectoire climatique mondiale.
Cette augmentation des températures met en danger les puits de carbone naturels que sont les forêts et les océans. Par exemple, les forêts et les sols ont seulement absorbé entre 1,5 et 2,6 milliards de tonnes de CO₂ en 2023, loin derrière les 9,5 milliards de tonnes de 2022, notamment en raison de la sécheresse en Amazonie et des incendies au Canada et en Sibérie. Si l’effondrement des puits de carbone naturels devait se poursuivre et s’amplifier, nous risquerions de devoir faire face à un emballement du dérèglement climatique bien au-delà de ce que prévoient les modèles actuels.
LE CLIMATO-RÉALISME PARADOXAL DU LOGICIEL TRUMPISTE
Sitôt réélu, Donald Trump a annoncé la sortie des accords de Paris, la réduction de nombreux budgets consacrés à la recherche climatique et l’intensification de l’extraction de pétrole et de gaz sur les terres fédérales. Parallèlement, sans exclure le recours à la force, il a affirmé vouloir annexer le Canada et le Groenland et prendre le contrôle du canal de Panama. Il a même conditionné le soutien militaire à l’Ukraine à la signature d’un accord sur l’exploitation de ses minerais.
N’en déplaise à l’économiste Thomas Piketty 3, ces velléités impérialistes ne traduisent pas un leadership menacé mais l’expression d’une stratégie claire sur ses objectifs et impitoyable dans ses méthodes. La prospérité américaine doit prévaloir et ne saurait être limitée par des lois ou des institutions supranationales, surtout lorsqu’elle passe par la conquête des ressources les plus critiques pour la croissance.
Ainsi, aussi paradoxal que cela puisse paraître, la posture de l’administration Trump, loin des accusations de climatoscepticisme 4, intégrerait les conséquences à long terme du changement climatique.
Pour les USA, il ne s’agirait plus tant de le limiter que d’assurer la prospérité nationale dans un monde à +2 °C. Dans cette perspective, l’annexion du Canada n’a rien de « délirant » : le réchauffement pourrait accroître sa productivité agricole 5, tandis que ses ressources en pétrole, eau douce et minerais critiques (nickel, lithium, uranium) sont considérables. Une telle annexion renforcerait aussi le contrôle américain des routes maritimes, tout comme celle du Groenland.
Enfin, la politique ouvertement nationaliste et anti-immigration de Trump pourrait préparer les États-Unis à faire face à d’importants flux migratoires en provenance des régions les plus touchées par le réchauffement : d’ici 2070, 3,5 milliards de personnes pourraient être exposées à des conditions climatiques extrêmes et incitées à migrer 6.
RETOUR AU MODÈLE MERCANTILISTE ET À LA TERRITORIALITÉ
Le changement climatique a toutes les chances de provoquer une raréfaction relative des ressources, et donc une compétition accrue pour leur maîtrise, ce qui ne peut se traduire que par une inflation structurelle, qui est d’ailleurs déjà mesurée pour les biens alimentaires (Figure 4) 7.
Cette situation ressemble à s’y méprendre au « capitalisme de la finitude » décrit par Arnaud Orain 8 qui vit émerger le mercantilisme au XVIe siècle. Ce courant postule qu’un État doit s’approprier les territoires qui abritent les ressources nécessaires à sa prospérité. Cette conception de l’économie justifie les conquêtes coloniales et les guerres commerciales. Elle est associée à des mesures protectionnistes et à une forte intervention de l’État dans l’économie.
Toute ressemblance avec la doctrine poursuivie par l’administration Trump depuis sa réélection ne serait, naturellement, pas fortuite. Elle qui a fait de la guerre commerciale son modus operandi, qui a ressuscité le département de la guerre, lorgne sur
le Groenland et le Canada, et s’est emparée récemment du pétrole vénézuélien désormais raffiné aux États-Unis.
Il en va de même avec la « diplomatie du blé » que la Russie mène en Afrique, ou la guerre d’expansion qu’elle mène en Ukraine, territoire fortement pourvu en ressources. Quant à la Chine, dont les sous-sols sont riches, elle fait main basse sur une large part des capacités extractives et de raffinage des métaux à l’échelle mondiale et poursuit sa stratégie expansionniste dite des « nouvelles routes de la soie » tout en se constituant une armée à même de sécuriser ses territoires d’influence.
L’ANACHRONISME DE LA POLITIQUE DE LIBRE-ÉCHANGE EUROPÉENNE
Dans ce contexte, l’Union européenne devrait urgemment rétablir sa capacité à sécuriser militairement ses territoires et ressources, sans avoir à dépendre d’autrui. Au lieu de cela, elle reste fidèle à son dogme libre-échangiste et continue de penser le monde selon le sacro-saint principe du « doux commerce » de Montesquieu. Elle échoue, ce faisant, à se projeter dans un monde à +2 °C.
Les accords avec le Mercosur et l’Inde en témoignent. Certes, ces accords ne sont pas inintéressants sur le court terme. Ils devraient entraîner une baisse des prix agricoles au profit des consommateurs européens, et ouvrir de nouveaux débouchés à nos entreprises sur des marchés sud-américains fortement convoités par la Chine. Cependant, l’UE prend le risque de se créer une dépendance alimentaire envers des régions qui seront durement frappées par le changement climatique… et dont les rendements agricoles ont toutes les chances de décroître. Par exemple, d’ici 2050, entre 10 % et 47 % de la forêt amazonienne sera exposée à des perturbations susceptibles de modifier le climat régional et donc la productivité des terres agricoles 9. Sans oublier que la concurrence accrue entre les agriculteurs européens et sud-américains pourrait pousser à l’intensification de la production et à la spécialisation pour faire naître des avantages comparatifs, là où les scientifiques encouragent la diversification des productions agricoles et le recours à des modes de production moins industriels.
À l’inverse de l’UE, les USA, la Chine et la Russie ont bien compris l’importance de sanctuariser leur production alimentaire. Les USA subventionnent leur agriculture, ont recours au protectionnisme et en ont même fait une cause de « sécurité nationale ». De même, la Chine a récemment adopté une loi sur la sécurité alimentaire. Et depuis les sanctions qui lui ont été imposées en 2014, la Russie a également fait de la sécurité alimentaire un objectif prioritaire de sa politique.
LE CONFLIT UKRAINIEN, RÉVÉLATEUR DES FAIBLESSES DE LA GOUVERNANCE DE L’UE
On peut le déplorer, mais la posture de l’UE comme parangon du multilatéralisme la fragilise dans un monde de plus en plus conflictuel et de moins en moins sensible au droit international. Nul n’illustre mieux cette déconnexion et cette impréparation au choc du réel que le terrain militaire.
L’UE a progressivement cessé de penser la guerre comme un phénomène durable. Elle l’a réduite à des crises lointaines, technologiquement maîtrisables, peu coûteuses en vies humaines. Or, le conflit ukrainien a brutalement rappelé une réalité oubliée : la guerre reste une épreuve d’endurance collective qui exige une mobilisation industrielle, sociale et politique de long terme, fondée sur une stratégie claire et largement partagée.
Face à la Russie, la vulnérabilité de l’Europe réside principalement dans son incapacité structurelle à maintenir une ligne politique et stratégique cohérente dans la durée. Cette faiblesse conduit à un scénario d’effondrement bien identifié par les analystes : échec industriel, fatigue sociale, perte de crédibilité stratégique, affaiblissement militaire. Ce risque est renforcé par le désengagement et l’imprévisibilité des USA, qui génèrent une incertitude permanente, alimentent l’attentisme et se traduisent paradoxalement par un sous-investissement chronique en Europe.
LA NÉCESSITÉ D’UNE REFONDATION DE LA GOUVERNANCE EUROPÉENNE
Le changement climatique est désormais inévitable et ses effets se manifestent déjà dans les relations internationales. La compétition pour l’accès aux territoires et aux ressources naturelles favorise le retour d’un mercantilisme agressif, exerçant sur l’UE une pression croissante, à la fois économique et militaire.
En l’état, l’UE n’est pas armée pour affronter les menaces globales de ce siècle qui, pour nombre d’entre elles, prennent leurs racines dans la dégradation de l’environnement 10. Les politiques de réduction de l’empreinte carbone ou d’adaptation ne doivent plus être dissociées des politiques économiques et de défense, au risque de créer des contradictions absurdes, mais en devenir une composante essentielle. Cette évolution est nécessaire tant le changement climatique agit comme un puissant facteur de déstabilisation 11, voire un « catalyseur de chaos » pour reprendre les mots du général Burkhard en 2007 12.
Si la question climatique doit aujourd’hui être pensée en cohérence avec l’ensemble des éléments constitutifs de la puissance, notons que certaines compétences clés, notamment la défense, n’ont pas été déléguées aux institutions européennes, et que celles-ci ont été conçues avant tout pour gérer les crises par la recherche de compromis politiques. Elles ne sont pas adaptées à la gestion de rapports de force prolongés.
Ainsi, l’histoire telle qu’elle se dessine exige une refondation de la gouvernance européenne. Il s’agirait de limiter les capacités de blocage politique sur les enjeux stratégiques essentiels, mais aussi de définir des orientations de défense à long terme qui soient sanctuarisées et non soumises aux pressions et vents changeants de la politique politicienne.
Il conviendrait également de bâtir une véritable cohésion européenne, ce qui implique notamment une clarification de ce que l’Europe entend défendre : un territoire, des ressources, des droits fondamentaux, des valeurs et un mode de vie.
Une telle transformation n’a que peu de chances d’aboutir sans que quelques pays prennent l’initiative de se détacher de la Commission européenne pour construire, sur des sujets aussi sensibles que la défense, l’énergie, la technologie et l’autonomie stratégique, une architecture adaptée à un choc des empires, à l’abandon du multilatéralisme, et à l’effacement de plus en plus prononcé du droit international. Ce constat peut être regretté, mais il doit être assumé.
Éric MURAILLE
Biologiste et immunologiste, directeur de recherche au FRS-FNRS,
Philippe NACCACHE
Enseignant-chercheur en Sustainability, Inseec Grande École (Omnes Éducation)
Julien PILLOT
Enseignant-chercheur en Économie, Inseec Grande École (Omnes Éducation)
- « Une chose est claire : nous ne parviendrons pas à contenir le réchauffement climatique en dessous de 1,5°C dans les prochaines années », déclaration d’Antonio Guterres devant l’Organisation météorologique mondiale (OMM) à Genève, le 22 octobre 2025. ↩
- Émissions Gap Report 2025, Programme pour l’Environnement des Nations Unies (UNEP). ↩
- Dans sa chronique au Monde en date du 15 février 2025, consultable : https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/02/15/thomas-piketty-le-national-capitalisme-trumpiste-aime-etaler-sa-force-mais-il-est-en-realite-fragile-et-aux-abois_6547427_3232.html ↩
- On se souviendra que, durant le premier mandat du Président Trump, l’administration US estimait à +7 degrés l’augmentation des températures pour la fin du siècle. ↩
- Nicholas Bannon, « The Effect of Climate Change on Canadian Farmland Values: A Ricardian Approach », Land Economics, 101-2, 201-217 (2025). ↩
- Chi Xu et al. « Future of the Human Climate Niche », Proceedings of the National Academy of Sciences, 117 (21), 11350-11355 (2020). ↩
- Maximilian Kotz et al., « Climate extremes, food price spikes, and their wider societal risks », Environmental Research Letters, 20 (2025). ↩
- Arnaud Orain, Le monde confisqué, Flammarion, 2025. ↩
- Bernardo M. Flores et al. « Critical transitions in the Amazon forest system », Nature, 626, 555-564 (2024). ↩
- Éric Muraille, Philippe Naccache et Julien Pillot, « The tragedy of liberal democratic governance in the face of global threats », Frontiers in Public Health, 2022. ↩
- Luke Kemp, « Climate Endgame: Exploring catastrophic climate change scenarios », Proceedings of the National Academy of Sciences, 119-34, 2022. ↩
- Conférence de presse du 11 juillet 2007, consultable à l’adresse suivante : https://www.bfmtv.com/societe/video-menaces-sur-les-francais-les-effets-du-rechauffement-climatique-se-feront-de-plus-en-plus-sentir-a-l-avenir-affirme-le-chef-d-etat-major-des-armees_VN-202507110314.html ↩


















