Depuis des mois, les analyses convergent : la République islamique traverse l’une des crises les plus profondes depuis 1979. La série de frappes lancées par Washington et Tel Aviv accroît encore la pression sur ses rangs. Mais ces développements spectaculaires ne signalent pas mécaniquement la fin du régime.
« Quand nous aurons terminé, emparez-vous du pouvoir, ce sera à vous de le faire. Cela sera certainement votre seule chance pour des générations à venir », demandait Donald Trump aux Iraniens dans sa déclaration de guerre du 28 février 2026, depuis sa résidence de Mar-a-Lago en Floride, ajoutant que l’armée iranienne n’aurait d’autre choix que de déposer les armes au terme de cette opération « Fureur épique », pour bénéficier d’une « immunité totale », et sans quoi ses membres feraient face à une « mort certaine ».
Quels sont aujourd’hui les scénarios sur la table ? Certes, les mouvements contestataires des dernières années ont été plus amples, plus durables et plus radicaux dans leurs exigences et dans leur fréquence. Le régime iranien s’en trouve ostensiblement amoindri, sur fond de recompositions régionales inédites depuis le 7 octobre 2023 et d’une indiscutable perte de légitimité, y compris parmi ses élites qui souhaiteraient éviter un effondrement total. Toutefois, cet affaiblissement historique de la République islamique ne signifie pas sa fin irrémédiable. Plusieurs facteurs décisifs doivent en effet être pris en compte. Le premier tient à la résilience de l’appareil répressif, puissant et cohérent. Le second, et c’est un autre aspect clé, concerne une opposition fragmentée et sans alternative structurée.
Plusieurs trajectoires s’esquissent sous nos yeux, sans qu’aucune ne soit garantie. La première est celle d’une rémanence du régime, qui dépendra au premier plan de l’ampleur des opérations de combat majeures initiées par les États-Unis avec Israël. La deuxième pourrait aboutir à une transformation du système en cas de reconfiguration des rapports de force provoquée par cette pression militaire accrue. La troisième, à la probabilité moins élevée, serait celle d’une transition négociée si l’appareil politico-sécuritaire venait à se fissurer. Les spécialistes n’excluent pas non plus une énième récession économique précipitée par ces frappes, de même qu’une rupture du consensus parmi les forces de sécurité.
Relevons que la gronde populaire n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans le droit fil d’une histoire tissée de soulèvements successifs. Un premier mouvement étudiant avait ainsi pris place dès 1999, marqué par une mobilisation urbaine et éduquée dont les revendications étaient déjà centrées sur l’obtention de libertés. La réponse du régime avait été féroce et les troupes paramilitaires en étaient sorties consolidées. Mais une nouvelle génération politisée était née, que la République islamique ne parviendrait plus à neutraliser. Une décennie plus tard, en 2009, s’enclenchait le « Mouvement Vert », mobilisation plus large émanant d’une hétérogénéité de classes sociales et axée autour d’une réforme. Celle-ci creusa le gouffre qui oppose la société civile à ses institutions, et brisa par ailleurs l’illusion de son évolution.
Puis, entre 2017 et 2019, éclatèrent des émeutes socio-économiques dues à une hausse des prix et à la corruption. La mobilisation fut périphérique, réunissant les classes les plus pauvres, et la répression du régime encore plus extrême, avec des milliers de morts. Mais la politisation n’était plus cantonnée aux milieux urbains ; elle touchait l’Iran « de l’intérieur » en sanctionnant la fin d’un mythe, à savoir l’idée d’un soutien indéfectible des campagnes au pouvoir en place. Trois ans plus tard, en 2022, débutait la révolte « Femme, Vie, Liberté » au lendemain de la disparition tragique de Mahsa Amini. Téhéran répondit à cette contestation générationnelle à dominante féministe par le recours à la violence et par une recentralisation des prérogatives.
Plus diffuse mais permanente, la mobilisation qui a repris depuis 2023 s’est traduite par des grèves, un refus d’obéir aux autorités, des sabotages et des actions culturelles dissidentes. Celle-ci s’inscrit dans la continuité des précédentes et met à nu un régime dont la survie ne dépend plus que de la coercition interne.
Trois catégories d’acteurs peuvent à ce titre être distinguées. Les premiers sont sociaux et se déclinent en plusieurs groupes : une jeunesse motivée par la quête de liberté et la fin du contrôle exercé sur elle. Son indignation ne tarira point et ses représentants feront preuve de créativité. Les femmes, quant à elles, réclament de longue date l’abolition du port du voile obligatoire et une égalité de droits avec les hommes, lutte particulièrement symbolique vue depuis l’Occident. Les classes populaires, enfin, frappées de plein fouet par l’inflation et le chômage, expriment une colère spontanée et brutale, partagée par des minorités ethniques ayant enduré maintes discriminations et organisées au niveau local autour de réseaux transfrontaliers.
Viennent ensuite les acteurs politiques, que l’on rangera dans une autre catégorie elle-même composée d’un faisceau de mouvances. D’un côté, la République islamique fait face au camp réformiste depuis des années, quoique celui-ci soit marginalisé et sans crédibilité véritable. De l’autre se tient une opposition iranienne en exil, visible mais morcelée. Celle-ci comprend les monarchistes, à l’influence médiatique réelle mais à l’ancrage politique relativement faible. On peut aussi mentionner l’activisme des factions kurdes et baloutches, qui verraient d’un bon œil l’accomplissement de leur autonomie en cas de regime change.
C’est sans compter cependant sur la présence d’une troisième catégorie, celles des acteurs institutionnels, « État profond » discipliné et loin d’avoir dit son dernier mot alors que le guide suprême Ali Khamenei aurait trouvé la mort en laissant derrière lui un clergé chiite divisé. Les pasdarans, Gardiens traditionnels de la révolution, aux côtés des bassidjis, milice qu’ils ont créée, forment la colonne vertébrale du régime ainsi qu’un empire économique. Ils disposent par conséquent des ressources suffisantes pour opposer une résistance farouche à l’optique d’un changement et pourraient même voir leur rôle paradoxalement renforcé par cette grande déstabilisation.
Myriam Benraad,
Professeure honoraire à l’Université d’Exeter











