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dans L'édito de Myriam Benraad

Kharg, épineuse île du golfe Persique

Myriam BenraadParMyriam Benraad
23 mars 2026
Kharg, épineuse île du golfe Persique

Ces dernières semaines, l’île de Kharg est devenue un point central de la logique de guerre au Moyen-Orient. Or, avant cette ultime séquence, peu connaissaient ce joyau de l’industrie pétrolière iranienne. Quelle est son histoire et quels sont les enjeux qui s’y entrecroisent au travers du conflit présent ?

 « Kharg » provient du mot « khâr » en persan, qui signifie l’épine, le chardon – une étymologie qui correspond en tout point à la nature de la végétation sur l’île, dans un Moyen-Orient où de nombreux endroits portent par ailleurs des noms liés à la flore locale. L’île est ainsi connue pour ses plantes résistantes, des récits ancestraux dépeignant un relief sec et rocailleux. Elle se situe dans le nord du golfe Persique, à une quarantaine de kilomètres environ des côtes iraniennes, avec une petite superficie de 20-25 km². Ce qui pourrait apparaître comme un territoire de peu d’intérêt revêt une importance géopolitique de premier plan : Kharg concentre en effet plus de 90 % des exportations de brut iranien, destiné aux marchés mondiaux, ce qui en fait un pilier de la sécurité énergétique nationale et un point névralgique des hostilités. Quoique peu connue, l’île a toujours cristallisé les rapports de force régionaux, des premières explorations pétrolières à nos jours, dans cette spirale de violence qui oppose actuellement Washington, Tel Aviv et les pétromonarchies arabes à Téhéran.

 

Avant le développement de son industrie et sa mue en un lieu d’affrontements, Kharg a longtemps servi d’escale aux navigateurs. Des fouilles archéologiques ont montré que l’île était habitée sous l’Antiquité. Mais c’est à l’époque contemporaine qu’elle a acquis une importance plus décisive. Des projections pétrolières furent notamment réalisées en 1890 par l’iranologue français Jacques de Morgan, qui identifia certains gisements majeurs le long du littoral. Puis l’exploitation de cette richesse, d’abord aux mains des Britanniques puis nationalisée en 1951, aboutit à la construction d’infrastructures portuaires capables d’accueillir des tankers géants pesant plusieurs milliers de tonnes. Choisie pour ses eaux et pour sa position géographique propice, Kharg s’est transformée en un site industriel clé, régional et international, pleinement associé à la souveraineté de l’Iran et à son développement économique à partir des années 1950, sur fond de modernisation.

 

Une série de caractéristiques confèrent à l’île sa valeur stratégique, en particulier ses terminaux de chargement, ses jetées, ses réservoirs de stockage et ses pipelines qui contournent les limites des ports continentaux et permettent ainsi d’augmenter considérablement les volumes exportés. En 2026, Kharg reste la première plateforme d’exportation pour la République islamique, dont les principaux clients sont la Chine, l’Inde et la Corée du Sud. Son importance ne peut en outre être comprise indépendamment du détroit d’Ormuz où transite un cinquième du brut mondial. L’île a permis à Téhéran de projeter une puissance maritime et de consolider sa profondeur stratégique face aux États du Golfe et aux forces navales américaines. Elle est à ce titre un élément essentiel des dispositifs de dissuasion iraniens, un levier de pression significatif consistant à troubler les flux énergétiques en vue de remporter la guerre. Il n’est guère surprenant que l’escalade en cours et les attaques contre ses infrastructures aient provoqué une flambée des prix.

 

Avant les dernières frappes américaines, qui ont replacé cette petite île au centre de toutes les attentions, Kharg avait été bombardée par le régime baathiste de Saddam Hussein au cours de la guerre Iran-Irak (1980-1988), lorsque Bagdad cherchait à affaiblir les capacités économiques de son adversaire. Dans la configuration présente, dictée par une retenue calibrée, Washington cible principalement les installations militaires pour amoindrir ce qu’il reste de capacités défensives à l’Iran, et non ses infrastructures énergétiques, ce qui pourrait aggraver le choc pétrolier à l’œuvre. Cette réalité illustre les limites de la guerre décrétée par l’administration de Donald Trump, dans un espace où les interdépendances énergétiques contraignent les options et empêchent surtout le recours à la force maximale. Car frapper Kharg ne revient pas uniquement à toucher l’économie iranienne mais aussi à déstabiliser son voisinage régional ainsi que l’approvisionnement global.

 

Du point de vue israélo-américain, cibler la petite île permet d’échapper à une guerre plus directe, qui se jouerait sur le sol iranien, ce que les États-Unis refusent, et quoiqu’ils affirment volontiers avoir élaboré des plans pour une prise de contrôle. Du point de vue iranien, défendre Kharg relève d’un impératif existentiel, confié en l’espèce à l’État profond sécuritaire et plus particulièrement aux gardiens de la révolution. Cette situation façonne une sorte de « géopolitique de l’exposition » à travers laquelle l’île de Kharg semble à la fois indispensable et exposée, protégée et vulnérable, centrale et périphérique, condensant en définitive les contradictions mêmes du régime iranien. À un niveau plus large, Kharg renvoie à un faisceau de tendances plus structurelles. La première est la militarisation du Golfe, qui fait de l’île un point de friction constant. La deuxième concerne une dépendance internationale toujours aussi prononcée aux ressources du Moyen-Orient. Véritable baromètre de la sécurité énergétique, Kharg constitue par conséquent un enjeu global.

 

Au regard des développements récents, sa situation témoigne plus encore de la résilience de la République islamique, a minima de sa détermination à préserver son territoire et ses possessions historiques et stratégiques. La puissance s’y heurte à la dépendance, indiquant aussi que l’avenir de l’île de Kharg dépendra autant de l’évolution des rapports de force au Moyen-Orient que de la diversification des routes énergétiques pour ne plus dépendre d’un site aussi sensible.

 

 

Myriam Benraad
Professeure honoraire à l’Université d’Exeter

Myriam Benraad

Politiste de formation, Myriam Benraad est titulaire d’un doctorat de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po, 2011) et s’est spécialisée dans les relations et la négociation internationales, les études sur la paix et les conflits, ainsi que la géopolitique mondiale et l’économie politique internationale, avec un accent particulier sur les transitions et émotions politiques au Moyen-Orient et dans le monde arabe en général. Elle a été associée à divers centres de recherche et a régulièrement exercé en tant que consultante et experte/conseillère technique pour l’Union européenne et plusieurs organisations internationales et agences de développement (notamment la Banque européenne d’investissement et la Banque mondiale). Outre ses nombreuses années d’expérience dans l’enseignement supérieur, Myriam Benraad est une chercheuse chevronnée ainsi que la fondatrice du Réseau interdisciplinaire d’études sur la vengeance (TNRS) et de l’Institut Delphes. Parmi ses dernières publications : Mécanique des conflits : cycles de violence et résolution et L’Irak par-delà̀ toutes les guerres. Idées reçues sur un État en transition.

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