Habitée par le goût de l’écriture, Sophie Bricaire explore, entre théâtre et opéra, les défis du monde présent.
LA NAISSANCE D’UN SPECTACLE POUR L’ENFANT QUI SUBSISTE EN CHACUN D’ENTRE NOUS
Elle court et se démultiplie aujourd’hui entre Nancy, Avignon, Luxembourg-ville et Paris où sa pièce Pinocchio Créature, tirée du célèbre texte de Carlo Collodi, est jouée en cette fin d’année au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, quasiment à guichets fermés. C’est à la suite d’une demande d’Éric Ruf, qui souhaitait que lui fut proposé, pour cette petite mais confortable salle située dans le Carrousel du Louvre, une pièce d’une durée maximale d’une heure quinze – certains des comédiens enchaînant ensuite à 20 heures une représentation salle Richelieu – que Sophie Bricaire eut l’idée de suggérer une adaptation mise en scène de l’œuvre emblématique de Collodi. Par une forme fortuite de mise en abyme, la genèse du projet acquiert une dimension philosophique.
JEU DE MIROIR
Corrélé dans un premier temps à un désir contrarié de maternité, il devint très vite, dès la naissance annoncée d’une petite fille, un spectacle articulé autour de l’éducation d’un enfant. Devenu de sexe féminin dans la pièce, pour « dépasser la question de genre et élargir le champ des possibles », le personnage de Pinocchio s’en est trouvé modifié. Le profil de Geppetto également. Alors que dans son premier monologue, le vieil artisan pauvre souligne qu’il ne possède rien et ne se définit que par son chagrin de n’être pas père, ses mains habiles, en donnant vie à la marionnette, lui permettront d’apprendre « ce que signifie la paternité, ce qu’est un enfant et quel espace on doit lui donner ». Le parallèle inattendu entre la trajectoire de l’autrice et metteuse en scène avec celle de son « alter ego romanesque », pour imprévu qu’il fut au départ, n’en acquiert pas moins, de cette façon, une forte valeur affective. En résulte in fine, appuyé sur un jeu d’acteurs imprégnés du projet, ce petit miracle d’un spectacle qui s’adresse, par la magie colorée de sa mise en scène et la densité philosophique du message transmis, avec un égal bonheur aux enfants, aux adultes et à la part d’enfance qui survit en chacun d’entre nous. Le professionnalisme de l’équipe artistique (scénographie, lumières, son, costumes) parachève avec bonheur l’ensemble.
L’ÉCRITURE COMME PRÉALABLE
La passion de la littérature et de la philosophie est venue à Sophie Bricaire en classes préparatoires littéraires où elle a dévoré les classiques et tous les écrits des grands auteurs. Immergée dans un environnement familial scientifique et juridique, elle n’a que peu de références artistiques dans son entourage immédiat, à l’exception notoire d’un grand-oncle, Jean-Jacques Bricaire, décédé, acteur et dramaturge qui dirigea autrefois le théâtre Marigny et assuma le choix, le montage et la distribution des plus de quatre cents pièces diffusées au fil des ans par TF1 dans l’émission de télévision « Au théâtre ce soir ». Mais écrire est une porte d’entrée vers le plateau. C’est une façon de faire le geste de mise en scène, d’appréhender les difficultés que pourront rencontrer les acteurs, d’anticiper aussi ce qui pourrait générer confort ou inconfort de jeu. Sophie Bricaire en est consciente qui écrit ses textes et n’a jusqu’à présent – à part Charge d’âme et Fausse Commune, élaborés avec Pauline Labib – fait jouer que les textes dont elle est seule autrice. Elle adorerait monter un Shakespeare, mais avoue que cette perspective l’intimide quelque peu. Comment mettre en scène la parole d’un autre ? L’opéra, de son côté, pose des défis quelque peu différents ; il faut s’y mettre au service de la musique.
L’APPEL DU JEU
Emmenée régulièrement au spectacle par ses parents, elle est arrivée au théâtre par le jeu qu’elle pratiqua en début de carrière. La rencontre décisive s’est faite à l’école. Franklin, Henri IV, Victor Duruy et les options artistiques des lycées l’ont amenée, entre autres, à interpréter la Roxane du Bajazet de Racine qui fut pour elle une révélation. Il y eut le Conservatoire du 7ᵉ arrondissement, et surtout l’École du Jeu de Delphine Eliet qui lui a beaucoup appris sur l’approche de la parole et du corps, la méthodologie et le travail en autonomie. Elle jouera, notamment, Mademoiselle Else avec Francine Walter-Laudenbach. Mais un regard parental peut infléchir une carrière, surtout s’il se révèle circonspect voire inquiet face aux options choisies. En 2006 elle trouve plus sage, pour rassurer son entourage et compléter sa formation, d’intégrer Sciences Po pour un master de management de la culture et des médias. Elle fait son stage de fin d’études au « CentQuatre » qui n’est encore à ce moment qu’un échelon de préfiguration. Dans ce cadre pensé et voulu par ses initiateurs comme un lieu de friches artistiques, exempt de toute pression sur les processus de création et où le chemin parcouru prime sur le rendu final, elle découvre son goût pour la recherche et l’innovation. Elle ne cessera d’ailleurs jamais d’explorer les différentes facettes d’un métier dont elle comprend très tôt les connexions et les interdépendances. Ainsi est-elle chargée de mission culture auprès d’Ariel Weil, le maire de Paris-Centre, administratrice de production au Festival d’Automne, formatrice à l’Académie de la Comédie-Française ou, en 2021-2022, conseillère danse et théâtre au Département du Val-de-Marne. Au CentQuatre (entre 2008 et 2012), institution initiée par l’ancien maire de Paris, Bertrand Delanoë, elle accompagne, en tant qu’administratrice responsable des productions, les artistes en résidence et travaille avec les deux directeurs, eux-mêmes metteurs en scène, Robert Cantarella et Frédéric Fisbach.
LES RENCONTRES DÉCISIVES
Deux collaborations parmi de nombreuses autres qui, en temps opportun, infléchiront sa trajectoire. Une carrière est faite de talent et de rencontres utiles, parfois décisives, l’un suscitant les autres ou se révélant à leur contact. On prête à Napoléon d’avoir dit qu’il voulait des généraux qui ont de la chance, remarque plus profonde et complexe qu’il n’y paraît. Comme d’autres, Sophie Bricaire en a eu parce qu’elle a su la susciter par ses qualités personnelles et professionnelles. Il est rare que le hasard crée une carrière réussie à partir de rien. Il est bien sûr hors de question d’être exhaustif mais quelques personnalités marquantes ont jalonné jusqu’ici son parcours. Citons Yasmina Reza, dont elle fut l’assistante à la mise en scène en 2017-2018 sur Bella Figura, mais aussi Vincent Debost, Frederick Wiseman, Laurent Delvert, (Les Noces de Figaro, Opéra de Saint-Étienne, On ne badine pas avec l’amour, Théâtre du Luxembourg et tournée), Pauline Labib (co-écriture et mise en scène de Charge d’âme d’après Romain Gary, de Fausse Commune sur la Commune de Paris), et, bien sûr Jérôme Deschamps à l’Opéra-Comique de 2013 à 2018 sur Mârouf, savetier du Caire ou à l’Opéra de Montpellier et en tournée avec le Bourgeois gentilhomme. Elle travaille en ce moment avec David Geselson (assistante mise en scène sur La Bohème à l’Opéra national de Lorraine, création prévue le 14 décembre 2025). À toutes ces coopérations et bien d’autres que, faute de place, il est difficile de mentionner, il faut ajouter qu’elle fut et est toujours aujourd’hui très engagée dans plusieurs projets d’importance avec le dramaturge, metteur en scène et directeur du Festival d’Avignon Tiago Rodrigues (Tristan et Isolde en 2023 à l’Opéra national de Lorraine, Hécube pas Hécube, Comédie-Française, Festival d’Avignon 2024 et Théâtre d’Épidaure, ou, La Distance, Festival d’Avignon 2025, création destinée à poursuivre sa tournée en 2026 en France et à l’étranger).
LE THÉÂTRE ET LA VIE
« Je vous souhaite d’être follement aimé(e) », phrase tirée de L’Amour fou d’André Breton, est aussi le titre d’une production mise en capsules par Sophie Bricaire et traitant de la relation amoureuse à l’ère du culte de l’anonymat sur les réseaux sociaux. L’art ne peut s’abstraire des évolutions de la vie. Pas plus d’Internet que de l’habitabilité de la planète, du féminisme ou des questions de genre. Pour toutes sortes de raisons, dont les restrictions budgétaires sur la culture, l’époque lui paraît préoccupante. Mais le théâtre est pour elle un de ces lieux de résistance possibles où la pensée peut encore se déployer avec nuance et complexité, affirmer des doutes comme moteurs de questionnement au lieu d’imposer une quelconque posture de vérité. Le danger réside indubitablement dans la pensée totalitaire et monolithique colportée ça et là au gré des médias, au gré des réseaux. Amener le progrès dans la société sans verser dans l’autoritarisme reste le grand défi de l’avenir
Alain Meininger



















