Le Pérou détient le record mondial de l’instabilité politique. En 10 ans, il a connu huit chefs de l’État, dont six ont été destitués par le Congrès, un a été obligé de démissionner au bout de cinq jours et le dernier a pris ses fonctions depuis moins de deux mois.
Alors que le pays est le deuxième producteur mondial de cocaïne et l’objet d’une intense rivalité sino-américaine, 27,5 millions de Péruviens étaient appelés aux urnes, ce dimanche 12 avril 2026, pour renouveler le Parlement et pour choisir un président de la République qui puisse effectuer un mandat complet de cinq ans.
Quels sont les ressorts et les enjeux de cette séquence électorale capitale pour le continent latino-américain ? Décryptage.
I°/ Les enjeux nationaux
En 2024, le Congrès de la République est redevenu un parlement bicaméral, composé d’un Sénat et d’une Chambre des députés comprenant respectivement 60 et 130 membres élus au suffrages universel (Constitution, article 90)[1]. Dès lors, les échéances électorales de ce weekend ont permis d’élire les 190 parlementaires nationaux d’une part et les cinq députés au Parlement andin d’autre part. Mais, aucune majorité claire ne s’est dégagée selon les premiers résultats et les projections de sorties des urnes : face à un Parlement morcelé, le prochain chef de l’État devra composer pour tenter de trouver une majorité de coalition (le parti ayant gagné le plus de députés n’en compterait par exemple que 41 sur 130). S’agissant du scrutin présidentiel, trente-six candidats ont été enregistrés par l’Office national des processus électoraux (ONPE) : l’éparpillement des voix n’a permis à aucun candidat d’obtenir plus de 50 % des suffrages au premier tour (Constitution, article 111) ; un second tour est donc programmé le 7 juin prochain, au cours duquel s’affronteront les deux finalistes, Keiko Fujimori arrivée largement en tête avec 17 % des voix[2] et probablement Roberto Sánchez et ses 12,1%, ancien ministre du Président de gauche Pedro Castillo destitué en 2022, qui compte seulement 30 000 voix d’avance sur Rafael Lopez Aliaga (11,9 %), ancien maire de Lima classé à l’extrême droite[3].
Comme lors des cinq années précédentes[4], le quinquennat qui s’achève a été marqué par l’instabilité institutionnelle, des scandales politiques et judiciaires liés à la corruption, une croissance vacillante et dépendante en partie des matières premières[5], et aussi d’une insécurité croissante. Ce dernier point constitue désormais la préoccupation principale des Péruviens : entre 2019 et 2024, le taux d’homicide a augmenté de 3,5 à 7,4 pour 100 000 habitants, soit de 211% en cinq ans ; ces chiffres résultent d’une explosion des phénomènes d’extorsion par des organisations criminelles devenues tristement célèbres à travers tout le pays, comme Los Pulpos et Los Injertos del Cono Norte, qui touchent essentiellement les petits commerces et artisans ou encore les chauffeurs de transports publics[6]. Cette violence généralisée a eu pour conséquence de focaliser la fin de campagne sur la question de l’insécurité. Les candidats ont tous voulu apparaître comme des remparts à la criminalité. Dans une optique de « tolérance zéro », ils ont joué la surenchère des mesures les plus radicales : envoyer l’armée dans les prisons, enfermer les criminels dans des prisons entourées de serpents venimeux isolées dans la jungle, construire des méga-prisons incluant des travaux forcés, instaurer un service militaire obligatoire pour les jeunes qui ne travaillent pas ou n’étudient pas, créer un droit de port d’armes avec des règles « objectives et simples », sortir du système de la Cour interaméricaine des droits de l’homme pour pouvoir rétablir la peine de mort, destituer à vie des fonctionnaires corrompus, expulser les migrants illégaux (dont une grande partie provient du Venezuela)…
II°/ Les enjeux géopolitiques
Dans un contexte d’influences concurrentes, le Pérou est devenu un enjeu stratégique pour les deux premières puissances mondiales qui cherchent à garantir leurs approvisionnements en matières premières, à peser sur les chaînes de valeur, mais aussi à imposer leurs agendas idéologiques[7]. Le port de Chancay en eaux profondes, au nord de Lima, illustre cette guerre économique dans laquelle les espoirs de la Chine, qui a financé 60% de l’infrastructure et en a obtenu la concession pour 30 ans, se heurtent aux inquiétudes des États-Unis. Au cours des deux dernières décennies, la Chine s’est implantée dans l’hémisphère occidental, l’arrière-cour de l’Oncle Sam : elle a multiplié les investissements dans des infrastructures portuaires, énergétiques, de transports et de télécommunication. Au Pérou, elle est devenue le premier partenaire commercial, tant pour les exportations que pour les importations, devant les États-Unis, ce qui déplaît fortement à la Maison Blanche.
Au regard des profils des deux candidats finalistes du scrutin présidentiel d’hier, le mouvement de droitisation générale des opinions publiques en Amérique latine se poursuit avec le Pérou et le Costa Rica en 2026, après l’Argentine, le Paraguay et l’Équateur en 2023, le Panama et El Salvador en 2024, la Bolivie, le Honduras et le Chili en 2025[8]. Cette vague conservatrice trouve ses origines dans les « déceptions engendrées par les gouvernements de gauche et un agenda commun dans la région lié aux questions migratoires », ainsi que dans « une tendance régionale qui est liée à la ré-accession de Donald Trump au pouvoir aux États-Unis »[9].
D’ailleurs, pour peser davantage dans l’hémisphère occidental, Donald Trump a organisé le sommet « Bouclier des Amériques », à Miami en mars 2026, où il a réuni les 12 chefs d’État et de gouvernement considérés comme « alignés » sur les objectifs de Washington : le but affiché est de transformer la région en un front uni contre les menaces transnationales (narcotrafic, immigration illégale) et les puissances étrangères rivales (Chine, Russie, Iran notamment)[10]. Au terme du scrutin présidentiel actuel, le Pérou devrait rejoindre ce club fermé des pays latino-américains pro-Trump, mais il ne pourra pas se libérer rapidement des profonds liens économiques tissées avec la Chine.
En définitive, la gauche va tenter de peser sur le second tour, mais le scrutin de juin 2026 pourrait confirmer l’ancrage de Lima dans la vague conservatrice continentale, comme une réponse à la crise sécuritaire sans précédent et comme un alignement diplomatique sur Washington. Le futur Exécutif devra toutefois composer avec un Parlement fragmenté, des inégalités sociales à ne plus ignorer et une dépendance économique stratégique vis-à-vis de la Chine. Autant de sujets qui devraient alimenter les débats du second tour.
David Biroste
Docteur en droit et Vice-président de l’association France – Amérique latine Caraïbes (latfran.org)


















