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dans L'édito de Myriam Benraad

Théorie des jeux et guerre contre l’Iran

Myriam BenraadParMyriam Benraad
8 juin 2026
Kharg, épineuse île du golfe Persique

Le conflit qui oppose l’Iran, les États-Unis et Israël forme un système complexe qui, loin de se réduire à une confrontation militaire classique, révèle certaines interactions où ces acteurs poursuivent des objectifs irréconciliables, dans un environnement régional par ailleurs lui-même peu coopératif.

 Dans quelle mesure la célèbre théorie des jeux se révèle-t-elle utile à la compréhension des incitations à l’escalade ou à la retenue dans le contexte du conflit au Moyen-Orient ? En quoi éclaire-t-elle, en l’occurrence, l’échec répété des négociations en vue de trouver une issue à la crise ? La confrontation en cours est un jeu trilatéral où les préférences, coûts et capacités de chacun divergent suffisamment pour empêcher l’émergence d’un équilibre coopératif stable. La logique dominante, pour l’heure, est donc celle d’une guerre prolongée. Dans ce jeu, les trois acteurs clés que sont les États-Unis, l’Iran et Israël cherchent en effet à mettre en avant leurs intérêts respectifs et à maximiser leurs gains tout en gérant des contraintes auxquelles ils ne peuvent échapper.

Puissance militaire globale, Washington dispose d’une force de projection et d’une supériorité technologique bien supérieures à celles des autres. Dans ce jeu, les États-Unis sont donc l’acteur principal, mais le coût de leur engagement militaire est particulièrement élevé, qu’il s’agisse des systèmes d’interception qu’ils ont dû déployer (les drones iraniens coûtent environ 50 000 dollars, tandis que leur interception s’élève à plusieurs millions), des implication politiques d’une escalade régionale pour l’administration de Donald Trump, ou encore des répercussions d’une perturbation dans la durée des marchés pétroliers. Leur but n’est plus la mise à bas du régime de Téhéran, mais la stabilisation de la région ainsi qu’une relance rapide des flux énergétiques obstrués.

L’Iran privilégie pour sa part une stratégie articulée autour de la dissuasion et de ses relais régionaux, de même que sur l’accentuation des pressions exercées contre les infrastructures critiques de la péninsule arabo-persique. Dans ce jeu, ses préférences sont existentielles. Pour la République islamique, ce conflit est en effet une question de survie depuis le lancement des hostilités en février. Il est peu probable que ses chefs renoncent à leurs capacités nucléaires et balistiques, perçues comme indivisibles. Israël, quant à lui, campe sur des positions rigides et ne montre aucune tolérance au risque que représente encore le dossier nucléaire iranien, préférant ainsi l’action préventive par le renforcement d’’une supériorité militaire qualitative.   

Dans l’ensemble, la mise en regard de ces options réduit la zone de marchandage disponible tout en augmentant la probabilité d’une aggravation renouvelée du conflit. Les postures de ces trois acteurs sont en effet foncièrement incompatibles. Alors que les États-Unis désirent la stabilité et la paix, l’Iran mise sur la sauvegarde de son appareil politico-sécuritaire, face à Israël qui entend tout mettre en œuvre pour neutraliser cette dynamique. En d’autres termes, le jeu à l’œuvre est non coopératif et les incitations aux concessions vraiment très faibles, chaque acteur connaissant sa marge de manœuvre propre, sa tolérance aux menaces et ses lignes rouges.   

S’intéressant aux causes rationnelles de la guerre, le politiste américain James D. Fearon, spécialiste reconnu des conflits, avait identifié dans un article paru en 1995 trois mécanismes expliquant pourquoi des acteurs entrent en conflit malgré les coûts souvent très lourds que la violence induit et s’appliquant pleinement au cas présent. De fait, l’Iran a un intérêt compris à surestimer son aptitude à résister aux actions qui le visent, tandis que les États-Unis ont sans conteste surestimé l’efficacité de leur dispositif de coercition. Israël, de son côté, avait amplifié le danger objectif afin de mieux justifier un changement de régime à Téhéran. 

Dans ce ce jeu, les engagements pris par chacun sont peu crédibles. L’Iran ne peut en effet garantir qu’il ne développera plus de programme nucléaire à l’avenir. Les États-Unis quant à eux ne peuvent assurer l’Iran qu’ils ont renoncé à renverser la République islamique. Israël, enfin, ne peut convaincre qu’il n’agira plus unilatéralement. Toute une série de questions demeurent non négociables – de la continuité du régime iranien et de ses prétentions à la sécurité vitale d’Israël. Par conséquent, on voit mal comment un compromis pourrait être atteint en l’état, d’autant que le cœur du jeu est une asymétrie significative et une guerre d’attrition à travers laquelle la partie iranienne maximise la durée de la confrontation en imposant des dommages croissants à ses adversaires.

Car c’est sans doute moins une victoire militaire que Téhéran recherche qu’une érosion des capacités de ses ennemis. En réalité, la République islamique entend installer un jeu répété au long cours. Les États-Unis sont plutôt dorénavant préoccupés par la minimisation du coût de la guerre. Or, l’acteur essuyant les atteintes les moins graves est celui doté d’un avantage comparatif, ce que Téhéran a parfaitement su exploiter en multipliant des attaques qui ne pèsent en définitive que faiblement sur sa situation politique interne tout en étant très visibles. Rappelons-le : les gardiens de la révolution jouent leur survie et sont donc prêts à supporter des coûts bien plus élevés que les États-Unis et Israël.

En fermant le détroit d’Ormuz, l’Iran a d’ores et déjà mis en péril toute l’économie mondiale à un coût relativement dérisoire. Au même moment, ses cibles – installations pétrolières, routes maritimes, usines de dessalement, data centers, câbles sous-marins – sont fortement exposées et leur dégradation s’est traduite par des effets immédiats et systémiques pour les monarchies du Golfe. Ces dernières sont depuis impliquées dans un jeu de poule, soit une configuration conflictuelle où elles avancent vers une collision qui semble inévitable tout en tentant par tous les moyens d’en faire dévier le cours. 

In fine, ce jeu trilatéral repose entièrement sur un équilibre non coopératif précaire, augurant d’une guerre longue qui ne mènera sans doute ni à une issue concluante, ni à une désescalade durable de la violence au Moyen-Orient. 

Myriam Benraad,
Professeure honoraire à l’Université d’Exeter, spécialiste du Moyen-Orient

Myriam Benraad

Politiste de formation, Myriam Benraad est titulaire d’un doctorat de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po, 2011) et s’est spécialisée dans les relations et la négociation internationales, les études sur la paix et les conflits, ainsi que la géopolitique mondiale et l’économie politique internationale, avec un accent particulier sur les transitions et émotions politiques au Moyen-Orient et dans le monde arabe en général. Elle a été associée à divers centres de recherche et a régulièrement exercé en tant que consultante et experte/conseillère technique pour l’Union européenne et plusieurs organisations internationales et agences de développement (notamment la Banque européenne d’investissement et la Banque mondiale). Outre ses nombreuses années d’expérience dans l’enseignement supérieur, Myriam Benraad est une chercheuse chevronnée ainsi que la fondatrice du Réseau interdisciplinaire d’études sur la vengeance (TNRS) et de l’Institut Delphes. Parmi ses dernières publications : Mécanique des conflits : cycles de violence et résolution et L’Irak par-delà̀ toutes les guerres. Idées reçues sur un État en transition.

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