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dans N°1117, Tech

Quel avenir pour la presse à l’ère de l’intelligence artificielle ?

Marc FeuilléeParMarc Feuillée
7 octobre 2026
Quel avenir pour la presse à l’ère de l’intelligence artificielle ?
Analyse

Un récit, tenace, voudrait la presse dépassée. Les faits disent le contraire. Aucun média en France ne touche autant de citoyens, n’emploie autant de journalistes, ne couvre autant de territoires. Si la presse, avec ses journaux imprimés, ses sites, ses applications, ses comptes sociaux, était aussi obsolète qu’on le prétend, les géants de l’intelligence artificielle ne dépenseraient pas autant d’énergie à aspirer ses contenus.

Les 311 titres de l’Alliance ont fait bien plus que survivre à la révolution numérique. En 2024, leurs sites et applications ont enregistré un record absolu d’audience : 20 milliards de visites. Les abonnements numériques ont été multipliés par neuf en dix ans et plus de 2 millions de lecteurs paient chaque jour pour accéder à leurs contenus en ligne. La presse régionale a, elle, multiplié son audience numérique par six depuis 2012. Les revenus de diversification progressent de 54 % en un an. Et cette transformation s’est faite en maintenant les effectifs de journalistes, parce que la qualité et l’exhaustivité éditoriale de nos titres en dépendent.

La presse a mené à bien et financé sa transformation. Et c’est précisément cette réussite qui fait d’elle aujourd’hui la matière première convoitée par des acteurs dont le modèle repose sur l’exploitation de contenus qu’ils n’ont pas produits.

Mais cette transformation s’est faite dans des conditions économiques que nul autre secteur n’aurait supportées. Entre 2005 et 2024, les recettes publicitaires de la presse imprimée sont passées de 4,75 milliards d’euros à 1,65 milliard, un recul de 65 % en vingt ans, tandis que les coûts de production de l’information, eux, n’ont pas diminué. Les éditeurs ont tenu en absorbant le choc d’une captation de valeur sans précédent par les grandes plateformes numériques américaines qui contrôlent désormais 76 % du marché publicitaire numérique. L’action collective n’a permis de rééquilibrer que très partiellement ce rapport de force : les accords-cadres sur les droits voisins de la presse, négociés par l’Alliance, bénéficient aujourd’hui à tous les éditeurs, quelle que soit leur taille. Mais face à des acteurs qui contrôlent l’infrastructure même de l’accès à l’information, chaque accord est un répit, pas une solution. L’intelligence artificielle générative en apporte à nouveau la démonstration.

L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : UNE RUPTURE D’UNE AUTRE NATURE

Pendant des années, des robots ont parcouru nos sites d’information pour alimenter les bases d’entraînement des modèles de langage. Sans consentement. Sans rémunération. Sans même que nous sachions lesquels de nos articles servaient à construire quels systèmes et pour quel usage. C’est un pillage industriel, mené dans l’opacité la plus totale. En septembre 2025, l’Alliance et le SEPM ont engagé une action qui a conduit au retrait de millions de contenus d’une base publique. Mais la majorité des acteurs de l’IA n’a pas même répondu à nos sollicitations. Le rapport de force est toujours le même : les grandes plateformes numériques, aidées par leurs tailles gigantesques, ignorent les droits des éditeurs.

Ce pillage n’est que le premier étage de la fusée. Le second, c’est de poursuivre la captation de la valeur publicitaire. Le scénario nous est bien connu : nous l’avons vécu avec le search, puis avec les réseaux sociaux. À chaque fois, une plateforme s’impose en monopole d’abord comme un outil utile, puis monétise l’audience par des services payants et la publicité, dont la pertinence repose sur des contenus qu’elle n’a pas produits. L’intelligence artificielle générative suit la même trajectoire. Aujourd’hui financée par l’abonnement, elle s’ouvre déjà à la publicité, ChatGPT a commencé à tester des formats sponsorisés. Les contenus de presse servent à produire des réponses fiables et à jour ; ces réponses attirent le grand public et retiennent les utilisateurs ; ces utilisateurs, leurs données, les réponses à leurs requêtes, deviennent une audience monétisable. La valeur est créée par nos rédactions mais les revenus sont captés par les plateformes.

La troisième étape est la plus inquiétante et la véritable nouveauté : l’invisibilisation. Aux États-Unis et dans plusieurs marchés européens, les résumés générés par l’IA en haut des pages de recherche détournent déjà entre 30 et 60 % des visites qui auraient dû aller vers les sites de presse. En France, Google prépare le déploiement de ces fonctionnalités alors même que nos titres dépendent à 67 % de ses services pour leur trafic. Plus loin encore, des systèmes autonomes, ce qu’on appelle des « agents », planifient, exécutent et agissent sans jamais renvoyer l’utilisateur vers les sources auxquelles ils s’abreuvent. Le journaliste a produit l’information ; l’agent l’a consommée ; le lecteur ne saura jamais d’où elle vient. C’est la perspective d’une presse réduite au rôle de matière première. Invisible, mais non rémunérée, indispensable au fonctionnement de systèmes qui auront pris sa place sans jamais être identifiée.

CE QUI SE JOUE DÉPASSE LE DESTIN D’UNE INDUSTRIE

Qui produit l’information que ces systèmes exploitent ? Qui vérifie, qui enquête, qui assume la responsabilité éditoriale mais aussi juridique de ce qui est publié ? Pas les plateformes. Pas les modèles de langage. Et si la presse disparaît des écrans proposés aux citoyens, elle ne disparaît pas pour autant des bases d’entraînement, car elle sera toujours utilisée pour alimenter des systèmes qui auront pris sa place dans la relation au citoyen.

Ce qui se joue ici n’est pas la survie d’un secteur économique. C’est la question de savoir qui, demain, financera l’information proposée aux Français. La presse d’information générale emploie 14 200 journalistes et 30 000 correspondants locaux. Elle assure un maillage territorial qu’aucun autre acteur, public ou privé, n’est en mesure de reproduire. Dans les Outre-mer comme dans les territoires ruraux, elle constitue souvent le seul lien informationnel de proximité. Et cette présence a des effets mesurables. Une étude de la Fondation Jean-Jaurès établit une corrélation significative entre la consommation des médias d’information et la participation électorale : 87 % de votants parmi les gros consommateurs de presse locale, contre 62 % parmi les non-consommateurs. Là où l’offre médiatique s’étiole, l’engagement civique recule.

Or c’est précisément cette infrastructure que la désinformation cible en premier. En janvier 2026, les services de l’État ont identifié plus d’une centaine de faux sites imitant la presse française, générés par intelligence artificielle. Des travaux scientifiques alertent sur l’émergence de systèmes capables de fabriquer du consensus artificiel à grande échelle. Face à ces menaces, l’ancrage territorial et la confiance placée dans la presse d’information constituent un capital irremplaçable et un rempart démocratique.

Ce rempart tient aussi par les lecteurs de demain. Contrairement au récit d’une jeunesse qui aurait tourné le dos à la presse, les données les plus récentes montrent l’inverse : 55 % des 18-24 ans consultent l’actualité chaque jour ; 72 % font davantage confiance aux rédactions professionnelles qu’à tout autre acteur pour vérifier une information ; 68 % préfèrent une information produite par des humains à une synthèse générée par une machine. Ce que les jeunes rejettent, ce n’est pas le journalisme, c’est le format unique. Leur parcours d’information passe par les réseaux sociaux, puis par les médias lorsqu’ils veulent comprendre, puis par l’abonnement lorsqu’ils entrent dans la vie active. Le vrai danger n’est pas que cette génération nous ignore. C’est que l’intelligence artificielle coupe ce parcours avant qu’elle n’arrive jusqu’à nous.

La question de l’avenir de la presse n’est pas dissociable de celle de la qualité du débat public. C’est aussi à la puissance publique d’en tirer les conséquences.

CE QUE NOUS ATTENDONS DE LA PUISSANCE PUBLIQUE

Les éditeurs demandent que la concurrence s’exerce par les mérites. Ils demandent qu’on leur applique les mêmes règles qu’à ceux qui exploitent leurs contenus. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Et seule la puissance publique peut y remédier.

La production d’information en France dépend majoritairement de la presse, de ses journaux et de ses sites d’information. Il est temps d’agir en conséquence. Trois axes structureraient un cadre pérenne.

La transparence d’abord. Obliger les développeurs d’intelligence artificielle à déclarer les contenus utilisés à chaque étape : entraînement des modèles, ajustement, enrichissement par des sources tierces. Sans cette transparence, aucun éditeur ne peut exercer ses droits, aucun régulateur ne peut contrôler le respect de la loi.

La rémunération, ensuite. Le 10 mars dernier, le Parlement européen a adopté en séance plénière, à une large majorité, le rapport d’Axel Voss, qui appelle la Commission européenne à renforcer le cadre applicable à l’IA générative. Ce rapport consacre un principe auquel nous tenons : celui de la négociation directe entre fournisseurs d’IA et ayants droit, par la voie de licences individuelles. C’est le seul mécanisme qui permette à chaque éditeur de faire valoir la valeur réelle de ses contenus et d’obtenir une rémunération à la mesure de leur utilisation. En France, une proposition de loi sénatoriale va dans le même sens en instaurant une présomption réfragable d’exploitation : c’est au fournisseur d’IA de démontrer qu’il n’a pas utilisé les contenus d’un éditeur, et non l’inverse. Cette inversion de la charge de la preuve est décisive : elle permet de sortir de l’opacité actuelle et d’ouvrir enfin la voie à une juste rémunération devant le juge. Nous appelons à un sursaut pour que ces textes aboutissent.

L’application effective des textes existants, enfin. La directive sur les droits voisins a été transposée en 2019. Six ans plus tard, aucune décision de justice française n’a statué sur le calcul d’un droit voisin. Les règlements européens sur les services et les marchés numériques peinent à produire leurs effets. La puissance publique dispose d’outils ; il lui appartient de les activer.

La France consacre 3,47 euros par habitant aux aides directes à la presse. La Suède en consacre 6,77, la Norvège 6,23. Contrairement aux idées reçues, la presse française est en dessous de la moyenne des démocraties européennes les plus exigeantes en matière d’aide au pluralisme, pas au-dessus. Il est temps pour les pouvoirs publics français d’en prendre conscience.

Depuis 2021, les procédures engagées par les éditeurs sur les droits voisins ont permis à l’État d’encaisser 750 millions d’euros d’amendes infligées aux plateformes, auxquels il faut ajouter plusieurs centaines de millions de sanctions pour d’autres motifs. Les accords-cadres négociés par l’Alliance rapportent chaque année une nouvelle ligne de revenus, sans un centime d’argent public. Et le secteur de la presse d’information générale, avec près de 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires, est une industrie qui contribue à l’économie des territoires, pas une charge budgétaire. Il ne s’agit pas de subventionner un modèle révolu, mais d’accompagner une transition que les éditeurs financent déjà largement par eux-mêmes, dans des conditions que l’on n’exigerait d’aucune autre industrie. On ne peut que noter que pour lutter contre le pillage dont ont été victimes la musique ou le cinéma, l’État n’a pas hésité à créer une responsabilité pénale pour les individus.

CONSTRUIRE ENSEMBLE LES CONDITIONS D’UN DÉBAT ÉCLAIRÉ

L’intelligence artificielle n’est pas, en soi, une menace pour la presse. Elle est même en train de démontrer ce que nous affirmons depuis le début : les plateformes ne peuvent pas faire sans les contenus d’information. Ceux-là mêmes qui nous réduisaient à une industrie dépassée sont aujourd’hui contraints de reconnaître ce besoin. Le partenariat entre OpenAI et Axios Local en est un symbole : une entreprise d’IA générative qui reconnaît qu’elle a besoin du journalisme de proximité pour fonctionner. Ce n’est pas de la philanthropie. C’est l’aveu d’une dépendance. Et c’est exactement le levier sur lequel la puissance publique doit s’appuyer pour construire un cadre durable.

La question n’est pas de refuser le progrès technique. Elle est de savoir si ce progrès se fera avec les producteurs d’information ou à leurs dépens. Si les contenus journalistiques continuent d’être exploités sans contrepartie, ou si leur valeur sera reconnue et rémunérée. Si le citoyen accédera demain à une information vérifiée et sourcée, ou à des synthèses générées par des systèmes opaques.

La presse d’information générale a fait sa part : elle s’est transformée, a investi, a maintenu ses forces rédactionnelles et son ancrage territorial. Elle continuera à le faire. Elle continuera aussi à jouer son rôle auprès du monde politique et auprès des acteurs économiques : exigeante, parfois dérangeante, mais nécessaire. Car c’est par ce travail de questionnement, de vérification, de mise en perspective que se construit le lien de confiance entre les citoyens et leurs représentants.

Mais ce travail a un coût. Et ceux qui en captent la valeur sans y contribuer menacent sa pérennité. Car ne nous y trompons pas : ce que nous affrontons n’est pas un marché au sens classique du terme. C’est une prédation exercée par des monopoles dont la puissance échappe aux mécanismes ordinaires de régulation. Face à cette réalité, seule la puissance publique peut rétablir les conditions d’une concurrence équitable.

Ce cadre est possible. Il est nécessaire. Et il est urgent : les élections municipales de mars, puis la présidentielle de 2027, se joueront dans un environnement informationnel que nous façonnons aujourd’hui. La presse fera sa part. Elle attend que l’État et le politique fassent la leur.

Marc FEUILLÉE
Président de l’Alliance de la Presse d’Information Générale Directeur général du Groupe Figaro

Marc Feuillée

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