Les élections américaines de mi-mandat ont toujours constitué un moment privilégié d’évaluation du pouvoir présidentiel. Mais le scrutin de novembre 2026 dépasse largement cette fonction traditionnelle. Comme le souligne Jean-Claude Beaujour dans son introduction, il ne s’agit plus seulement de mesurer la popularité d’un président ou les rapports de force entre la Maison-Blanche et le Congrès ; c’est désormais la trajectoire même des États-Unis qui semble soumise au verdict des électeurs. Derrière la mécanique institutionnelle des midterms se dessine une interrogation plus profonde : l’Amérique est-elle engagée dans une transformation durable de son modèle politique, économique et stratégique, ou ne traverse-t-elle qu’une séquence exceptionnelle appelée à se refermer ?
Cette question irrigue l’ensemble des contributions réunies dans ce dossier. Elles ne proposent ni un réquisitoire uniforme, ni une défense du trumpisme, mais composent une mosaïque d’analyses qui, parfois, se répondent, souvent se contredisent et, toujours, éclairent les multiples dimensions d’un pays en pleine recomposition. Plus qu’un bilan de mi-mandat, elles offrent une réflexion sur ce que deviennent les États-Unis lorsque les certitudes qui ont façonné leur leadership depuis la Seconde Guerre mondiale sont remises en cause.
Pour répondre à cette interrogation, plusieurs dimensions doivent être prises en considération. La première est électorale, mais elle soulève aussitôt la question plus profonde de la survie du trumpisme lui- même. Mathieu Gallard montre ainsi que les midterms de 2026 pourraient rompre avec l’une des constantes de la vie politique américaine. Si les républicains parvenaient à conserver leurs positions au Congrès, ce résultat dépasserait largement la seule logique des urnes : il consacrerait le réalignement politique engagé en 2016 et confirmerait que le trumpisme est devenu une force durable de la vie politique américaine, plutôt qu’une parenthèse de son histoire.
Christopher Caldwell invite pourtant à distinguer cette pérennité électorale du trumpisme de la fidélité à la promesse originelle. Dans un article au titre volontairement provocateur, « La fin du trumpisme est proche », il estime que la guerre contre l’Iran marque une inflexion décisive. En renouant avec une logique d’intervention extérieure que le trumpisme prétendait précisément rompre, Donald Trump consacrerait moins la fin de son influence politique que celle du projet qui avait fait son originalité.
Nicolas Conquer déplace la perspective. Dix ans après l’entrée de Donald Trump sur la scène politique américaine, le trumpisme ne peut plus, selon lui, être regardé par les Européens comme une simple parenthèse ou une anomalie. Il constitue un « moment trumpien », révélateur des transformations profondes de la société américaine et de l’Amérique qui vient.
Reste alors à mesurer ce que ce « moment trumpien » produit dans l’exercice du pouvoir. Le second mandat de Donald Trump s’inscrit, selon Jean-Éric Branaa, dans un mouvement de renforcement continu de l’exécutif et de redéfinition des équilibres entre les pouvoirs. Karl Hofmann en livre une appréciation plus globale : s’il reconnaît plusieurs réussites de l’administration, il estime que les échecs accumulés, notamment sur les plans institutionnel, diplomatique et éthique, finissent par l’emporter. À partir de son expérience du Watergate, Dennis Unkovic pose plus directement encore la question de la résistance des contre-pouvoirs : face à l’extension des prérogatives présidentielles, consacrée en partie par la Cour suprême, le Congrès, la justice et les institutions américaines disposent-ils encore des moyens nécessaires pour préserver l’équilibre démocratique ?
Mais les effets du second mandat ne se limitent pas aux institutions. Ils touchent également les fondements de la société américaine. Pour David B. Oppenheimer, les mesures engagées par la nouvelle administration ne relèvent pas uniquement d’une remise en cause des politiques de diversité ; elles dessinent une orientation cohérente qui vise, selon lui, à restaurer la place dominante des hommes blancs dans les principales structures de pouvoir. La question n’est donc plus seulement celle des politiques publiques, mais celle de la définition même de l’égalité, de la représentation et du mérite dans la société américaine.
Cette dynamique s’appuie également sur un imaginaire politique. Jean-Marc Salmon y voit la réactivation du mythe fondateur de la Frontière. Celle que l’on protège au sud des États-Unis rejoint celle que l’on repousse sans cesse grâce à l’innovation, à la conquête spatiale ou à l’intelligence artificielle. Le trumpisme apparaît ainsi comme une tentative de réconcilier le récit des pionniers avec les nouveaux défis technologiques du XXIe siècle.
C’est enfin la projection de la puissance américaine qui se trouve à son tour reconfigurée. Pour Antony Dabila, la doctrine internationale américaine se structure désormais autour de la souveraineté, de l’hégémonie renouvelée et du rapport de force. Mais cette inflexion atteint également les ressorts internes de la puissance américaine. Serge Papiernik voit dans la politique de santé l’une des expressions les plus significatives du second mandat. En réduisant le rôle fédéral, en fragilisant l’autorité scientifique et en accentuant les tensions avec le monde universitaire, l’administration Trump remet en question un modèle longtemps fondé sur l’alliance entre recherche, innovation et puissance publique. Au-delà du seul domaine sanitaire, c’est la capacité des États-Unis à préserver les fondements scientifiques de leur puissance qui se trouve ainsi interrogée. Joël Ruet, enfin, renouvelle la lecture de la rivalité sino-américaine. Selon lui, celle-ci ne saurait être réduite à une guerre commerciale ou technologique : elle traduit la confrontation de deux régimes de gestion du capital, et donc de deux conceptions de la puissance économique.
Cette nouvelle Amérique se lit aussi dans le regard que lui portent les autres puissances. Wang Wen analyse la manière dont la Chine interprète les inflexions de la politique américaine et les conséquences qu’elle en tire pour sa propre stratégie. Abhilash Puljal souligne, depuis l’Inde, que l’évolution des États-Unis accélère l’émergence d’un ordre international plus multipolaire, dans lequel les alliances deviennent plus souples et les équilibres plus instables.
En contrepoint de ces analyses, Anne Toulouse ramène le regard vers les fractures de la société américaine. Elle décrit un pays profondément divisé, où la polarisation politique, la défiance envers les institutions et les difficultés des démocrates à reconstruire une offre politique crédible nourrissent une incertitude durable sur l’avenir.
Au terme de cette réflexion, un constat s’impose sans pour autant clore le débat. Aucun des auteurs réunis dans ce dossier ne prétend détenir à lui seul la clé de compréhension de l’Amérique contemporaine. En revanche, leurs analyses, parce qu’elles croisent les approches électorale, institutionnelle, historique, sociétale, économique, scientifique et géopolitique, composent une lecture d’ensemble qui éclaire la profondeur des mutations en cours.
Les élections de novembre 2026 ne constitueront donc pas seulement un verdict sur deux années de présidence. Elles diront si le cycle politique ouvert par l’irruption du trumpisme en 2016 a durablement reconfiguré les États-Unis, dans leur modèle politique, leur conception de la puissance et leur place au sein de l’ordre international. C’est tout le sens du questionnement qui traverse ce dossier : les élections de novembre 2026 diront-elles si le « moment trumpien » constitue une inflexion profonde de l’histoire américaine ou une étape supplémentaire d’une recomposition dont l’issue demeure incertaine ?
Les contributions rassemblées ici n’ont pas vocation à trancher un débat qui demeure ouvert. Elles invitent plutôt à prendre la mesure d’une interrogation qui dépasse largement les seules frontières américaines. Si une nouvelle Amérique est effectivement en train d’émerger, c’est l’ensemble des démocraties occidentales qui devra en comprendre les ressorts et en mesurer les conséquences.
Vincent DUPY,
Directeur de publication
Patrick TIVOLLIER,
Directeur éditorial
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