Depuis le 18 septembre, la Maison Blanche a décidé de couper l’accès à CNN, MS NOW et Politico. En réponse à cette décision, ABC, CBS, Fox News et NBC ont choisi de suspendre leur couverture conjointe de Donald Trump. Ce petit jeu de bouderie médiatique se déroule à Washington à partir du 18 septembre. Le président parle de « fausses informations », tandis que les rédactions défendent la liberté de la presse.
Depuis le 21 septembre, aucune caméra de la « pool » ne suit Donald Trump. Le 18 septembre, le président a partagé un message sur Truth Social, où il annonce une interdiction « avec effet immédiat » de CNN, MS NOW et Politico à la Maison Blanche. Il accuse ces médias de propager « de la fiction et des mensonges », évoquant une couverture qu’il juge fausse depuis des années. Il menace même d’étendre cette mesure au Washington Post et au New York Times, qu’il qualifie plus tard de « Third Rate Clowns » et de « Crooked and Corrupt Press ».
La sanction prend effet le 19 du mois. Les journalistes accrédités se dirigent vers l’entrée de la Maison Blanche, mais leurs badges ne fonctionnent plus. Betsy Klein, correspondante de CNN, en fait l’expérience en direct à l’antenne. Quelques minutes plus tard, Akayla Gardner de MS NOW se retrouve dans la même situation. Cheyenne Haslett de Politico se voit également refuser l’accès. L’Association des correspondants de la Maison Blanche réagit rapidement. Sa présidente, Jacqui Heinrich, journaliste à Fox News, demande un rétablissement immédiat de l’accès. Elle met en garde contre un précédent dangereux pour l’ensemble de la profession, soulignant qu’un critère de couverture pourrait un jour s’appliquer à n’importe quelle autre rédaction.
Une solidarité confraternelle
Le système de « pool » a été en place depuis des décennies pour assurer la couverture quotidienne de la présidence. Cinq grands réseaux se relaient : ABC, CBS, CNN, NBC et Fox News. Chacun d’eux filme à tour de rôle les événements qui se déroulent à la Maison Blanche. Ces images sont ensuite partagées avec la presse mondiale, y compris les chaînes locales et les sites d’information. Cependant, la dernière semaine septembre, tout cela s’arrête brusquement. Bryan Boughton, le chef du bureau de Fox News à Washington, a la charge du tournus actuel. Il annonce aux rédactions que la place laissée vacante par CNN ne sera pas remplie par un autre réseau. En conséquence, ABC, CBS, Fox News et NBC décident de ne rien filmer ce jour-là. Cette décision prive ainsi la presse locale, les sites d’information et les chaînes étrangères d’images officielles.
Le geste est éphémère. La solidarité entre concurrents habituels ne dure qu’une journée. Pourtant, cela représente un moment marquant depuis le retour de Donald Trump au pouvoir. Deux rencontres présidentielles se déroulent sans la présence de caméras communes : un échange avec le maire de New York, Zohran Mamdani, et une discussion avec le président français Emmanuel Macron. Ce boycott collectif résonne avec une tension plus ancienne. Dès février 2017, sous le premier mandat, CNN et le New York Times avaient déjà été écartés d’une conférence de presse animée par le porte-parole Sean Spicer. Le terme utilisé à l’époque, « ennemis du peuple », est resté collé à l’image du président depuis.
Le Premier amendement en question
Lundi 21 au soir, CNN, MS NOW et Politico ont annoncé qu’ils allaient porter une action en justice ensemble. Les trois médias ont décidé de saisir un tribunal fédéral à Washington, en s’appuyant sur le Premier amendement de la Constitution américaine, qui protège la liberté de la presse. Ils critiquent une décision qui semble se baser sur le contenu de leurs reportages plutôt que sur une règle générale. CNN évoque une « atteinte illégale » à son droit constitutionnel, tandis que MS NOW et Politico affirment vouloir défendre les droits que leur garantit ce même amendement.
Le 24 septembre, le juge fédéral Timothy Kelly ordonne à la Maison Blanche de rétablir temporairement les accréditations de CNN, MS NOW et Politico. La mesure, valable quatorze jours, doit expirer le 8 octobre. Les trois médias saisissent alors de nouveau la justice afin de prolonger leur accès pendant la procédure. Dans leur requête, ils dénoncent une application « imprévisible et incohérente » de l’interdiction, notamment après l’exclusion de CNN du pool chargé de fournir les images des déplacements présidentiels. De son côté, Donald Trump a réagi sur Truth Social, niant mener une offensive contre « la presse libre ». Il soutient qu’il s’attaque aux fausses informations, qu’il compare à un cancer qui se propage aux États-Unis, et il décrit la situation comme une menace pour la sécurité nationale.
Jameel Jaffer, le directeur du Knight First Amendment Institute, remet en question cette logique. Il souligne qu’un président n’a pas, légalement, le droit de punir des journalistes simplement parce qu’il n’aime pas leurs articles. Un précédent illustre bien cette situation. En 2025, l’agence Associated Press (AP) avait perdu l’accès au Bureau ovale et à Air Force One parce qu’elle refusait d’utiliser l’expression « golfe d’Amérique » au lieu de « golfe du Mexique », comme l’exigeait un décret présidentiel. La Maison Blanche avait défendu sa position devant les tribunaux, arguant que cet accès était un « privilège accordé aux journalistes » et non un droit inaliénable. Le 24 février, le juge fédéral Trevor McFadden avait d’abord rejeté la demande en référé de l’agence, mais avait programmé une nouvelle audience pour le 20 mars, tout en qualifiant la restriction d’inhabituelle au regard de la jurisprudence sur la liberté de la presse. Quelques semaines plus tard, il avait finalement ordonné la levée immédiate de l’exclusion de l’AP du Bureau ovale et d’Air Force One, reportant l’entrée en vigueur de sa décision au 13 avril pour permettre à l’exécutif de faire appel. Le juge avait noté que l’AP subissait une perte d’audience significative depuis son exclusion. L’Association des correspondants de la Maison Blanche avait salué cette décision, rappelant que les journalistes ne devraient pas être écartés pour avoir utilisé des termes qui déplaisent à l’administration. La même semaine de février 2025, Reuters, le HuffPost et le quotidien allemand Tagesspiegel avaient également été exclus d’une réunion de cabinet, remplacés par deux médias plus favorables à l’administration.
Le lundi 21 au soir, la Maison Blanche a décidé de riposter sur un nouveau front, celui de sa propre production médiatique. Elle a lancé une chaîne nommée « Trump TV : The Essentials Station ». Ce canal diffuse en continu sur YouTube et sur le site officiel de la présidence. Pour son premier contenu, elle a choisi de retransmettre un discours prononcé au Mont Rushmore le 3 juillet, à l’occasion du 250e anniversaire de l’indépendance américaine. La chaîne promet des mises à jour en temps réel, tous les jours de la semaine. Le politologue Guillaume Lavoie, de la Chaire Raoul-Dandurand, considère cela comme le résultat d’une évolution attendue dans les relations entre l’exécutif et les médias. Cependant, il met en garde contre le risque de confusion entre le rôle présidentiel et les intérêts personnels du chef de l’État.
Ce bras de fer arrive à un moment crucial, à seulement quelques semaines des élections de mi-mandat, qui se tiendront le 3 novembre. Il remet sur le tapis un vieux débat concernant les limites de l’accès présidentiel accordé aux médias, une question qui a déjà été soulevée sous d’autres présidences américaines et dans d’autres démocraties où les gouvernements remettent en question la couverture médiatique. Désormais, les tribunaux devront décider du sort de trois rédactions basées à New York et Washington. Le précédent établi par l’agence Associated Press laisse entrevoir une issue qui pourrait être favorable, mais qui risque de prendre du temps, s’étalant sur des semaines plutôt que des jours. Plus largement, cela soulève aussi la question de ce que signifie, aux États-Unis, la liberté d’informer sur les actions d’un président, ainsi que la capacité des médias à rester solidaires face à un gouvernement qui choisit ses interlocuteurs.
Marc Chami,
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