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dans International, N°1118

Un an de présidence et un bilan controversé : vers une mutation du pouvoir exécutif américain

Jean-Éric BranaaParJean-Éric Branaa
28 septembre 2026
Un an de présidence et un bilan controversé : vers une mutation du pouvoir exécutif américain
Analyse

Dans cet article, Jean-Éric Branaa analyse la première année du second mandat de Donald Trump (janvier 2025-janvier 2026) comme le révélateur d’une mutation du système politique américain. À travers le recours systématique aux instruments unilatéraux de l’exécutif, la reconfiguration des clivages politiques autour d’enjeux identitaires et la transformation des modes de communication, il montre comment cette présidence contribue à faire du conflit un principe structurant du pouvoir, au détriment des médiations institutionnelles classiques.

UNE PRÉSIDENCE D’AFFIRMATION

Un an après son entrée en fonction, le 20 janvier 2025, le second mandat de Donald Trump offre un premier terrain d’analyse. À ce stade, ni les promesses n’ont eu le temps de se déployer pleinement, ni les effets structurels des politiques engagées de produire leurs conséquences durables. Pourtant, cet entre-deux révèle déjà une inflexion profonde : ce premier cycle de douze mois traduit moins une simple orientation politique qu’une transformation du mode d’exercice du pouvoir exécutif.

Le caractère controversé de ce bilan ne tient pas seulement à la polarisation de la société américaine. Il tient à ce que cette présidence accélère une mutation déjà à l’œuvre, en redéfinissant les rapports entre institutions, société et légitimité démocratique. L’argument central est le suivant : à travers le renforcement des instruments unilatéraux, la reconfiguration des clivages politiques et la transformation des codes discursifs, cette présidence contribue à faire évoluer la démocratie américaine vers un modèle où le conflit devient un principe structurant du pouvoir, et non plus un dysfonctionnement à corriger.

LE GOUVERNEMENT PAR IMPULSION : L’EXÉCUTIF UNILATÉRAL

Dès les premières semaines, l’administration a fait le choix d’un gouvernement par impulsion rapide, fondé sur l’usage intensif des instruments unilatéraux. Entre le 20 janvier 2025 et la fin de sa première année, Donald Trump a signé 143 décrets exécutifs – un rythme sans précédent dans l’histoire présidentielle récente –1 auxquels s’ajoutent proclamations, mémorandums et directives administratives. La création d’un poste informel de « Secrétaire à l’Efficacité gouvernementale » confié à Elon Musk, sans confirmation sénatoriale, a illustré la volonté de centraliser le contrôle de l’appareil d’État en dehors des canaux constitutionnels habituels2.

Ce recours s’inscrit dans une trajectoire ancienne d’expansion du pouvoir présidentiel, décrite dès les années 1970 comme une « présidence impériale »3 puis renouvelée par la notion d’« administration présidentielle »4. Mais la finalité a changé : il ne s’agit plus seulement de gouverner malgré le Congrès, mais d’installer une pratique durable du pouvoir où la centralité de l’exécutif devient la norme affichée et revendiquée.

Ce déplacement s’explique en partie par la polarisation structurelle. Thomas E. Mann et Norman J. Ornstein ont montré que la coopération bipartisane est devenue fonctionnellement marginale5, soulignant que les majorités fragiles nourrissent une logique d’obstruction permanente6. Mais cette évolution n’est pas seulement une réponse à la paralysie législative : en gouvernant de façon unilatérale, l’exécutif a alimenté les contestations judiciaires (les décrets migratoires ont suscité des recours immédiats devant plusieurs juridictions fédérales7), radicalisé l’opposition et renforcé la perception d’un pouvoir imposé. Il a ainsi participé à un cercle de conflictualité dont il est à la fois le produit et l’agent.

CLARIFICATION IDÉOLOGIQUE ET ANGLES MORTS

Sur le plan intérieur, les politiques menées obéissent à une logique de clarification idéologique. Sécurité des frontières, contrôle migratoire renforcé, protection commerciale : les priorités sont lisibles et assumées. Elles ont répondu à une demande sociale réelle dans les territoires affectés par la désindustrialisation. Il est généralement estimé à environ 2 à 2,4 millions le nombre d’emplois manufacturiers perdus du fait des importations chinoises entre 1999 et 20118, dans des régions qui ont massivement voté Trump. Les droits de douane du 2 avril 2025 – un tarif universel de 10 %, porté à 145 % pour la Chine – en constituent l’expression la plus spectaculaire, représentant la plus forte hausse protectionniste depuis 19309.

Mais cette cohérence a un revers : elle a produit une vision partielle du réel. En privilégiant la souveraineté et la responsabilité individuelle, elle a eu tendance à reléguer les déterminants structurels des inégalités – accès à l’éducation, dynamiques de marché du travail, effets des politiques fiscales – au rang de considérations secondaires. Ce choix a également transformé la nature du débat politique : les politiques migratoires cessent d’être discutées en termes d’efficacité ou de droits pour devenir des marqueurs identitaires. Cette évolution correspond à ce que Cas Mudde identifie comme une reconfiguration des clivages autour d’oppositions culturelles plutôt que strictement économiques10, caractéristique des nouvelles droites radicales populistes.

RECOMPOSITIONS INSTITUTIONNELLES ET ORDRE INTERNATIONAL FRAGILISÉ

Cette transformation affecte le rapport aux institutions. La multiplication des contentieux judiciaires, les tensions avec les agences indépendantes – notamment la Réserve fédérale, dont l’indépendance a été publiquement mise en cause – et les confrontations récurrentes avec le Congrès traduisent une recomposition du système de checks and balances. Si ces mécanismes continuent de fonctionner, leur usage devient plus conflictuel et plus visible : le droit cesse peu à peu d’être un cadre stabilisateur pour devenir un terrain d’affrontement stratégique.

Sur la scène internationale, la même logique prévaut. La politique étrangère adoptée relève d’un registre souvent qualifié de « jacksonien » : priorité aux intérêts nationaux immédiats, méfiance envers les engagements multilatéraux, recours à la puissance comme vecteur principal de négociation11. Dans un ouvrage qui a fait date, Robert Kagan a montré que l’ordre international libéral repose sur la volonté américaine de le soutenir activement, et non sur un équilibre naturel des puissances12. En conditionnant les garanties de défense collective de l’OTAN à une révision à la hausse des dépenses militaires alliées13, l’exécutif américain fragilise cet ordre et alimente une incertitude durable sur la fiabilité de ses engagements, ouvrant des espaces d’influence à des puissances révisionnistes.

LA TRANSFORMATION DISCURSIVE : MOBILISER PLUTÔT QUE CONVAINCRE

C’est dans le registre du discours que la rupture est la plus nette. Le style adopté – direct, conflictuel, clivant – n’est pas un simple choix rhétorique : il est au cœur de la stratégie politique. En s’adressant prioritairement à une base électorale consolidée et en assumant la segmentation du public, l’exécutif renonce à l’objectif traditionnel d’élargissement du consensus.

La polarisation contemporaine est moins idéologique qu’affective, reposant sur une hostilité croissante entre groupes politiques, indépendamment de leurs positions programmatiques réelles14. Dans ce contexte, la communication politique ne vise plus à convaincre des indécis, mais à mobiliser une base et à stigmatiser un adversaire. Nadia Urbinati a analysé ce phénomène comme une forme de « démocratie défigurée », où la relation directe entre le leader et le peuple court-circuite les médiations institutionnelles classiques15. Cette présidence ne cherche pas à réduire les divisions : elle les organise et en fait le moteur d’une mobilisation permanente.

UN BILAN STRUCTURANT

Le bilan de cette première année ne se résume pas à une présidence active ou controversée au sens ordinaire. Il s’agit d’une présidence qui transforme les règles du jeu démocratique : en renforçant l’exécutif, en accentuant la conflictualité institutionnelle et en réinventant les modes de communication, le second mandat de Trump participe à une mutation du système politique américain dont les effets dépasseront très probablement la durée de ce mandat.

Un an après, le bilan apparaît double mais asymétrique. D’un côté, une volonté réelle dans la mise en œuvre des priorités affichées. De l’autre, une déstabilisation accrue des équilibres institutionnels, des alliances internationales et du tissu de la démocratie représentative. Cette ambivalence ne relève pas d’une contradiction : elle constitue le cœur même de la logique à l’œuvre.

Il serait prématuré de tirer des conclusions définitives. Les effets des choix engagés ne se mesureront pleinement que dans les années à venir – conséquences économiques des mesures tarifaires, reconfigurations géopolitiques, effets institutionnels durables du renforcement de l’exécutif. Mais une chose est déjà claire : cette première année n’a pas été une phase d’ajustement. Elle a été un moment d’affirmation. Et c’est précisément cette affirmation – assumée, contestée, structurante – qui explique pourquoi le bilan est si profondément controversé.

Jean-Éric BRANAA,
Maître de conférences Université Assas Paris II. Chercheur au Centre de recherches en relations internationales Thucydide

Source : UkrPictures / Shutterstock.com

  1.  Selon le décompte du Federal Register, Donald Trump a signé 143 décrets exécutifs entre le 20 janvier 2025 et le 20 janvier 2026, contre 33 pour Barack Obama et 55 pour Joe Biden durant leurs premières années respectives. Données disponibles sur le site de l’American Presidency Project (Université de Californie, Santa Barbara) : https://www.presidency.ucsb.edu/statistics/data/executive-orders. ↩
  2.  Le titre de « Secrétaire à l’Efficacité gouvernementale » ne repose sur aucune base législative formelle. Elon Musk a été nommé par décret exécutif le 20 janvier 2025, sans confirmation sénatoriale, suscitant un débat constitutionnel sur les limites du pouvoir de nomination présidentielle. Voir Jonathan Swan et Charlie Savage, « The Legal Debate Over Elon Musk’s Government Role », The New York Times, 28 janvier 2025. ↩
  3. Arthur M. Schlesinger Jr., The Imperial Presidency La Présidence impériale, Boston, Houghton Mifflin, 1973. L’ouvrage popularise l’idée selon laquelle l’exécutif américain a systématiquement accru ses prérogatives depuis Franklin D. Roosevelt, au détriment des équilibres constitutionnels. ↩
  4. Elena Kagan, « Presidential Administration » « L’administration présidentielle », Harvard Law Review, vol. 114, n° 8, 2001, p. 2245-2385. Kagan analyse comment la présidence Clinton a centralisé le contrôle de l’appareil réglementaire fédéral, inaugurant un modèle repris par les administrations suivantes. ↩
  5. Thomas E. Mann et Norman J. Ornstein, It’s Even Worse Than It Looks C’est encore pire qu’il n’y paraît, New York, Basic Books, 2012, p. 51-101. Les auteurs documentent la transformation du Parti républicain en force de blocage systématique à partir de 2009, identifiant une asymétrie de la polarisation propre au cas américain. ↩
  6. Frances E. Lee, Insecure Majorities: Congress and the Perpetual Campaign Des majorités précaires : le Congrès et la campagne permanente, Chicago, University of Chicago Press, 2016, p. 3-28. ↩
  7. Le décret anti-immigration du 20 janvier 2025 a été suspendu en référé par plusieurs juridictions fédérales dans les jours suivant sa signature, selon une procédure comparable à celle qu’avait suscitée l’Executive Order 13769 (« Muslim Ban ») en 2017, finalement partiellement validé par la Cour suprême dans Trump v. Hawaii, 585 U.S. 667 (2018). Voir ACLU v. Trump, United States District Court for the District of Columbia, ordonnance du 29 janvier 2025. ↩
  8. David H. Autor, David Dorn et Gordon H. Hanson, « The China Shock: Learning from Labor Market Adjustment to Large Changes in Trade » « Le choc chinois : les ajustements du marché du travail face aux mutations du commerce international », Annual Review of Economics, vol. 8, 2016, p. 205-240. ↩
  9. Les droits de douane du 2 avril 2025 ont établi un tarif de base de 10 % sur l’ensemble des importations américaines, porté à 145 % pour les produits chinois. Selon le Peterson Institute for International Economics, il s’agit de la hausse protectionniste la plus importante depuis le Smoot-Hawley Tariff Act de 1930. Voir Douglas A. Irwin, « The Return of Protectionism », Foreign Affairs, mai-juin 2025. ↩
  10. Cas Mudde, The Far Right Today L’extrême droite aujourd’hui, Cambridge, Polity Press, 2019, p. 11-35. Mudde distingue la droite radicale populiste, qui accepte la démocratie électorale tout en contestant le libéralisme, des formes extrémistes qui rejettent le régime démocratique lui-même. ↩
  11. Walter Russell Mead, « The Jacksonian Tradition and American Foreign Policy » « La tradition jacksonienne et la politique étrangère américaine », The National Interest, n° 58, hiver 1999-2000, p. 5-29. ↩
  12. Robert Kagan, The Jungle Grows Back: America and Our Imperiled World La jungle reprend ses droits : l’Amérique et notre monde en péril, New York, Alfred A. Knopf, 2018, p. 3-51. ↩
  13. Lors du sommet de l’OTAN de La Haye (juin 2025), l’administration américaine a conditionné les garanties de défense collective à un objectif de dépenses militaires révisé à 3 % du PIB, contre 2 % précédemment. Voir Judy Dempsey, « NATO’s Credibility Crisis », Carnegie Europe, juillet 2025. ↩
  14. Shanto Iyengar et Sean J. Westwood, « Fear and Loathing Across Party Lines: New Evidence on Group Polarization » « La peur et la haine entre partis : nouvelles données sur la polarisation de groupe », American Journal of Political Science, vol. 59, n° 3, 2015, p. 690-707 ; Liliana Mason, Uncivil Agreement: How Politics Became Our Identity Un accord mal élevé : comment la politique est devenue notre identité, Chicago, University of Chicago Press, 2018, p. 12-40. ↩
  15. Nadia Urbinati, Democracy Disfigured: Opinion, Truth, and the People La démocratie défigurée : opinion, vérité et le peuple, Cambridge (MA), Harvard University Press, 2014, p. 129-176. ↩
Jean-Éric Branaa

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