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dans N°1118, Politique

La RSE est morte, vive la RSE !

Patrick d HumièresParPatrick d Humières
28 septembre 2026
La RSE est morte, vive la RSE !
Analyse

Les firmes multinationales n’ont pas encore vaincu les États, mais il y a danger…

Le rapport historique entre l’entreprise, devenue la structure de base de l’économie de marché, et nos sociétés modernes vient de vivre un changement très considérable. Ce rapport s’est aujourd’hui inversé fortement en faveur des acteurs économiques désormais pilotés par une sphère financière qui se déploie sans aucune considération des intérêts autres que les siens. Et qui semble abandonner le destin de nos territoires et de la planète.

LA MONTÉE EN PUISSANCE DES ENTREPRISES MONDIALISÉES

Il aura fallu attendre le New Deal de Roosevelt et l’affirmation de l’État-Providence dans la deuxième partie du 20e siècle pour traiter vraiment la question sociale qui a empoisonné toute la période d’affirmation de la révolution industrielle, débutée un siècle avant ; avec la fin des Trente Glorieuses, on a ouvert une nouvelle période misant tout sur la perpétuation de la croissance de masse confiée aux entrepreneurs moyennant une dérégulation constante qui a fait le lit d’un néolibéralisme efficace ; la finance sera la grande gagnante de cette délégation de la prospérité attribuée aux acteurs privés par les États. En dépit des soubresauts et des crises successives d’un système passé aux mains des créanciers, les États se sont laissés dépasser pour profiter des facilités de « l’économie de dette » ; les sociétés civiles n’ont cessé de subir la perte de contrôle public de l’économie pour constater aujourd’hui que les grandes entreprises porteuses à un moment de la promesse de progrès infini sont devenues apatrides, c’est-à-dire mondiales, puissantes au point de maîtriser les prix et la demande, soit tout le contraire de ces fleurons aventureux célébrés au temps des « économies nationales » qui s’appuyaient sur des réussites locales, poumons des territoires et de la vie sociale dans nos pays.

Les économistes, français notamment, uniquement intéressés par la régulation « macro », ont systématiquement laissé de côté ce phénomène de « prise de pouvoir » et d’autonomisation des grands groupes, de plus en plus américains et de moins en moins européens, voulant croire que les décisions publiques étaient seules responsables des déséquilibres alors que les gouvernances privées n’ont cessé de s’émanciper techniquement et idéologiquement de la tutelle des États. Depuis, le début du siècle, vu du côté population, on assiste passivement à un triple phénomène de « destruction prédatrice », soit l’inverse de la pensée candide schumpétérienne. Ce décrochage politique des acteurs privés s’est légitimé à travers un rejet de leur part de toute responsabilité systémique, niant la réalité croissante d’un intérêt planétaire commun. L’enrichissement rapide, pudiquement dénommé « création de valeur » est devenu l’alpha et l’oméga idéologique que les « business school » ont perpétué à la demande des employeurs sans aucun recul contextuel et sans jamais se poser les questions majeures des impacts de la croissance quantitative, du juste retour pour les autres parties etc.. alors que plusieurs grands économistes, de Arthur Pigou à Elinor Ostrom nous ont éclairé de longue date sur les fameuses externalités et les coûts cachés des entreprises.

Cette émancipation délibérée des cadres nationaux de la part des entrepreneurs privés a trouvé une base rationnelle dans le combat contre les prélèvements et les charges publiques, devenues les principales variables d’ajustement de la compétitivité internationale, abandonnée elle-même à un dumping social, environnemental et de gouvernance qui a remplacé, dans les priorités collectives, la quête d’une prospérité juste et durable. Au nom de l’emploi, de l’investissement et du rêve apporté, les entrepreneurs se sont installés dans un projet auto-centré sur la célébration de leur réussite et leur enrichissement personnel, au point de favoriser une économie devenue largement oligopolistique, ayant pris la main sur les chaînes de valeur aval, sans jamais se poser de questions sérieuses sur les diverses facettes de leur impact et sur le devenir du système global. La période de près d’un siècle allant de la fin de la reconstruction à la confrontation actuelle des empires restera dans l’Histoire comme l’acmé d’un capitalisme qui s’est perdu dans son hubris, incapable de considérer le contexte eco-systémique, humain et culturel dont il aura profité jusqu’à l’épuisement physique des ressources indispensables, pétrole bien sûr, mais aussi air, eau, silice, minéraux et océans etc.

Cette cécité politique, ontologique, du capitalisme triomphant, sur toute la planète à l’écart de toute considération morale du développement humain, n’ayant tiré aucune leçon des étapes esclavagistes et colonialistes de la conquête des terres non européennes, se double d’un autre phénomène structurant de l’économie contemporaine qui est la relation complexe entre pouvoirs économiques et politiques dans des sociétés civiles qui se sont données pour objectif le progrès des libertés, de l’égalité, de la solidarité et au final d’une vision idéale de la souveraineté populaire, la démocratie. Comme on l’a vu tout au long de l’Histoire moderne, à travers l’installation et l’effondrement des régimes libéraux et surtout sociaux, la tentation permanente des acteurs économiques est de réduire cette relation à une domination assurant ses intérêts, sans jamais considérer la recherche d’un équilibre collectif comme une finalité en soi, mis à part quelques moments de grâce de politiques contractuelles ou de coalitions nationales, comme en Allemagne après sa chute qui inventera une « économie sociale de marché » exemplaire.

C’est au nom de cette recherche d’une pacification des relations sociales et internationales qu’ont été élaborées après-guerre des dispositions de coopération entre les acteurs pour soumettre le développement humain à des considérants sociaux depuis la création de l’OIT en 1920, environnementaux aujourd’hui sous l’égide des Nations unies et de contrôle des modes de gouvernance privés suscités souvent par les régulateurs de marché. Le philanthrocapitalisme américain fut la première étape d’un retour vers l’intérêt général, avant l’impulsion d’un Roosevelt tirant les leçons de la grande Crise, et avant aussi que la doctrine sociale de l’Église ne s’élabore et que les politiques d’inspiration mutualiste, socialiste et redistributive ne réussissent à imposer avec un certain succès des « mix socio-économiques » qui concilient, enfin, les principes d’efficience économique avec les attentes sociales des populations. On ne s’étendra pas ici sur les forces et faiblesses de ces tentatives de réformes du capitalisme qui ont imprimé leur marque, plus ou moins, jusqu’à aujourd’hui, au point qu’on leur doit le concept de « responsabilité sociétale de l’entreprise » qui sera formalisé dans les années 2000 en vue de corriger les effets excessifs d’une mondialisation dénoncée violemment dans des manifestations croissantes et refusée par un grand nombre de mouvements de contestation dont sortiront les ONG, acteurs désormais incontournables de la régulation politique, plaidant ses limites inacceptables.

L’ÉCHEC DE LA PREMIÈRE RSE FACE AU TRIOMPHE DU CAPITALISME FINANCIER

La question intéressante à se poser est de savoir pourquoi un cadre international de « responsabilisation des multinationales », qui a vu le jour à travers les premiers Sommets de la Terre, dont celui de Rio en 1992, au sein de l’OCDE dès 1976 dans le sillage du combat contre l’apartheid, n’a pas produit un résultat à la hauteur de l’enjeu ? Pourquoi la responsabilisation économique se trouve-t-elle marginalisée, voire disqualifiée aujourd’hui, alors que sa justification n’a jamais été aussi grande ? On peut dire que les vingt dernières années nous laissent toutefois l’héritage d’une prise de conscience générale des enjeux planétaires, dont celui du climat et de la biodiversité, et qu’on aura su élaborer une nouvelle comptabilité dite extra-financière, pour mesurer les impacts sociétaux de l’entreprise, dont les investisseurs qui le veulent peuvent en faire l’usage qu’ils souhaitent. Pour autant, ces acquis basiques n’ont pas produit la transformation attendue des modes de production et de consommation, jusqu’à se voir délégitimés par une idéologie doublée d’une communication aussi puissante qu’envahissante pour faire du « gain spéculatif » la valeur unique de réussite humaine et sociale devant réduire toutes les autres à des contraintes mal venues… La défaite de la RSE est avant tout morale, intellectuelle et philosophique, faute d’avoir su remettre au-dessus de tout la valeur du bien commun ! Musk a gagné le combat culturel !

Nous proposons trois raisons simples pour expliquer ce requiem pour une RSE défunte, à laquelle nous avons cru et qui aurait dû et pu instiller de l’intérieur des gouvernances privées parmi les plus responsabilisées aux enjeux contextuels et de long terme ; il a manqué l’envie de s’engager au-delà de discours d’auto-justification pour créer des vraies dynamiques collectives de prises en charge des enjeux publics, en osant « penser contre soi-même », démarche responsable la plus exigeante qui soit…

La première raison tient à l’effondrement des cadres internationaux qui se sont perdus dans une bureaucratisation plus soucieuse d’exister que de faire vraiment. Il en est ainsi des fameux guidelines OCDE, du Pacte mondial des années 2000 ou des engagements sociétaux déclaratifs sectoriels et des diverses incitations volontaires ; ils ont volé en éclat après une période de bonne volonté qui a vu le concept de RSE et ESG susciter une communication de façade des marques et des groupes les plus ouverts, sans que la communauté financière n’adopte vraiment la démarche et que la régulation publique ne se soucie d’aller voir derrière les prétentions la réalité des résultats. Il s’est formé une caste de porte-parole de ces communications de justification bienveillantes qui n’a pas su assumer sa mission devant ses mandants pour aller au bout des exigences énoncées et donner aux démarches une effectivité suffisante. Il s’en est suivi un effondrement normatif facile, sous les coups de boutoir idéologiques d’un conservatisme militant, américain pour l’essentiel, cachant toujours son intérêt financier prioritaire ; là est la deuxième cause de l’échec de la RSE.

Parce qu’elle avançait dangereusement aux yeux des libéraux doctrinaires, une croisade capitaliste pure anti-RSE s’est mise en place à travers quelques grands groupes et des organisations professionnelles qui ont décidé « d’arrêter les frais » de la responsabilisation du business, voyant sûrement que la correction des émissions de CO₂, la meilleure répartition de la valeur actionnariale réclamée et la transparence induite des impacts allaient rendre le chemin vers la maximisation du profit de plus en plus complexe ! Le passage progressif du volontaire à l’obligatoire a porté un coup définitif au mouvement, dans un contexte de concertation mal conduite et de non-acceptation des conclusions portées par les ONG et les scientifiques sur la dégradation des éco-systèmes et les responsabilités directes des grands groupes. Le temps naïf s’est achevé et les rapports de force ont parlé !

La troisième grande raison qui explique le retournement est la plus fondamentale, probablement ; c’est le retournement géopolitique qui à travers la compétition sino-américano-européenne a remis en tête des priorités des États la recherche d’une compétitivité souveraine, par tous les moyens. Ce renversement est le résultat direct de la croissance exponentielle et sans limites des leaders de la Tech et des oligopoles dans les matières premières, portée par les Gafam et les conglomérats chinois et russes qui, profitant d’une compétition accélérée entre leurs empires, sont devenus des armées civiles au service d’États dominants qui font tout pour asseoir leur puissance sans limite, nonobstant le reste du monde.

Comme on le sait, l’UE a fait fausse route pendant ces deux décennies, en ne s’engageant pas dans la guerre entrepreneuriale, en croyant qu’un appel à l’auto-régulation ferait son chemin finalement, et en préférant les importations à bas prix aux choix de productions locales compétitives capables d’asseoir un autre modèle de société. Européens, nous sommes les Athéniens indolents dans ce combat planétaire, contre les Spartiates sans conscience qui nous livrent une guerre économique des modèles ; nous sommes affaiblis et distanciés, alors même que nous ne voulons pas utiliser les armes du dumping, de la captation forcée des ressources et de la gouvernance déloyale dont nos concurrents abusent, sans jamais se soucier d’un bien commun planétaire, que l’hubris et le délire idéologique des tycoons, autant chinois qu’américains, ignorent de A à Z.

Le système capitaliste est rentré en guerre et fait de ses capacités d’invention, d’investissement et d’influence, l’outil de cette lutte pour dominer les marchés d’un monde qui s’effondre de l’intérieur parce qu’il veut nier sa finitude physique. On peut s’étonner de la façon dont les dirigeants économiques semblent nier cette régression morale et sociale du système, trop occupés à se partager les dividendes et les rentes d’une situation de puissance jamais atteinte ; ils prélèvent tous les avantages de cette asymétrie incroyable entre le business florissant et les États impécunieux, en ne sauvant même plus les formes, beaucoup ne voulant plus parler de RSE (responsabilité sociétale) ou de mécénat, approches dont on avait cru qu’elles pouvaient « reciviliser l’entreprise » et apporter un peu de liant dans l’univers impitoyable de l’exploitation de la terre, des inventions et des besoins humains.

Faut-il en rester à un débat simplificateur et primaire qui oppose bêtement les tenants d’un libéralisme doctrinaire aux adeptes connus de la contrainte publique ? Après avoir affronté des idéologies mortifères qui l’ont condamné cent fois, le capitalisme sort en grand vainqueur apparent du cycle de développement, occidental post-Seconde Guerre mondiale, mais il ne voit pas ou ne veut pas voir qu’il est à la tête d’un système dont la ressource se tarit, l’habitabilité se réduit, le consensus disparaît et la poursuite se complexifie, au point que les prévisions les plus bienveillantes font état d’une situation menaçante pour le devenir même des humains sur la planète d’ici deux à trois générations, celles de nos enfants et petits-enfants !

Qu’on lise le communiqué de juin 2026 du B7, réunion des chefs d’entreprise des pays du G7, pour se faire une idée de l’état d’esprit des acteurs économiques face au contexte global actuel : on y trouvera des injonctions diplomatiques pour corriger les déséquilibres entre les grands pays, le retour aux échanges commerciaux sans barrières et le refus de contraintes internationales imposées, en attendant que renaisse l’OMC dont personne ne souhaite en réalité qu’elle devienne un arbitre d’une économie réduite à la création de valeur financière. Constat aussi décourageant, voire humiliant, lors de l’assemblée des pays de l’OCDE chargés d’évaluer les Principes directeurs de l’OCDE que les États signataires sont supposés faire respecter à leurs multinationales : l’auto-satisfaction le dispute au déni et aucun représentant, fut-il même syndicaliste ou haut-fonctionnaire, n’a osé réclamer une observation plus rigoureuse des atteintes aux droits, de l’épuisement de l’environnement et du non-respect des règles fiscales qui sont le lot commun de nos pratiques économiques. Ce concert organisé des silences coupables quant aux atteintes délibérées des grands acteurs économiques aux principes universels s’appliquant aux entreprises, énoncées dans nos constitutions, nos chartes et nos lois, décourage les ONG, démotive les entrepreneurs de bonne volonté et délégitime les régulateurs et les juges trop audacieux… qui veut réguler encore l’économie et la mettre au service d’un « bien commun planétaire », notre seule bouée de sauvetage dans la mondialisation guerrière qui s’annonce ?

VERS UNE REFONDATION DE LA RESPONSABILITÉ DES ENTREPRISES

Face à cela, sans se perdre dans le débat sur les moteurs de l’Histoire, que sont les crises sociales, les événements climatiques, les conflits, les pénuries et les espérances des peuples depuis toujours… on peut s’accorder sur trois leviers en place qui vont forcer le système à « changer de conduite » et à devoir faire évoluer les choix de création et de répartition de la valeur d’une façon plus équilibrée, sinon plus démocratique ! La RSE qu’on a chassée par la porte reviendra inévitablement par les fenêtres si on veut sauver la maison terre, conserver son habitabilité et son humanité. La finitude physique va nous conduire plus vite que prévu à « la société de sobriété » ; la seule question est de savoir à quelle vitesse cela se fera, car notre maîtrise en dépend ; mais surtout il s’agit de se demander si nous saurons accomplir cette transition ou rupture, de façon juste et démocratique, en conformité avec nos valeurs européennes, car la paix sociale et collective en dépend. « La société de sobriété » redonnera le pouvoir à la société civile et c’est par le niveau local, par l’initiative de terrain et « la vie ensemble » que se régénéreront des modes de vie « viables » et acceptables. Le mouvement de reconquête locale qui a commencé, de l’agroforesterie aux start-up de recyclage dans tous les domaines, fera une place essentielle aux petites entreprises et aux entreprises inclusives ; là réside l’avenir de la RSE, telle qu’elle a pu être définie au travers d’un équilibre de production et de répartition de la valeur entre toutes les parties prenantes, soucieuses de partager les démarches de façon délibérée et comprise, pour les générations actuelles et futures, tournées vers le mieux-être.

Le troisième volet du rebond viendra nécessairement de la reconstruction d’une coopération internationale qui devra encadrer les grandes entreprises au sein d’un système légal et judiciaire international posant les termes d’une responsabilité sociétale au-dessus des lois du marché. Son avènement ne va pas de soi mais il peut surgir d’approches négociées, à travers une logique de contrats, entre firmes et pays volontaires, entre pays partenaires appliquant ici et là des accords de développement reposant sur des objectifs partagés de durabilité et accordant aux entreprises qui « jouent le jeu » des contreparties méritées, via des réductions d’impôt ou des avantages commerciaux. Le modèle d’avenir de « la nouvelle RSE », d’engagement global, est au service d’une transformation systémique, portée par quelques États exemplaires au départ, assumée par quelques groupes de référence au départ et ouvrant la voie à une nouvelle diplomatie de la responsabilité collective. Il nous faudra refonder la RSE à travers cet horizon nouveau pour lequel nous avons une génération à peine devant nous, c’est-à-dire une vingtaine d’années pour l’atteindre, en espérant que le capitalisme coopératif viendra à bout du capitalisme prédateur actuel et que l’Europe relancera un leadership en la matière. Le capitalisme peut survivre mais il devra se repositionner en intégrant la Société et son devenir futur comme partie prenante majeure de son modèle. Sa résilience est grande mais à condition de comprendre que notre survie collective en dépend.

Patrick d’HUMIÈRES,
Acteur, expert, enseignant et auteur dans les relations entreprises et Société. Co-animeur de l’initiative Fair Corporate Coalition. Dernier ouvrage paru Entreprises et géopolitique (Dunod, 2024)

Patrick d Humières

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