Au-delà des provocations et de l’imprévisibilité qui lui sont souvent attribuées, la politique étrangère de Donald Trump obéit à une logique stratégique cohérente. Antony Dabila analyse les ressorts de cette doctrine fondée sur le rapport de force, la compétition entre grandes puissances et la recherche d’une hégémonie américaine renouvelée dans un monde devenu plus fragmenté et conflictuel.
QUE VEUT TRUMP ?
Comprendre la politique étrangère de la deuxième administration Trump suppose d’abandonner d’emblée deux types de lecture : celle qui voit dans ses initiatives un chaos improvisé, sans boussole ni cohérence, et celle qui les réduit à la simple projection narcissique d’un homme imprévisible. Ce qui se déroule depuis janvier 2025 obéit à une logique certes partielle et contradictoire par endroits, mais que l’on ne peut saisir qu’en restituant le cadre interprétatif dans lequel l’Administration se situe elle-même. En somme, il s’agit de comprendre le type de puissance que le 47e président des États-Unis recherche pour son pays et sa vision des rapports de force structurant le monde actuel.
Selon le prisme interprétatif de Trump, la politique étrangère n’est pas synonyme de multilatéralisme, de coopération et de libre circulation des personnes. Son état d’esprit est plutôt de l’envisager en termes de rapports de force et d’accords commerciaux, qui ne sont pas tous « gagnant-gagnant », mais établissent des hiérarchies entre puissances dominantes et dominées. Ainsi, la question qui se pose est plutôt celle de la place des États-Unis dans le système international et de leur capacité à imposer leur volonté, tant à leurs adversaires qu’à leurs alliés, dans un environnement perçu comme fondamentalement hostile et compétitif.
L’objectif général est, par conséquent, de renforcer la position américaine à chaque niveau du système international, quitte à bousculer ses partenaires, à révoquer les accords jugés défavorables ou à affirmer des prétentions territoriales, ce que la diplomatie américaine se refusait à faire depuis plus d’un siècle (hormis les Mariannes du Nord, prises au Japon à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la dernière acquisition de territoire datait de 1917, avec l’achat des Îles Vierges au Danemark).
Cette vision ne vise en outre plus à exporter la démocratie ni à défendre un ordre normatif, ni même à combattre les idéologies adverses. Elle vise à maximiser la puissance relative des États-Unis dans un monde que Trump perçoit comme entrant dans une phase de compétition ouverte entre grandes entités géopolitiques.
LE RENOUVELLEMENT DE L’HÉGÉMONIE RÉGIONALE
La première année et demie du second mandat de Trump a été jalonnée d’initiatives apparemment disparates. Mais replacées dans ce cadre de retour à la compétition internationale, elles acquièrent une forme de cohérence que l’on ne peut feindre d’ignorer.
La résurgence de l’intérêt américain pour le Groenland, déjà exprimé lors du premier mandat, a pris en 2025 une forme nettement plus agressive : pressions diplomatiques sur Copenhague, déclarations publiques sur la « nécessité stratégique » d’un contrôle américain sur l’Arctique et évocations répétées d’un possible rachat ou d’un statut de protectorat. Derrière l’outrance apparente se dessine une logique géopolitique réelle : le réchauffement climatique ouvre de nouvelles routes maritimes et révèle des ressources jusqu’ici inaccessibles, tandis que la présence russe et chinoise dans l’Arctique s’intensifie. Du point de vue stratégique, le Groenland est une île ayant surgi récemment des eaux arctiques et une prime ira à celui qui la « sécurisera » en premier.
Le Canada a fait l’objet d’une pression tarifaire et rhétorique intense. Les invitations répétées à rejoindre les États-Unis comme « cinquante et unième État » relèvent certes du registre de la provocation, mais signalent quelque chose de plus profond. D’une part, elles trahissent la conviction que les frontières de l’hémisphère « occidental » doivent être organisées selon les intérêts américains et non selon les préférences souveraines des États voisins. D’autre part, qu’une hégémonie des États-Unis sur leur voisinage proche est le préambule à une projection de puissance plus vaste, qui permettra de ne plus connaître de déperdition de puissance et de ressources entre voisins, tout en présentant un front uni contre les puissances hostiles (et en premier lieu à la Chine et à son milliard quatre cents millions d’habitants).
Au Venezuela, la politique américaine a manœuvré pour affaiblir le régime en cumulant le renforcement des sanctions, des pressions militaires indirectes et une campagne sans merci contre les narcotrafiquants, accusés de financer partiellement le régime, ce qui a permis le renversement rapide du régime en janvier dernier. Mais derrière la transition vers un pouvoir moins hostile à Washington et plus clément avec sa population, l’objectif sous-jacent était également de sécuriser l’accès aux réserves pétrolières vénézuéliennes et d’écarter l’influence russe et chinoise dans l’hémisphère. C’est, là encore, une application du « corollaire Trump » à la doctrine Monroe : l’hémisphère occidental est et doit rester un espace d’influence exclusif pour les États-Unis.
Cuba, enfin, fait l’objet depuis la chute de Nicolas Maduro d’un resserrement du blocus et de nouvelles sanctions ciblées, tandis que les livraisons de pétrole de Caracas ont cessé, provoquant une crise énergétique aiguë. L’île reste cependant moins un enjeu stratégique en elle-même qu’un symbole et maintenir la pression sur La Havane revient à envoyer un signal à l’ensemble de l’hémisphère sur la détermination américaine à ne tolérer aucun régime hostile dans son environnement immédiat.
QUELS BUTS POUR LA GUERRE D’IRAN ?
L’opération Epic Fury, menée conjointement avec Israël depuis février 2026 contre les installations balistiques et nucléaires iraniennes marque une rupture décisive avec la politique de retenue qui avait caractérisé les administrations précédentes. Les conséquences (la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, l’envolée des cours du pétrole, la paralysie partielle des approvisionnements mondiaux) ont révélé les limites d’une logique purement militaire qui ne prend pas suffisamment en compte l’architecture des flux sur laquelle repose l’économie mondiale.
Mais quel était le but de la manœuvre ? Trump a-t-il cru que les Iraniens n’iraient pas jusqu’à bloquer le détroit, comme le soutenaient ses principaux conseillers militaires ? S’il a sciemment choisi d’ignorer leurs mises en garde, on peut faire l’hypothèse d’une certaine indolence stratégique du président américain. Mais, si le blocage a été anticipé, quel pourrait être l’objectif visé au travers de ce véritable siège économique de l’Iran ? Outre l’affaiblissement du régime des mollahs, les effets escomptés étaient aisés à anticiper : gêne commerciale et industrielle de la Chine, privée d’une de ses sources à bon marché de produits pétroliers et issus du pétrole ; démonstration de la dépendance des alliés asiatiques envers la puissance maritime de l’Amérique (Inde, Japon, Corée, Taïwan, pays arabes du Golfe) et de la fragilité de leurs « lignes de communication maritimes » ; enfin, démonstration de l’impuissance des Européens à agir de façon autonome dans les grandes crises mondiales.
Qu’elles aient été pleinement anticipées ou bien comprises de façon progressive, force est de constater que la fermeture du détroit d’Ormuz et le contre-blocus américain rappellent aux partenaires de Washington que le monde pourrait rapidement se dérégler et devenir incontrôlable sans l’Amérique.
LA VISION DU MONDE DE L’ADMINISTRATION TRUMP
Ces initiatives sont cohérentes avec une représentation du système international que Marco Rubio, secrétaire d’État depuis janvier 2025, a exprimée avec clarté lors de son audition de confirmation au Sénat : « Alors que l’Amérique a trop souvent placé l’ordre mondial au-dessus de son intérêt national fondamental, les autres nations ont continué à agir comme les nations ont toujours agi et agiront toujours : dans ce qu’elles perçoivent comme leur meilleur intérêt ». Quel sens donner à cette formule ? Dans un monde où la puissance s’est rééquilibrée, après l’effondrement subit du bloc communiste en 1991, les États-Unis ne sont plus détenteurs de ce que Susan Strange nommait la puissance « structurelle », soit la capacité à influer sur la forme même du système international et d’en édicter les règles1.
Avec la montée en puissance de la Chine, désormais concurrente directe des États-Unis, l’émergence de l’Inde ou le réarmement russe, l’Occident ne représente plus la majeure partie de la richesse et de l’innovation dans le monde. Il doit désormais compter avec des concurrents qui ne connaissent pas les mêmes inerties et sont déterminés à prendre leur revanche sur l’Europe ou l’Amérique. Face à cette nouvelle concurrence, les États-Unis ne doivent plus baser leur politique étrangère sur la promotion de la démocratie et du libre-échange, mais plutôt reconnaître que l’ère de la prédominance touche à sa fin.
Toute la question est alors de comprendre le système international qui remplacera le monopole de puissance américain des trente-cinq dernières années. Quel qu’en soit le type que le monde connaîtra dans les décennies à venir (unipolaire renouvelé, bipolaire autour des États-Unis et de la Chine, multi-polaire équilibré entre cinq à huit puissances, que nous nommons à la suite de Jean Baechler oligopolaire, ou multi-polaire chaotique, que l’on peut désigner par le terme poly-polaire2), il est certain que les rapports de puissance seront à nouveau au centre des interactions entre États.
La formule de M. Rubio condense ainsi l’essentiel de la vision trumpienne : le multilatéralisme est perçu comme un cadre qui dilue la puissance américaine au bénéfice de « passagers clandestins » et éloigne Washington des vrais enjeux que sont la puissance militaire et l’influence économique. La coopération internationale n’est acceptable que lorsqu’elle renforce, ou du moins ne diminue pas, la position relative des États-Unis. Dans ce contexte, s’accrocher aux formes du multilatéralisme, comme le font les Européens, serait non seulement naïf, mais surtout inadapté au nouveau monde qui est en train de naître depuis le début de la décennie (guerres du Haut-Karabagh, d’Ukraine, de Gaza, d’Iran).
QUEL SYSTÈME INTERNATIONAL POUR TRUMP ?
Le problème central est donc le suivant : quel type d’ordre international l’administration Trump cherche-t-elle à construire ? S’agit-il d’un retour à l’unipolarité américaine des années 1990 ? D’une acceptation de la bipolarité américano-chinoise ? Ou d’un monde oligopolaire, dans lequel plusieurs grandes puissances coexistent, mais où les États-Unis conservent une forme de prééminence ?
Trump ou ses ministres ne semblent pas viser explicitement un système international défini. Mais ses actions dessinent néanmoins une préférence implicite : les États-Unis sont et doivent rester le bloc le plus cohérent, le plus puissant et le moins vulnérable, quelle que soit la forme à venir du système.
Dans un monde unipolaire, les États-Unis resteraient le centre incontesté, mais devraient aller chercher de nouvelles sources de puissance, au Groenland, au Canada ou ailleurs, afin d’être indifférents aux pressions chinoises sur les matériaux critiques, tout en réaffirmant leur hégémonie sur le reste du continent américain. Dans un monde bipolaire face à la Chine, ils seraient le pôle dominant, ce qui demande de garder une longueur d’avance constante sur Pékin. Enfin, dans un monde oligopolaire à plusieurs grandes puissances, ils seraient la puissance dont la position est la plus solide, dont les dépendances sont les moins exploitables et dont les alliés sont les plus liés.
Ainsi, toutes les versions de l’après monopole de puissance américain des décennies 1990, 2000 et 2010 sont compatibles avec cette logique de la robustesse, favorisant des moyens concrets de puissance plutôt que d’un ordre idéal désormais inatteignable3, en raison du décollage chinois et de sa capacité à servir de contrepoids aux États-Unis dans pratiquement tous les domaines, et principalement dans les domaines du commerce, de la haute technologie et de l’aide financière.
QUEL HÉRITAGE POUR TRUMP II ?
Poser la question de l’héritage de la seconde administration Trump en termes de politique étrangère suppose d’abord d’accepter une incertitude fondamentale : nous ne savons pas encore comment se terminera le conflit en Iran ni quelle sera la configuration du système international dans deux ou trois ans. Mais il est d’ores et déjà certain que Trump II a produit des effets structurels que ses successeurs ne pourront pas facilement défaire.
La réorientation des flux énergétiques européens vers le GNL américain est un fait acquis pour une génération au moins, car les contrats à long terme et les infrastructures de regazéification construites à marche forcée depuis 2022 instaurent une forme d’irréversibilité de la demande. L’intégration militaire des alliés asiatiques et européens avec l’industrie de défense américaine crée elle aussi des dépendances technologiques qui seront très longues à défaire, alors que le Vieux Continent a considérablement augmenté ses importations d’armes depuis le début de la guerre d’Ukraine4. Enfin, l’affirmation ouverte d’une logique hémisphérique au sens du XIXᵉ siècle a déjà modifié les calculs de nombreux acteurs en Amérique latine, tandis que la nouvelle situation au Venezuela (et peut-être à Cuba) sera utilisée par les prochains présidents.
Sur le plan doctrinal et juridique, Trump II aura démontré qu’il est possible de faire une politique étrangère américaine sans l’emballage libéral-internationaliste qui avait dominé depuis 1945. Mais les coûts de cette approche sont réels. La fermeture d’Ormuz a révélé qu’il existe désormais des « dilemmes de flux », inscrits dans l’architecture de la mondialisation5, qui ne disparaissent pas lorsque l’on frappe militairement son adversaire.
L’héritage de Trump II, en définitive, pourrait bien être double et paradoxal : avoir accéléré, par la brutalité de ses méthodes, une recomposition du système international que ses successeurs devront gérer, tout en ayant renforcé, au moyen d’un mélange de pressions et de coercition, les dépendances mêmes qui confèrent aux États-Unis leur puissance. Une Amérique plus hégémonique dans son environnement immédiat, mais opérant dans un système international plus fragmenté, moins régi par les règles qu’elle avait elle-même édictées et traversé par des « dilemmes de flux » que ni elle ni personne n’a encore appris à maîtriser pleinement.
Car la question décisive n’est pas de savoir si les États-Unis resteront la puissance prédominante. Ils le seront probablement encore pour longtemps, d’autant que la croissance chinoise s’est quelque peu essoufflée ces deux dernières années. La question est de savoir si la puissance prédominante est capable d’organiser sa propre invulnérabilité aux ruptures de flux, tout en gérant celle de ses alliés. En d’autres termes, dans une économie mondialisée et créant de multiples interdépendances que certains acteurs n’hésitent désormais plus à instrumentaliser, le défi principal pour Washington est de parvenir à construire une architecture de résilience géoéconomique qui rende la prédominance américaine durable et désirable.
Quel jugement les Américains et les historiens porteront-ils sur la seconde administration Trump, au regard de ses enjeux structurels ? Il est encore trop tôt pour le dire, mais qu’il réussisse ou qu’il échoue, Trump a déjà pleinement réorienté l’État fédéral vers les nouvelles formes de compétition entre États-continents, en axant sa politique de puissance sur les flux énergétiques, les matériaux critiques, la très haute technologie et la redéfinition du modèle militaire. Autant de domaines que les Européens doivent s’empresser d’investir à leur tour, sous peine de devenir spectateurs (et bientôt l’enjeu) de la compétition entre grandes puissances.
Antony DABILA,
Chercheur associé au Cevipof
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- Susan Strange, States and Markets, London, Pinter Publishers, 1988. ↩
- Jean Baechler et Kamrane Ramine (dir.), Aspects de la mondialisation, Paris, PUF, 2003. ↩
- Alexandre Escudier, « La troisième grande parenthèse autoritaire ? Lignes de faille et résilience démocratique », in Jean Baechler et Alexandre Escudier dir., Résilience démocratique : éléments de sociologie historique, Paris, Hermann, 2024, pp. 381-405. ↩
- Antony Dabila, « Europe-Ukraine : hypothèses pour une nouvelle alliance de réarmement », Le Grand Continent, 26 février 2026. ↩
- Henry Farrell et Abraham L. Newman, « Weaponized Interdependence: How Global Economic Networks Shape State Coercion », International Security, 44 (1), 2019, p. 42-79. ↩


















