À Bab el-Mandeb, quelques dizaines de kilomètres concentrent des enjeux de commerce mondial, d’énergie et de sécurité maritime. En 2026, l’avancée des Houthis vers le détroit place aussi les intérêts français face à une vulnérabilité stratégique directe.
En géopolitique, un chokepoint est un passage étroit dont le contrôle peut peser bien au-delà de sa taille. Parce qu’il concentre des flux commerciaux, énergétiques ou militaires, il transforme la géographie en levier de puissance. Bab el-Mandeb en est aujourd’hui l’un des exemples les plus sensibles.
Situé entre le Yémen, Djibouti et l’Érythrée, le détroit relie le golfe d’Aden à la mer Rouge, puis au canal de Suez. À son point le plus étroit, il ne mesure qu’environ 29 kilomètres. Pourtant, sa fonction est mondiale : il se trouve sur l’un des principaux axes maritimes reliant l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe.
Cette importance était déjà considérable avant la nouvelle phase de tensions régionales. Le Forum international des transports estimait en 2024 qu’environ 14 % du commerce maritime mondial et 30 % du commerce conteneurisé mondial transitaient par la mer Rouge.
En 2026, Bab el-Mandeb a encore gagné en importance du fait des perturbations dans le détroit d’Ormuz. Selon l’agence d’information sur l’énergie américaine, les flux de pétrole brut et de produits pétroliers passant par Bab el-Mandeb ont atteint 8,1 millions de barils par jour au deuxième trimestre 2026, contre 5,6 millions au trimestre précédent. Dans le même temps, les flux par Ormuz sont tombés à 4,9 millions de barils par jour, après 21,6 millions au dernier trimestre 2025.
L’Arabie saoudite est déjà directement touchée par cette recomposition des routes énergétiques. Une partie de son brut peut être acheminée vers la côte de la mer Rouge via l’oléoduc Est-Ouest, jusqu’au terminal de Yanbu, afin de réduire sa dépendance au détroit d’Ormuz. Mais cette voie alternative est elle-même devenue plus vulnérable : les perturbations autour de Bab el-Mandeb ont déjà affecté les flux saoudiens au départ de Yanbu. La marge de manœuvre de Riyad se réduit donc à mesure que les risques se déplacent d’un détroit à l’autre.
Cette inversion partielle des flux est stratégique. Plus Ormuz devient vulnérable, plus les routes passant par la mer Rouge prennent de la valeur. Bab el-Mandeb n’est donc pas seulement un passage commercial mais il devient aussi un élément essentiel de la sécurité énergétique.
Cette évolution rappelle une caractéristique fondamentale des détroits stratégiques : leur importance augmente lorsque les alternatives se réduisent. La vulnérabilité ne tient donc pas seulement au volume des flux qui les traversent, mais aussi à la difficulté de les contourner. Dans le cas de Bab el-Mandeb, toute perturbation durable peut affecter simultanément le transport maritime, les délais logistiques et les approvisionnements énergétiques. La question devient alors moins celle du contrôle absolu du détroit que celle de la capacité d’un acteur à rendre son utilisation plus risquée, plus coûteuse ou plus incertaine.
L’Iran, les Houthis et Bab el-Mandeb
Les Houthis restent un mouvement profondément enraciné dans le conflit yéménite, mais leur montée en puissance s’inscrit aussi dans la stratégie régionale de l’Iran. Téhéran leur apporte depuis plusieurs années un soutien matériel et militaire, notamment dans les domaines des missiles et des drones. Le Département d’État américain documente ce soutien, tandis que l’ONU rappelle régulièrement les obligations liées à l’embargo sur les armes à destination des Houthis.
Cette relation donne à l’Iran un levier supplémentaire en mer Rouge. À mesure que les Houthis renforcent leur capacité à menacer la navigation autour de Bab el-Mandeb, la pression iranienne ne se limite plus au détroit d’Ormuz : elle peut aussi s’exercer, indirectement, sur un second verrou stratégique reliant le Moyen-Orient à l’Europe. En 2026, l’ONU a encore souligné que le soutien iranien aux Houthis contribuait aux menaces contre la sécurité maritime et la stabilité régionale.
L’intérêt stratégique de cette relation tient précisément à cette capacité de projection indirecte. L’Iran n’a pas besoin de contrôler lui-même Bab el-Mandeb pour influencer les calculs des États et des compagnies maritimes qui y opèrent. La présence d’un partenaire armé capable de menacer la navigation suffit à modifier les comportements, accroître les besoins de protection et obliger les puissances extérieures à consacrer davantage de moyens à la sécurisation des routes commerciales. Dans cette logique, la mer Rouge devient un prolongement de la compétition stratégique qui se joue déjà autour du golfe Persique.
Les récentes attaques en Arabie saoudite illustrent cette extension du conflit : 18 morts en une semaine lors de frappes contre les aéroports de Riyad et Dammam, tandis que les Houthis ont également revendiqué des attaques contre deux installations d’Aramco.
Pourquoi la France est directement concernée
Pour la France, Bab el-Mandeb n’est plus un théâtre lointain.
Le ministère des Armées indique que Paris maintenait deux frégates multimissions dans une zone couvrant le sud du Yémen, le détroit de Bab el-Mandeb et la mer Rouge. L’une contribue à l’appréciation autonome de la situation par la France ; l’autre peut participer à l’opération européenne EUNAVFOR ASPIDES pour accompagner des navires marchands. Depuis février 2024, les bâtiments français ont contribué à la protection de plus de 150 navires civils.
L’engagement français s’inscrit dans un dispositif européen plus large. Selon le Service européen pour l’action extérieure, EUNAVFOR ASPIDES avait, à la fin août 2026, soutenu plus de 2 390 navires marchands et fourni une protection rapprochée à plus de 720 d’entre eux. La mission reste explicitement défensive et vise à maintenir ouvertes des routes maritimes jugées essentielles.
Pour Paris, l’enjeu dépasse donc la seule protection des bâtiments marchands. Il concerne aussi la capacité de la France à contribuer à la sécurisation d’un espace dont dépend une partie importante des échanges européens. Cette présence navale s’inscrit ainsi dans une logique plus large de prévention : éviter qu’une perturbation régionale ne se transforme en vulnérabilité économique durable pour l’Europe.
C’est ici que la géographie rejoint directement la stratégie française. Paris ne protège pas seulement des navires. Il cherche à préserver la liberté de navigation, la sécurité des approvisionnements énergétiques et la continuité des échanges entre l’Europe et l’Asie.
Bab el-Mandeb montre ainsi comment un espace limité peut produire des effets systémiques. Si les Houthis accroissent leur capacité à contester le passage, la question ne concerne plus uniquement l’équilibre des forces au Yémen. Elle concerne aussi la résilience des routes commerciales européennes.
Pour la France, sécuriser Bab el-Mandeb revient donc à protéger une partie de ses intérêts économiques et stratégiques bien au-delà de la mer Rouge.
Kambiz Zarz,
PHD, Professeur de IB and géostratégie à KEDGE BS
















