Analyse du Plan de relance

Avec une semaine de retard restée officiellement inexpliquée, le gouvernement Castex a rendu public son plan nommé « France Relance ». Les quotidiens ont décrit le menu des trois grandes parties de cet exercice intellectuel et il revient aux revues de tenter de formuler une approche plus analytique. Jean-Yves Archer nous livre la sienne.

Un Plan déséquilibré et conceptuellement altéré

France Relance est une série de mesures détaillées sur près de 300 pages qui a une ligne de force. Tout l’édifice est tourné vers un soutien ou une stimulation de l’offre. L’économiste « atterré » Benjamin Coriat a utilisé une formule intéressante : « On a donné les clefs du camion aux patrons ».

Cela peut se concevoir et ne vicierait pas l’exercice si des contreparties avaient été requises et formulées par écrit dans les différentes sections du texte gouvernemental. Hic et nunc, il n’y a rien d’imposé aux parties prenantes de l’offre et c’est une première altération. Qui ne se souvient des études d’impact portant sur le CICE né sous le quinquennat de François Hollande ?  Qui pourrait nier qu’il y a eu des effets d’aubaine ?  On retombe sur le même type de problématique que lorsqu’il avait été décidé la baisse du taux de TVA pour les cafés restaurants, il y a plus de dix ans. De manière évidente, des rattrapages de marges avaient eu lieu au détriment de l’essor de l’emploi ou de l’investissement.

France Relance comporte des mines dérivantes truffées d’effets d’aubaine en puissance.

Le plan Castex fait preuve d’une altération conceptuelle car il sous-estime la réalité du monde de l’entreprise que ses auteurs méconnaissent à satiété.

A notre connaissance, des hommes comme Jean-Louis Beffa ou Loïk Le Floch-Prigent ne sont pas dans la boucle de rétroaction créatrice de ce plan.

Deuxième altération, France Relance est typiquement d’inspiration et de modalités keynésiennes mais alors qu’une lecture chimiquement pure des préceptes du célèbre économiste supposerait des soutiens à la demande qui soient significatifs, là il n’y a rien.

La politique de l’offre du plan Castex a totalement croqué un éventuel soutien à la demande.

C’est risqué pour d’évidentes raisons que les travaux de Harrod-Domar ont établi et c’est une forme d’impasse conceptuelle.

En s’éloignant des prescriptions purement keynésiennes, France Relance devient un plan à la dimension conceptuelle vraiment imparfaite.

Le risque d’échec ?

Au total, on aboutit à un texte qui a requis des heures de travail, qui est à ce titre parfaitement respectable mais dont le contenu est intellectuellement altéré au point de placer, à un niveau élevé, l’échelle des risques. Autrement dit, la probabilité de l’échec par dévoiements itératifs.

A ce stade, il faut ajouter que le calendrier et le tempo peuvent apparaître politiquement judicieux tout en étant moins efficient économiquement.

Derechef, il est légitime de poser une question : est-ce un plan du Gouvernement ou le plan du Président ?

Ce plan doit en effet recevoir l’aval du Parlement à l’automne ce qui revient à dire qu’il ne montera en puissance qu’à la moitié du premier semestre 2021. Au demeurant, nul ne doit oublier que les 40 Mds apportés par l’Union européenne au sein de l’initiative franco-allemande dépendent du vote favorable des 27 Parlements nationaux ce qui laisse la place pour d’éventuels rebondissements politico-diplomatiques.

La crise arrive à pas de loup et l’État opte pour la vitesse de l’escargot.

Quand on dit mi-2021, cela veut dire que certains effets ne seront perceptibles qu’à la rentrée de cette année-là. Dans un autre registre, il peut être jugé pertinent, par la majorité présidentielle, de disposer de ressources opérantes à six mois de l’élection politique faîtière de notre pays.

Les analystes politiques auront tout loisir de nous démontrer le choix implicite et de décortiquer la volonté présidentielle. Le cas des impôts de production (- 20 Mds répartis sur deux ans) est un bon exemple.

Relance ou reprise ?

Comme nous l’avons indiqué supra, un soutien à la demande eût été cohérent et fort idoine. 10 % du plan aurait été bienvenu pour cette variable d’autant que les derniers signaux de la conjoncture ne sont pas fameux. Une reprise semblait voir le jour par la consommation des ménages en juin et juillet mais août vient confirmer que les craintes sociales se traduisent par un abondement des flux d’épargne à l’opposé de ce qu’il faudrait pour éviter le cycle récessif.

Après l’épargne contrainte pendant le confinement, les Français optent pour l’épargne de précaution qui bride la reprise.

Il faut néanmoins être admiratif de la lucidité économique du peuple français qui sent que la crise est devant nous et qui a, dans de nombreux cas, torpillé son budget dédié aux vacances estivales dans la perspective d’épargner davantage voire le plus possible.

La reprise ne viendra que de la confiance et pas d’un plan : l’exemple de la relance ratée de Chirac-Fourcade en 1975 est une nette illustration.

C’est là que les bons auteurs servent la réflexion. Il faut se souvenir de la pertinente formule de Harrod qui parlait de « croissance sur le fil du rasoir »  (en anglais : sur la lame du couteau). Effectivement, il y a matière à doutes.

Les doutes et le principe de réalité

Jean Castex et Bruno Le Maire ont voulu échafauder un plan de relance qui soit crédible, dans l’enveloppe budgétaire convenu.

En fait, ils ont été contraints de baisser pavillon dans plusieurs domaines.

France Relance ?  c’est un plan de 80 Mds, si l’on regarde avec attention.

Autre point sensible, les 100 Mds sont en effet de l’affichage. Seuls 80 Mds viendront de crédits nouveaux ce qui change l’analyse que l’on doit porter sur France Relance. Quant 20 Mds sont déjà inscrits et que 40 Mds viennent de l’U.E, nous sommes – pardon pour la triviale soustraction – en face de 40 Mds de crédits nouveaux ce qui est mince au regard de la violence de la crise.

Le principe de réalité analytique doit être fermement requis lorsque les doutes sont d’une telle ampleur.

Le même principe de réalité s’appliquera aux analyses in vivo des années 2024. Elles viendront donner le résultat du multiplicateur keynésien et trancheront le débat quant à l’efficience de France Relance.

« Le doute est un hommage rendu à l’espoir ».  Les Chants de Maldoror Comte de Lautréamont  (pseudonyme d’Isidore Ducasse).

Jean-Yves Archer
Economiste et membre de la Société d’Economie Politique