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dans La Revue, N°1093, Société

Barth à Tombouctou – Lettre d’Ahmad al-BakkÂy al- KuntÎ à Ahmad b. Ahmad, émir du MÂsina (1854)

Katia Salamé-HardyParKatia Salamé-Hardy
28 juillet 2020
Barth à Tombouctou – Lettre d’Ahmad al-BakkÂy al- KuntÎ à Ahmad b. Ahmad, émir du MÂsina (1854)

Tombouctou est une des villes d’Afrique dont le nom est le plus chargé d’histoire. Haut lieu de la diffusion de la culture islamique, Tombouctou s’est imposée depuis le XVIe siècle comme un centre de propagation de l’islam en Afrique. Son ouverture au monde a attiré pendant des siècles des érudits musulmans et de nombreux savants. « Donne-moi la science fervente des grands docteurs de Tombouctou » disait Léopold Sédar Senghor (Tombouctou, préface de Léopold Sédar Senghor, Comité de Jumelage Saintes-Tombouctou, 1986).

Ce n’est donc pas un hasard si l’on y découvre des centaines de milliers de manuscrits souvent encore inédits, principalement rédigés en arabe, qui racontent une nouvelle histoire du continent africain.
L’Académie des sciences d’outre-mer lance, dans le cadre des publications des sources inédites de l’histoire africaine, la seconde étude pour l’année 2019 Barth à Tombouctou – Lettre d’Ahmad Al-Bakkây al-Kuntî à Ahmad b. Ahmad, émir du Mâsina (1854).

Cet évènement historique présenté par Mohamed Diagayété, directeur général de l’IHERI-ABT (Institut des hautes Études et de Recherches Islamiques Ahmad Bâbâ de Tombouctou) est consigné dans des manuscrits conservés précieusement dans des archives disséminées au sein de diverses bibliothèques à Tombouctou, en Allemagne, à Londres, en France (Bibliothèque nationale de France, Institut de France à Paris). La portée de cet épisode du XIXe siècle révèle des renseignements précieux sur les conceptions religieuses, politiques et culturelles entre des responsables et hommes influents musulmans sur fond d’un contexte géopolitique animé par des explorations multiples, des mouvements commerciaux à la recherche de débouchés et de richesses sur des terres encore inconnues. À cette époque, l’intérieur de l’Afrique est encore méconnu. Les explorateurs se lancent dans l’aventure à la découverte de routes mystérieuses, animés par une passion effrénée de connaître d’autres régions, d’autres cultures. Barth est l’un de ces infatigables explorateurs. Anthropologue, ethnologue et linguiste d’origine allemande, Henrich Barth a traversé toute l’Afrique occidentale. Par l’ampleur de ses découvertes, il s’affirme comme le plus grand explorateur saharien. À 29 ans, il rejoint la mission britannique conduite par Richardson et comprenant le géologue Overweg. À la mort de ses coéquipiers, il décide de pénétrer à Tombouctou. Pour la première fois et par précaution, il se fait passer pour musulman en raison de l’hostilité de la population et se fait appeler Abd el Kerim (le Serviteur du Généreux), mais il est vite reconnu, assigné à résidence par l’émir du Mâsina. Il ne doit la vie qu’à la protection du cheikh Ahmad Al-Bakkây al-Kuntî. Cet épisode donne lieu à une abondante correspondance entre l’émir du Mâsina et Ahmad Al-Bakkây al-Kuntî qui décide de protéger Barth menacé de mort.

Ce document historique reproduit uniquement les lettres adressées par Ahmad Al-Bakkây al-Kuntî à l’émir et révèle les relations entre les Kunta et le Mâsina, les conceptions religieuses des protagonistes en matière de direction religieuse et politique des États musulmans. Les Kunta sont, en effet, les principaux propagateurs de la « Qadiriyya », l’une des grandes confréries soufies d’Afrique de l’Ouest qui prônent un islam ouvert, tolérant, cohabitant pacifiquement avec les autres communautés religieuses. Cette culture de tolérance qui ressort de l’argumentaire utilisé par Ahmad Al-Bakkaî a contribué à assurer la protection de Barth. C’est le plaidoyer d’un érudit subtil se basant sur l’interprétation ouverte des versets du Coran, pour défendre des personnes d’une autre religion contre l’injustice et se référant aussi bien au Coran qu’aux Hadith (traditions). Il rappelle l’enseignement islamique relatif à l’accueil d’un étranger pacifique, lui fait observer la vraie portée du Jihad et met en garde l’émir contre un détournement du sens authentique du Coran et contre l’interprétation en fonction de ses désirs.

Ainsi Barth a pu profiter de la protection d’Ahmad Al-Bakkây contre l’émir peul du Mâsina et contre certains habitants de Tombouctou, et bénéficier d’un sauf-conduit présenté dans les États musulmans, demandant à « protéger ce chrétien » ; « il faut dire qu’Ahmad Al-Bakkây visait en défendant Barth à créer une relation avec l’Angleterre pour qu’elle le soutienne dans son but d’être l’homme fort du Sahara ; il voulut également obtenir l’assistance de l’Angleterre contre les Français qui avaient occupé l’Algérie où ils étendaient leur influence vers le sud saharien » écrit Mohamed Diagayété.

C’est donc une source historique d’une grande valeur, livrée à la connaissance du public.

Elle révèle aussi un contexte géostratégique et dégage, à travers la lettre d’Ahmad Al-Bakkây al-Kuntî, le visage d’un islam tolérant introduit au Mali et qui a joué un rôle majeur dans cette région. Ce manuscrit et tant d’autres sont de véritables mines de connaissances, des chefs d’œuvre de calligraphie. Selon le voyageur Léon l’Africain (XVIe siècle), qui a révélé aux Européens l’existence de Tombouctou, on tirait même de la vente de ces ouvrages davantage d’argent que « de tout le reste des marchandises ».
Ce sont les vestiges de cette civilisation qui risquent de disparaître à jamais dans les bouleversements que vit le Mali depuis l’offensive de groupes islamistes en avril 2012.

Inscrite en 1988 au patrimoine mondial de l’Unesco, Tombouctou est classée en juin 2012 au patrimoine mondial en péril.

Dans sa préface, Pierre Gény, Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences d’outre-mer, écrit à juste titre : « Notre action et notre discours sont devenus des armes de combat pour la culture, l’histoire et l’identité des peuples. La publication de cette lettre de Tombouctou s’inscrit donc largement dans l’apport intellectuel à ce combat pour la vérité et la raison ».

Barth à Tombouctou
Lettre d’Ahmad al-BakkÂy al- KuntÎ à Ahmad b. Ahmad, émir du MÂsina (1854)
Mohamed Diagayété
Texte arabe traduit et commenté
Académie des sciences d’outre-mer
Sources africaines 2
Éditions Geuthner, 2019
154 p. – 28 €

Katia Salamé-Hardy

Katia Salamé-Hardy

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