Bicentenaire de la mort de Napoléon – Hervé Marseille : « Je m’éloigne du bonapartisme quand il rime avec jacobinisme au mépris du parlementarisme »

Le bicentenaire de la mort de Napoléon constitue un événement mémoriel qui interpelle le politique. La mémoire de l’Empereur est aujourd’hui, comme elle le fut par le passé, l’objet de débats. Que reste t-il de son legs ? Quels en sont les enseignements ? Qu’est-ce que cette histoire nous révèle de nos fractures présentes et passées ? Comment les politiques s’approprient ou non cette dernière ? Il nous a semblé utile de les interroger. D’aucuns n’ont pas souhaité répondre, d’autres se sont prêtés à l’exercice. Ce sont leurs contributions que nous livrons à nos lectrices et à nos lecteurs. Un numéro à venir comportant les analyses de quelques uns des meilleurs spécialistes du sujet sera par ailleurs publié prochainement.

 

Revue Politique et Parlementaire – Lorsque vous pensez à Napoléon, quels aspects positifs et négatifs vous viennent à l’esprit ?

Hervé Marseille – L’ambivalence des sentiments que j’éprouve, comme bon nombre de Français, vis-à-vis de Napoléon Bonaparte me semble tenir à la fois à l’admiration que soulève, depuis sa jeunesse jusqu’à sa mort, un itinéraire hors norme (« Quel roman que ma vie ! ») et aux drames qu’ont, dans le même temps, provoqué un goût chez lui immodéré pour la puissance et la guerre. Qu’on l’adore ou qu’on l’abhorre, Napoléon ne peut laisser indifférent quiconque s’intéresse à l’histoire de notre pays.

RPP – Comment définiriez-vous le bilan de l’action de Napoléon pour les peuples européens ?

Hervé Marseille – On connaît évidemment Napoléon pour le rôle qu’il a joué en France et la manière dont il a organisé l’Empire français. Mais c’est également une grande figure de l’Europe, qu’il a façonnée, ne serait-ce que par les conquêtes. Malgré l’image forgée à posteriori dans le Mémorial de Las Cases, et que l’on a conservée de lui depuis, Napoléon n’avait pas de projet préétabli de construction de l’Europe. Les choses se sont faites de manière empirique, au gré des guerres et des alliances qu’il a construites, notamment avec l’Espagne ou avec la Russie. S’il a pu défendre à travers l’Europe un « système fédératif », visant à fédérer l’Europe sous l’égide de la France, et en prônant une certaine unification sur le plan juridique, il ne s’agissait pas d’une Europe fédérale attentive à la liberté des peuples, au sens où on pourrait l’entendre aujourd’hui et que pour ma part je défends.

RPP – Quels furent, selon vous, ses principales qualités et/ou défauts personnels ?

Hervé Marseille – Napoléon fut un dirigeant politique et militaire au tempérament d’exception, incroyablement ambitieux, pour le meilleur comme pour le pire. Juger des qualités et des défauts personnels d’une telle figure, sur la base de critères presque affectifs, est toujours délicat voire dangereux.

Le risque est en effet d’abandonner toute nuance et de tomber dans le plébiscite sur la personne, au mépris de l’histoire et de sa complexité.

RPP – Quelles ont été les mesures prises par Napoléon pour l’Etat, la société française et les arts les plus notables pour vous ?

Hervé Marseille – Beaucoup estiment que sans le système administratif centralisé et hiérarchique forgé par Napoléon, qui a structuré à l’époque notre pays, la société française aurait déjà pu voler en éclats. Pour ma part, j’estime que le risque est aujourd’hui inverse, et que la société française pâtit de la centralisation du pouvoir de l’État qui aurait dû évoluer. Je regrette, par exemple, que la décentralisation n’ait été concédée que du bout des lèvres, restant en maints domaines suspendue au bon vouloir de l’État central. De façon plus générale, j’ai tendance à penser que des solutions plus performantes pourraient être trouvées à un niveau plus limité (collectivités territoriales) ou plus large (Union européenne) – en quoi l’héritage napoléonien, fait de rigidité et d’uniformité, m’apparaît aujourd’hui constituer un handicap pour la résolution de problèmes collectifs de plus en plus complexes et diversifiés. Concernant les arts, reprenant à son compte la formule de Colbert adressée à Louis XIV, Napoléon disait dès 1804 : « Les hommes ne sont grands que par les monuments qu’ils laissent. » En matière architecturale, les projets napoléoniens (l’arc de l’Étoile, la Bourse, le ministère des Affaires étrangères) ont toutefois été plus nombreux que les réalisations (façade de l’Assemblée nationale, colonne Vendôme, arc du Carrousel), la faute il est vrai à un règne relativement bref.

RPP – Estimez-vous que Napoléon a été le continuateur ou le liquidateur des idéaux et acquis de la Révolution française ?

Hervé Marseille – On retrouve là encore un certain syncrétisme. De la Révolution française, Napoléon a conservé, outre quelques symboles républicains, l’aspiration des citoyens à la liberté et à l’égalité. De l’Ancien Régime, il a conservé la centralisation, une forme d’autoritarisme, ainsi encore que l’hérédité dynastique (bien que celle-ci échoua avec la mort de son fils en exil).

RPP – Quels personnages historiques ou personnalités politiques actuelles sont pour vous dans sa filiation, celle du bonapartisme ?

Hervé Marseille – On a pu comparer le gaullisme avant-hier, le sarkozysme hier, le macronisme aujourd’hui, à un bonapartisme.

En ce qui me concerne, je me méfie des « -isme », réserve faite de celui du pragmatisme, qui souvent l’emporte devant les réalités contemporaines et les nécessités du terrain.

Cela ne veut pas dire que les grandes figures du passé, suivant les affinités idéologiques propres à chacun, ne soient pas propices à fournir quelques clés, à inspirer quelques principes directeurs préfigurant la réflexion et l’action politiques de telle ou telle personnalité politique.

RPP – Vous-même, vous retrouvez-vous ou non dans la tradition politique bonapartiste ? Si oui en quoi ?

Hervé Marseille – Je peux m’y retrouver dans son souci de réconciliation des Français par-delà les clivages politiciens. Mais je m’en éloigne aussitôt lorsque bonapartisme rime avec jacobinisme ou mépris du parlementarisme. Je ne vous étonnerai pas en vous disant me reconnaître davantage dans la tradition politique héritée des débuts de la IIIe République, celle qui m’a élevé dans la défense des libertés publiques.

RPP – Estimez-vous que la commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon soit plutôt une bonne ou une mauvaise chose ? Pourquoi ?

Hervé Marseille – Napoléon fait partie de l’histoire de France. Son legs, considérable, s’impose à nous. Pourquoi le nier ? Commémorer le bicentenaire de la mort de Napoléon ne signifie pas, en regard de nos choix politiques actuels, s’interdire tout regard critique ni même refuser d’en prendre le contrepied ! Moins d’idéologie à l’égard de notre histoire nationale nous grandirait…

RPP – Concernant cette commémoration, pensez-vous que les autorités françaises en font trop, pas assez ou comme il faut ?

Hervé Marseille – Il me semble que la mémoire des grandes figures historiques se transmet et prospère davantage grâce aux publications et aux expositions qu’au bénéfice des messes institutionnelles, l’histoire sortant rarement indemne des récupérations politiques.

Nul besoin de cérémonie nationale ou d’hommage officiel pour faire vivre l’héritage napoléonien !

RPP – Selon vous, l’empreinte de Napoléon sur la France est-elle durable ou éphémère ?

Hervé Marseille – L’engouement que suscite la figure de Napoléon n’est pas nouveau. Il est entré vivant dans la légende (une légende tantôt dorée, tantôt noire…) et a acquis une renommée universelle qui, à mon avis, n’est pas près de se tarir. Sans vénérer le personnage, je m’en réjouis, au nom de la promotion de notre patrimoine commun.

RPP – Si des activistes déboulonnaient des statues de Napoléon, les comprendriez-vous ou les condamneriez-vous ?

Hervé Marseille – Je les condamnerais sans réserve, comme je condamnerais le déboulonnage de n’importe quelle statue, motivé par une conception totalitaire de l’histoire – laquelle hélas devient, par anachronisme donc par bêtise, un champ de conflits permanents. Une fois de plus, je préfère le droit de critiquer que le droit d’effacer et de remodeler à sa guise.

Hervé Marseille
Sénateur des Hauts-de-Seine
Propos recueillis par Arnaud Benedetti