Brexit, Trump et les « gilets jaunes » : révolte contre le libéralisme et politique du paradoxe

Le mouvement des « gilets jaunes » s’inscrit dans une politique du paradoxe qui dépasse les clivages binaires. Du paysan et petit commerçant historiquement de droite à l’ouvrier, le fonctionnaire et l’employé historiquement de gauche, ce mouvement est le symbole d’une révolte populaire contre le moment de vérité macronien, qui a jeté une lumière crue sur la fusion du libéralisme sociétal de gauche et du libéralisme économique de droite.

Le mouvement des « gilets jaunes » au-delà du dualisme

Il ne s’agit pas d’une insurrection des « pauvres » contre les « riches » mais bien plus largement d’une rébellion des classes moyennes et ouvrières qui sont fragilisées économiquement et culturellement. L’ensemble des couches sociales dites modestes se sent ignoré et humilié. Elle sent aussi confusément que l’autorité est à reconquérir par les gens simples. Le gilet jaune, paradoxalement impératif issu de la technocratie, est devenu le moyen des invisibles de se rendre visible dans la nuit… Ces catégories majoritaires ont du mal à boucler leurs fins de mois et leur modes de vie sont méconnus, voire méprisés, par la classe politico-médiatique, principalement concentrées dans les villes mondialisées. Bon nombre de celle-ci continue à caractériser les « gilets jaunes » comme le rassemblement des beaufs et des ploucs « qui fument des clopes et roulent en diesel », comme dirait le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux pour qui « Ça n’est pas la France du XXIe siècle que nous voulons »1.

Face aux insécurités économiques et culturelles qui déstabilisent la vie quotidienne d’une majorité des citoyens, les « gilets jaunes » illustrent ce que le philosophe italien Antonio Gramsci appelle une politique nationale populaire, qu’il définit comme l’alignement des aspirations populaires et de la culture nationale2. Les notions de « jacquerie » ou de « poujadisme » sont inappropriées pour décrire une mobilisation aussi forte, dispersée sur tous les ronds-points du territoire national et composée de classes sociales différentes. Le point commun est que ce sont ceux qui constituaient le socle d’une majorité populaire allant des paysans et ouvriers aux commerçants, employés et fonctionnaires qui ont d’un coup mis en lumière le fonctionnement oligarchique d’un pouvoir ultralibéral, qui ne sait plus trouver les mots pour leur parler, associé à une mécanique économique qui s’enraye.

Si le mouvement des « gilets jaunes » se situe au-delà du vieux clivage droite-gauche, il échappe également aux nouvelles catégorisations telles que l’opposition entre la démocratie libérale et le populisme autoritaire, entre « progressistes » et « réactionnaires », entre le globalisme et le nationalisme ou encore entre les élites et le peuple.

Le rejet de la politique ultra-libérale n’amène pas les « gilets jaunes » à se ranger du côté des populistes et ceci pour quatre raisons. Premièrement, les leaders populistes sont tout aussi élitistes que les élites au pouvoir, ce qui n’est pas le cas pour la coordination nationale des « gilets jaunes ». Deuxièmement, les « gilets jaunes » se méfient tout autant de l’individualisme libéral que de l’étatisme anti-libéral (dont font preuve les partis populistes tels que La France insoumise et le Rassemblement national) parce qu’ils conduisent à l’atomisation de la société qui entraîne la servitude et la solitude. Par contre, les « gilets jaunes » dans leur majorité aspirent à une société des liens et du partage fondée sur les solidarités naturelles.

Troisièmement, les « gilets jaunes » demandent un modèle de démocratie qui est ni libérale ni autoritaire mais au contraire populaire – avec une plus grande participation civique à travers les référendums d’initiative citoyenne (RIC). Quatrièmement, le phénomène des « gilets jaunes » témoigne de l’échec de la pensée dualiste et il ne sera pas possible d’en venir à bout en remplaçant une série de vieux clivages binaires (gauche/droite, État/marché, individu/collectif) par d’autres. Une déclaration devant les caméras de Jérémy Clément, une des figures médiatiques des « gilets jaunes », pourrait résumer l’état d’esprit : « sur les ronds-points, nous avons retrouvé la fraternité, maintenant nous allons chercher la liberté et l’égalité ».

En effet, même la distinction propre à Christophe Guilluy entre la France périphérique d’en bas et la France métropolitaine d’en haut repose sur une lecture binaire qui ne correspond pas à la complexité de la situation réelle3. Opposer les « gagnants des métropoles » aux « perdants de la périphérie » risque d’ignorer deux réalités fondamentales. D’une part, les territoires non métropolitains sont d’une très grande diversité socio-économique et culturelle qui va du nord-est très pauvre et fragile au sud-ouest plus aisé et stable, ou le sud-est, deux régions de tradition plus « girondine » (en passant par l’Île-de-France qui est moins dynamique en matière de création d’emplois que des bassins économiques tels que les Herbiers en Vendée, par exemple). Le seul terme de « périphérie » ne saurait rendre compte de ces différences qui échappent aux catégories binaires. 

D’autre part, l’espace métropolitain ne se limite pas à la classe « bobo » mais au contraire englobe la majorité des ouvriers, alors que le revenu médian des habitants des territoires périurbains est plus élevé que celui des habitants des villes et leurs banlieues. Par ailleurs, l’insécurité économique et culturelle vécue par les populations urbaines est souvent tout aussi grande que chez les périurbains – manque de logements, emplois précaires, travail déshumanisant, perte d’identité, de liens et de traditions…

Bref, les divisions économiques et socioculturelles traversent le pays tout entier, y compris chaque territoire, chaque communauté et chaque quartier.

Une nouvelle grille d’analyse au-delà de toute logique dualiste s’impose.

Révolte contre le libéralisme

Plus qu’à l’effondrement du système binaire droite/gauche et sa substitution, surjouée par les « marcheurs », par le binôme démocratie libérale/populisme autoritaire, l’on assiste d’abord à une révolte populaire contre le libéralisme. Cette contestation s’inscrit dans le temps long. Depuis la fin de la guerre froide, les libéraux de droite et de gauche n’ont cessé de répéter que l’ordre libéral incarnait le sens de l’histoire, voire « la fin de l’histoire », et conduirait à la convergence mondiale autour d’un seul modèle économico-social. Au cœur de ce modèle est l’idée que le progrès est toujours positif et qu’il faut s’adapter au changement. Cette foi aveugle dans le progrès, qui repose sur la pensée positiviste d’Auguste Comte, a donné lieu au déterminisme libéral exprimés par Margaret Thatcher (« il n’y a pas d’alternative ») et par Tony Blair (« les choses ne peuvent qu’aller mieux ») à la base d’une mondialisation effrénée et de la politique de rigueur depuis la crise financière. Le libéralisme contemporain est bien à l’origine des colères populaires et des soulèvements populistes.

Pendant trois décennies, les classes moyennes et ouvrières ont essayé de s’adapter aux effets de l’économie mondiale et de l’intégration européenne, subissant l’insécurité, la servitude et la solitude.

Le modèle économique et social du libéralisme contemporain a créé des libertés et des richesses pour une minorité alors qu’il détruit les liens sociaux et les solidarités qui fondent toute société.

L’utopie libérale a échoué face à la réalité vécue des classes populaires. Du référendum de Maastricht en 1992 en passant par les grèves de 1995 jusqu’au rejet du Traité constitutionnel européen en 2005, l’affranchissement d’une majorité populaire va de pair avec l’effondrement des partis politiques traditionnels qui sont structurellement minoritaires parce qu’ils représentent le consensus libéral contesté. Aujourd’hui le soutien populaire au mouvement des « gilets jaunes » signale que La République en marche risque de connaître le même sort politique que la droite et la gauche – « l’alternance unique » qui renforce les fractures et conduit le pays au bord de la rupture.

Comme l’a dit le philosophe Jean-Claude Michéa en 2016 : « Devant cette nouvelle situation, où ceux d’en bas apparaissent de moins en moins sensibles, expérience oblige, aux vertus de l’alternance unique, l’aile gauche et l’aile droite du château libéral (dont les ultimes différences tiennent surtout, désormais, aux ambitions personnelles de leurs dirigeants et aux particularités encore marquées de leur électorat historique) se retrouvent donc peu à peu contraintes de réfléchir en commun sur les différentes façons possibles de « gouverner autrement ». Autrement dit, de prolonger de quelques décennies encore la survie d’un système qui prend aujourd’hui l’eau de toute part »4.

Dix-huit mois après le moment de vérité libérale, le mouvement des « gilets jaunes » est en train d’accélérer la décomposition du système politique à laquelle ni les classes dirigeantes ni les populistes échapperont facilement.

Très marqué par cette orientation ultralibérale, le monde anglo-saxon connaît déjà une telle décomposition. Dans des contextes nationaux différents, le vote en faveur du Brexit et le triomphe de Trump marquent la victoire d’une majorité ignorée sur la minorité au pouvoir.

Nombreux sont encore les membres des élites dirigeantes qui veulent croire que le Brexit et Trump ne sont que des vents contraires.

D’après eux, ces évènements ne vont pas détourner longtemps le navire de la mondialisation libérale de son cap. Mais aussi bien la campagne du Brexit que le candidat Trump ont battu les élites de leurs pays respectifs. Ils ont obtenu un support populaire massif en refusant le dogme dominant de Davos qui engendre les bas salaires, le déclin industriel, les accords commerciaux exportateurs d’emplois et les guerres sans fin à l’étranger. Cette révolte contre le libéralisme menace le consensus bipartisan sur la liberté de commerce et la promotion de la démocratie libérale qui s’est trouvé au cœur des équilibres de l’après-guerre et de l’ordre mondial libéral post-19895.

Depuis, une série d’évènements, de l’invasion de l’Irak au krach financier de 2008, sont les symptômes d’un type différent et plus profond de crise. Celle-ci n’est pas cyclique parce qu’il ne s’agit pas d’un recul périodique dans un processus historique linéaire. Et nous n’assistons pas non plus à une crise terminale de tout un système. La prophétie de Marx de l’effondrement du capitalisme ne va pas se réaliser. Nous assistons à un nouveau genre de crise, une méta-crise, doublée d’une destruction écologique sans précédent. Le libéralisme érode lui-même les fondements sur lesquels il repose, comme la confiance en les institutions publiques et la coopération entre personnes6. Cause d’injustice économique et de divisions dans la société, il met en péril le contrat social qui lie les citoyens à leurs représentants. Or c’est là le socle de la tradition libérale depuis Bodin, Hobbes, Locke et Rousseau7. Les élites ne comprennent pas que le Brexit et Trump sont une conséquence et non la cause de l’échec du libéralisme.

En revanche, les difficultés du Brexit et de Trump préfigurent l’échec probable du populisme anti-libéral.

Les défenseurs du Brexit semblent promouvoir à la fois un atavisme xénophobe et une vision libertaire de l’économie fondée sur la réduction des contraintes réglementaires, la baisse des impôts et la mise en place d’accords commerciaux avec les autres pays de l’univers anglo-saxon. Jusqu’ici les mots d’ordre « Reprenez le contrôle » (« Take Back Control ») et « America first » n’ont fait que servir les intérêts oligarchiques sous une coloration nationaliste. En effet, le programme « Make America Great Again » de Donald Trump conjugue un nationalisme « sang-et-sol » avec un ultralibéralisme économique. Ses attaques contre les immigrants et son discours raciste sur l’identité nationale dominent la politique. Son ethnocentrisme atavique ressort aussi dans cette vision du « néolibéralisme dans un seul pays » qui se traduit par la baisse d’impôts pour les plus riches, une dérégulation de la finance et un usage unilatéral de sanctions économiques que seul le pouvoir du dollar permet encore. Les masses marginalisées peuvent être calmées avec un peu de militarisme, une guerre commerciale protectionniste avec la Chine et quelques médicaments sur ordonnance. Wall Street se dope aux stéroïdes au moment où des milliers d’Américains se voient administrer des opioïdes. L’absence de réformes fondamentales sur le plan national pour s’attaquer aux doléances réelles est susceptible de condamner le populisme anti-libéral à la défaite politique et électorale et de susciter des ferments de révolte.

La situation en France fait partie de cette révolte plus large mais se distingue aussi à plusieurs égards. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, le pays qui a inventé le schéma binaire gauche-droite en 1789 incarne la nouvelle opposition entre l’ultralibéralisme de la classe dirigeante, l’antilibéralisme des partis populistes et la vraie alternance demandée par les « gilets jaunes ». Macron ne se définit pas comme un homme de gauche ou de droite, parce qu’il se considère comme un libéral à la fois de gauche et de droite. Comme Bill Clinton et Tony Blair avant lui, il comprend que le libéralisme culturel de gauche et le libéralisme économique de droite ne sont que deux moitiés d’un même credo : le triple primat de l’individu sur la personne et toute forme d’association humaine, des droits individuels sur les obligations réciproques, des libertés individuelles et de l’utilité collective sur le bien commun8. Autrement dit, au cœur du libéralisme est la priorité de la liberté et de l’égalité sur la fraternité. Car l’égalité sans fin de droits individuels et la liberté de tout faire, y compris au détriment de l’autre et de soi-même, se heurtent aux solidarités naturelles – famille, travail, communauté, régions et nation. L’ultralibéralisme de Macron intensifie la dérive libérale vers le remplacement du bien commun par le vide du libre choix au nom d’une conception de l’égalité qui privilégie en définitive les élites dominantes, dont certaines manifestations d’indécence ou d’entre-soi sont un puissant moteur révolutionnaire.

En France comme dans d’autres pays occidentaux, la classe dirigeante promeut une vision abstraite et élitiste loin d’un horizon moral partagé avec la majorité populaire dont dépend toute vie en commun et par conséquent la légitimité du système démocratique.

Déjà dans les années 1970, le sociologue américain Christopher Lasch expliquait que le libéralisme contemporain est de plus en plus perçu comme s’écartant de toute préoccupation familiale ou des obligations mutuelles9. De même, le libéralisme s’oriente vers une culture narcissique tout entière tournée vers soi-même et un retrait du politique dans la sphère privée de l’expression subjective personnelle. Les années 80, loin de témoigner d’une renaissance de l’esprit civique, ont connu une poussée consumériste de la part des yuppies dont les excès économiques n’étaient que le miroir de leurs transgressions sociales. Depuis, les élites imposent un modèle de mondialisation effrénée qui engendre la marchandisation du monde, y compris dans les relations intimes entre les personnes, et la crise écologique. Ce modèle crée une véritable « société du spectacle » dans laquelle le citoyen est un consommateur-serviteur du capital global. Comme l’a prophétisé Lasch : « C’est sur la crise de la classe moyenne, et non pas simplement sur l’abîme croissant entre richesse et pauvreté, qu’il nous faut mettre l’accent si nous voulons analyser avec sang-froid ce qui nous attend […] Le problème de notre société n’est pas seulement que les riches ont trop d’argent mais que leur argent les isole beaucoup plus que par le passé de la vie commune. […] L’isolement croissant des élites signifie entre autre que les idéologies politiques perdent tout contact avec les préoccupations du citoyen ordinaire »10.

L’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron représente la montée d’une nouvelle oligarchie composée à la fois des anciennes élites technocratiques et de « nouvelles classes » qui ont abandonné le code d’honneur traditionnel et se considèrent au-dessus des règles communes au nom d’une supériorité méritocratique. Selon l’analyse presciente de Lasch qui s’appuie sur les travaux de Michael Young11, cette « classe nouvelle » doit « préserver la fiction selon laquelle son pouvoir repose sur la seule intelligence ». Elle se « pense comme une élite qui s’est faite toute seule et qui doit exclusivement ses privilèges à ses propres efforts » et défend une mobilité sociale fondée sur le mérite, « la seule sphère d’égalité qu’ils comprennent… Les élites méritocratiques se trouvent disqualifiées parce qu’elles n’apprécient pas à sa juste valeur d’être aux commandes, et dans tous les cas ce qui les intéresse, c’est moins de commander que d’échapper au sort commun »12.

Cette nouvelle classe est composée de « sachants » dont l’attitude est loin de ceux qui envisageaient une « république des savants ».

Mais même si les conditions de vie varient énormément entres territoires, les attentes en matière de destin collectif se rejoignent.

C’est pourquoi la révolte contre le libéralisme s’alimente des insécurités économiques et sociales aujourd’hui plus généralisées, provoquant sur le temps long des mouvements populaires comme les « gilets jaunes » qui ne vont pas se plier face à une mécanique économique et culturelle qui ne fonctionne pas et qui ne cesse de les mépriser et humilier.

Politique du paradoxe

En quoi le mouvement des « gilets jaunes » peut-il être conçu comme une politique du paradoxe ? Depuis la Révolution française la politique a évolué suivant des schémas binaires tels que droite/gauche, État/marché ou individuel/collectif. À notre époque de ruptures, ces oppositions anciennes ne reflètent plus ni la réalité ni les choix fondamentaux qui sont offerts. C’est pourquoi la politique est devenue paradoxale, c’est-à-dire quelque chose qui semble contradictoire mais qui, en fait, est cohérent. Le rejet de l’idéologie ultra- libérale se traduit par des exigences qui sont apparemment incompatibles mais en réalité complémentaires : il y a chez certains « gilets jaunes » le désir de renverser la Ve République et ses institutions et de les remplacer par une démocratie directe. D’autres se sont lancés dans le combat électoral en créant une liste pour les échéances européennes le 26 mai prochain. Le désir d’insurrection et le désir de transformation font partie des vives tensions au sein d’un mouvement hétérogène et de plus en plus divisé entre différents courants. Certaines tensions sont des contradictions qu’ils doivent résoudre, alors que d’autres tensions relèvent d’une logique de paradoxe.

Dès lors que la mobilisation spontanée et incontrôlée se transforme en mouvement plus structuré, il s’agit de faire advenir une nouvelle jonction entre classes sociales, identités et communautés diverses, une alliance qui peut mobiliser des personnes de toutes sensibilités autour d’une politique susceptible de refonder une société des liens et du partage avec comme socle commun : le travail, la famille, le territoire et l’appartenance culturelle. Le mouvement des « gilets jaunes » est paradoxal dans la mesure où il conjugue des positions qui se complètent mutuellement : désir d’une discipline fiscale et désir d’une plus grande justice économique ; désir d’une plus grande décentralisation du pouvoir au peuple et désir d’un rôle plus actif du gouvernement concernant les grands enjeux stratégiques ; désir d’échanges commerciaux plus globaux et désir d’une stratégie pour un renouveau économique sur les territoires ; désir d’un patriotisme plus vivace et désir d’engagements internationaux plus appuyés.

Ces combinaisons paradoxales suggèrent qu’une politique du bien commun peut avoir une résonnance populaire et bénéficier d’un soutien majoritaire parce qu’elle réconcilie des intérêts rivaux – capital et travail, jeunes et anciens, nord et sud, urbain et rural, religieux et séculaire – que les ultralibéraux et les anti-libéraux considèrent comme diamétralement opposés.

Pour éviter et la marginalisation par le pouvoir en place et la récupération par les populistes, le mouvement des « gilets jaunes » doit développer une politique d’espérance et de projets concrets. Sans se défaire de l’individualisme et s’engager en faveur d’un sentiment d’appartenance commun, la politique ne peut pas promouvoir la solidarité, ni inculquer un sens du devoir, ni encore déboucher sur une nécessaire action collective. Ces notions sont vitales pour assurer la pérennité de la démocratie et la sauvegarde de nos libertés fondamentales. Une politique du bien commun doit conjuguer fierté et dignité, ancrées dans l’identité historique, avec une reconnaissance que toute avancée est contingente et réversible. Tout ce qui est gagné peut être perdu. L’espoir ne repose pas sur une foi aveugle dans la marche du progrès, ni dans la libération des liens d’appartenance. Il repose sur l’acceptation de la fragilité humaine et une culture de la résilience.

Une espérance politique refuse à la fois l’optimisme béat du progrès et le pessimisme profond sur la nature humaine, perçue comme essentiellement mauvaise ou prédatrice. Elle met en rapport des interrogations sur ce que signifie être humain en relation avec les autres. Nous sommes liés les uns aux autres, non pas par les désirs de domination et de richesse abstraite, mais plutôt par des pratiques de reconnaissance mutuelle, par cette estime dont nous bénéficions au quotidien à propos de nos talents et de nos rôles dans la société. La reconnaissance mutuelle s’exprime dans la dignité du travail. Non seulement il donne lieu à un revenu qui nous permet de subvenir à nos besoins et ceux que nous aimons, mais il nous apporte aussi une estime de soi, qui donne un sens à notre vie. Face à la précarisation et la prolétarisation de l’emploi, la perte de sens des métiers, la défense du travail est la défense de la dignité humaine. Le progrès technologique élimine des emplois, y compris les tâches les plus répétitives et pénibles. Il peut être une source de création d’emplois qui nourrissent des relations, des services, des soins qui sont essentiels et manquent aujourd’hui. Ainsi, le travail nous permet de faire fructifier nos talents, quels qu’ils soient, dans des activités qui sont une contribution à la vie en société. Grâce à elles nous devenons des personnes plus accomplies qui créent de la valeur et apprécient l’importance de la citoyenneté – des liens réciproques entre des droits et des devoirs.

Une nouvelle politique doit se fonder sur les valeur auxquelles les gens se réfèrent : la famille, l’amitié, le lieu de vie, la communauté et le pays.

L’espoir en un avenir meilleur doit être ancré dans des modes de vie qui comportent un sens du don et une contribution au bien commun. Le socialiste et « anarchiste Tory » George Orwell appelait cela la « décence ordinaire » (« common decency ») : bien avant l’émergence du mouvement des « gilets jaunes », Michéa posait déjà la question : « par quel miracle, en effet, les gens ordinaires – dont la plus grande partie ne gagne même pas 2 000 € par mois – pourraient-ils faire face aux inévitables aléas de la vie quotidienne – perte d’emploi ou chute dans la précarité, dégât des eaux, déménagement imposé, cambriolage, problème de santé, etc. – sans cette pratique traditionnelle de l’entraide et du « coup de main » entre parents, voisins, amis ou collègues, qui constitue justement le principe de toute common decency ? »13

La mobilisation des « gilets jaunes » est un appel à cette même décence ordinaire qui repose sur une fraternité vécue – relation fondée sur le fait de savoir « donner et recevoir ». Source de sens qui donne dignité à nos existences, la fraternité peut sauver la liberté et l’égalité. Car ce qui nous lie les uns aux autres est précisément ce qui rend la vie commune plus libre et plus juste.

Pour un néo-personnalisme

La France et les autres pays occidentaux traversent des temps troublés. Un sentiment de colère et d’abandon se répand chez beaucoup de citoyens qui se sentent humiliés, incapables de vivre la vie de leur choix, impuissants face aux mécaniques qui les dominent. Parmi ces forces se trouvent le capitalisme, l’étatisme, la mondialisation et le libéralisme. L’objet n’est pas ici d’ignorer les progrès sociaux qui ont été réalisés. Les femmes et les minorités sont plus libres, possèdent davantage de droits et ont accès à plus d’opportunités que dans le passé. Toute discrimination qui persiste constitue un déni de l’égalité entre les hommes et les femmes, égalité qui est au cœur du christianisme et des Lumières. Mais de façon simultanée, une autonomie personnelle plus grande coïncide avec un sentiment croissant d’isolement et d’impuissance.

La liberté est aujourd’hui synonyme de servitude, de solitude et de destruction écologique.

Le libéralisme nous a détachés des liens familiaux, de la communauté et de la nation. Mais les mécanismes abstraits de l’État et des marchés, qui ont remplacé ces liens interpersonnels de proximité, nous laissent pour la plupart libres, mais solitaires, sans prise sur les choses et les évènements. La vision que véhiculent les libéraux (et les libertaires) offre une liberté de choix mais subordonne les hommes à des forces qui ne peuvent être gouvernées démocratiquement et n’ont aucune considération pour sa dignité et son épanouissement. Cependant, derrière l’individu isolé, « particule élémentaire » dont il faut réguler les pulsions, se tient l’État qui peut se laisser aller aux tentations totalitaires ou, au contraire, s’accrocher à des principes qui accordent à l’existence humaine un statut unique14. La défense de la personne est le nouvel axe autour duquel tourne la politique. 

Le mouvement des « gilets jaunes » est l’expression embryonnaire de cette espérance. La tâche consiste désormais à lui donner une forme politique en conjuguant la mobilisation populaire, l’irrigation par des intellectuels partageant cette vision, avec un programme d’idées innovantes et une organisation collective capable de porter aux manettes ce nouveau mouvement citoyen. Une nouvelle alliance qui contribuerait à l’élaboration d’une forme de vie sociale pour refonder la nation et l’Europe.

Adrian Pabst
Professeur de pensée politique et doyen de la faculté de sciences politiques et relations internationales à l’Université du Kent
Professeur invité à l’IEP de Lille

  1.  Propos de Benjamin Griveaux dans le Journal du Dimanche, 28 octobre 2018, à propos de la critique de la fiscalité écologique du gouvernement sur fond de colère des automobilistes et au moment où le mouvement pour le 17 novembre fut déjà lancé.
  2.  Antonio Gramsci, Cahiers de prison, traduit de l’italien par M. Aymard et F. Bouillot, Gallimard, 1996.
  3.  Christophe Guilluy, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014 ; Christophe Guilluy, Le crépuscule de la France d’en haut, Flammarion, 2016.
  4.  Jean-Claude Michéa, « Ceux d’en bas apparaissent de moins en moins sensibles à l’alternance unique », Les Crises, 19 juillet 2016, https://www.les-crises.fr/jean-claude-michea-ceux-den-bas-apparaissent-de-moins-en-moins-sensibles-a-lalternance-unique/
  5.  Adrian Pabst, Liberal World Order and Its Critics: Civilizational States and Cultural Commonwealths, Routledge, 2018.
  6.  Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007.
  7.  Jean Rohou, Le XVIIe Siècle : Une révolution de la condition humaine, Seuil, 2002.
  8.  John Milbank et Adrian Pabst, La Politique de la Vertu : post-libéralisme et avenir humain, Desclée de Brouwer, 2018.
  9.  Christopher Lasch, La culture du narcissisme : La vie américaine à un âge de déclin des espérances, Flammarion, 2018.
  10.  Christopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, Flammarion, 2010.
  11.  Michael Young, The Rise of the Meritocracy, Thames and Hudson, 1958.
  12.  Christopher Lasch, La révolte des élites et la trahison de la démocratie, op. cit.
  13.  Jean-Claude Michéa, « La progression du FN est la conséquence de l’abandon par la gauche moderne de toute critique cohérente du capital », entretien dans Libération, 6 février 2017, https://www.liberation.fr/debats/2017/02/06/jean-claude-michea-la-progression-du-fn-est-la-consequence-de-l-abandon-par-la-gauche-
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  14.  Adrian Pabst, The Demons of Liberal Democracy, Polity, 2019.