Chloroquine : « Nous sommes persuadés que l’essai clinique peut contribuer à améliorer la situation non seulement en Corse mais également dans d’autres territoires »

Dans une interview qu’il nous a accordée, Gilles Simeoni, Président du Conseil exécutif de Corse, fait un point sur la situation sanitaire sur l’île, nous explique pourquoi il demande que la Corse soit un territoire test pour les traitements à la chloroquine du Covid-19 et revient sur la mise en place d’un plan d’urgence et de sauvegarde économique et social.

Revue Politique et Parlementaire – Quel est l’état de la situation aujourd’hui en Corse ?

Gilles Simeoni – La situation est extrêmement difficile et inquiétante même si depuis trois jours nous avons pu constater un tassement de la progression des cas de contamination. Mais à côté de ces chiffres plutôt encourageants, la situation reste sombre puisque hier nous avons recensé cinq nouveaux décès ce qui porte le nombre à 34, et une épidémie qui touche aujourd’hui la population des Ehpad. A l’évidence nous n’avons pas atteint le pic de l’épidémie et il faut être extrêmement mobilisés et vigilants pour les jours et les semaines à venir.

RPP – Au niveau du ratio nombre de personnes infectées identifiées et décès, la Corse reste-t-elle l’une des régions les plus touchées ?

Gilles Simeoni – Globalement si on prend l’ensemble du territoire insulaire, nous sommes dans la fourchette haute, voire très haute, en termes statistiques. Si on procède à une approche un peu plus fine en distinguant la Haute Corse et la Corse du Sud et que l’on ne retient que cette dernière, c’est-à-dire le foyer épidémique ajaccien, nous sommes dans des taux qui sont pratiquement équivalents à ceux des régions Grand-Est et Ile-de-France.

RPP – Connaissez-vous le nombre total de décès dans les Ehpad ou n’avez-vous que des remontées partielles ?

Gilles Simeoni – Nous n’avons pour le moment que des remontées partielles. Par conséquent, les chiffres communiqués par l’ARS méritent, à mon avis, d’être consolidés. Comme il n’y a pas de tests généralisés, y compris chez les personnes à risque dans les Ehpad, nous n’avons pas une vision complète de la réalité de la situation actuelle en termes de contamination. L’un des facteurs d’inquiétude supplémentaire est que la carence en masques ne permet pas d’équiper beaucoup de personnels soignants et notamment celles et ceux qui interviennent en Ehpad.

C’est la raison qui m’a conduit, dès le 20 mars, à prendre la décision de commander massivement des masques, y compris en allant au-delà des compétences strictes de la Collectivité de Corse en la matière.

RPP – Justement en ce qui concerne les masques, commencent-ils à arriver ou sont-ils toujours en attente ?

Gilles Simeoni – Ils sont toujours malheureusement en attente et cela est vraiment un point d’inquiétude extrêmement fort même si elle ne s’exprime pas avec véhémence. Les personnels soignants et exposés font en effet primer le devoir d’engagement sur l’expression de l’inquiétude et de la colère, mais cette colère et cette inquiétude sont aujourd’hui généralisées. On a une dotation hebdomadaire en matière de FFP2 qui est assurée par l’ARS donc par les services de l’Etat, mais il s’agit d’une dotation très insuffisante et qui ne permet de couvrir qu’une petite part des besoins du secteur hospitalier. Pour une partie significative des hôpitaux, de tout le secteur des Ehpad et la quasi totalité du secteur privé, nous attendons d’avoir de nouvelles livraisons de masques étatiques, sans avoir de certitude ni sur le volume ni sur la date. Pour ce qui concerne la collectivité de Corse, nous avons pris l’initiative il y a quinze jours de commander un stock important de masques FFP2 et de masques chirurgicaux (2 millions de masques pour une population globale de 330 000 habitants). Nous nous battons depuis plusieurs jours pour les faire venir de Chine. J’espère que la situation se débloquera dans les heures ou, au maximum, dans les jours à venir.

RPP – Avez-vous des chiffres concernant la médecine de ville ?

Gilles Simeoni – Non, nous n’avons pas de chiffres parce qu’il n’y a pas de recensement systématique. En revanche, comme ailleurs, nous avons une médecine de ville et des professions libérales de santé très engagées dans le combat contre l’épidémie. Il y a eu notamment la constitution de huit centres de traitement du Covid-19 en médecine de ville avec un maillage de terrain très significatif. C’est l’un des éléments que nous mettons en avant pour demander que la Corse soit érigée en territoire pilote pour un essai élargi sur l’utilisation de l’hydroxychloroquine associée à l’azithromycine, traitement notamment mis en œuvre par le professeur Raoult et son équipe.

RPP – Etes-vous en contact avec l’IHU de Marseille ?

Gilles Simeoni – Oui nous sommes en contact d’abord parce que beaucoup de médecins corses hospitaliers ou privés ont fait leurs études à Marseille et y ont donc conservé des liens. De plus, beaucoup de médecins et professeurs exerçant à Marseille, y compris à l’IHU, sont corses ou ont des liens étroits avec la Corse il y a par conséquent cette réalité humaine. Et au-delà de cela, il y a des liens que nous avons réactivés ou installés depuis le début de la crise.

RPP – Dans la lettre que vous avez adressée au ministre de la Santé vous insistez sur la singularité et la spécificité liées à l’insularité justifiant cette demande de devenir le territoire pilote pour l’administration du traitement mis au point par le professeur Raoult.

Gilles Simeoni – Je dirais que ce sont des arguments supplémentaires en soutien à notre demande. Une demande qui, je le rappelle, est portée non seulement par de nombreux élus insulaires toutes tendances confondues, mais aussi par la communauté médicale et scientifique insulaire, ainsi que par une trentaine de professeurs, chercheurs et médecins ayant des liens avec la corse et exerçant à Marseille. Concernant l’insularité, c’est une donnée géographique qui vient identifier, y compris physiquement, l’espace dans lequel l’essai clinique se déroulerait. Par ailleurs la population de 330 000 habitants avec, à ce jour quelques centaines de personnes reconnues contaminées, représente un échantillon à la fois significatif et qui permet de traiter tout le monde. Le troisième argument c’est qu’on a un intérêt encore plus direct qu’ailleurs à être dans un essai élargi de ce type, notamment parce que si la chloroquine a effectivement les effets positifs que beaucoup de médecins et de scientifiques lui reconnaissent dans le cadre de la lutte contre le Covid notamment lorsqu’il est administré à un stade précoce de la maladie, cela permet d’éviter l’aggravation de la pathologie et notamment l’hospitalisation en réanimation, de même que la contagiosité des patients traités. La Corse en tant que territoire insulaire avec des structures hospitalières de petites tailles comptant peu de lits de réanimation n’a pas d’alternatives pour transférer des patients en TGV par exemple. Pour évacuer des malades pour faire de la place en réanimation il a fallu faire venir, sur la demande du président de la République, un bateau militaire. Nous n’avons pas les facilités de basculement des malades sur des hôpitaux proches. Nous avons donc un intérêt plus affirmé que d’autres territoires à éviter la saturation de nos services de réanimation. Tous ces éléments ont fait que nous avons développé cette demande. C’est une demande qui ne vise pas à généraliser dans n’importe quelle condition l’usage de ces médicaments, encore moins à prôner l’automédication.

Nous souhaitons nous situer dans un protocole discuté entre le ministère de la Santé et les autorités nationales compétentes d’une part et les autorités et professionnels de santé insulaires d’autre part et s’inscrire dans un processus sécurisé aux plans juridique, médical et matériel.

Nous sommes persuadés que cela peut contribuer à améliorer la situation non seulement en Corse mais également dans d’autres territoires. L’intérêt de l’essai c’est la plus-value parce qu’il y a deux questions essentielles : à quel moment prescrire et qui peut prescrire. Dans le cadre de l’essai on dit à quel moment : dès les premiers signes de la maladie et pas en attendant l’aggravation. Donc à la première question à quel moment on prescrit ? A la phase précoce. Et deuxièmement qui prescrit ? Pour le moment c’est limité par le décret aux hôpitaux. Nous, nous disons étendons ce traitement aux médecins de ville. Nous pouvons le faire en Corse précisément parce que nous avons ces centres de lutte anti-covid sur le terrain et l’avantage, et c’est pour cela que je pense que ça n’intéresse pas seulement la population de la Corse mais de la France entière, c’est que cette expérience encadrée par un protocole qui serait évalué par le ministère de la Santé va permettre d’avoir une connaissance de terrain opérationnelle et un retour qui pourra être mis en œuvre ensuite au plan général si, dans quelques semaines, le Gouvernement au vu des résultats notamment qui sont en cours décide de généraliser ou d’étendre la prescription d’hydroxychloroquine.

RPP – Cet essai se ferait sous le pilotage scientifique de l’IHU de Marseille ?

Gilles Simeoni – Nous avons laissé les portes ouvertes. Ou l’on fait un essai à l’échelle de la Corse ou bien, pour renforcer la dimension scientifique interméditerranéenne, on se rattache par exemple à l’IHU de Marseille et nos résultats seront versés à l’étude en cours. Cela pourrait se faire en concertation avec l’ensemble des équipes médicales sous le pilotage de l’IHU de Marseille et avec la participation du CHU de Marseille et de l’Université de Corse.

RPP – Quel est aujourd’hui l’état d’esprit de la population corse ?

Gilles Simeoni – La population est bien sûr d’abord inquiète. Mais elle est extrêmement mobilisée et engagée dans l’application du confinement et des gestes barrières. Elle est aussi remarquablement solidaire. C’est le cas partout, mais on sait qu’en Corse il y a des liens forts, peut-être encore plus qu’ailleurs et le peuple corse a toujours montré dans les périodes difficiles une grande solidarité, on la retrouve à l’occasion de cette épreuve.

RPP – Le confinement est-il bien respecté ?

Gilles Simeoni – Globalement oui. Notamment lorsqu’il fait beau et le dimanche, il peut y avoir des formes de relâchement mais cela reste très marginal.

RPP – La population est-elle remontée dans les villages ?

Gilles Simeoni – Depuis le début du confinement les gens restent dans leur domicile principal.

RPP – Quels enseignements tirez-vous de cette épreuve pour la Corse et que faudrait-il améliorer dans le système de santé au regard de la spécificité de l’île ?

Gilles Simeoni – Il est trop tôt pour tirer tous les enseignements. Aujourd’hui le recul manque et l’urgence absolue est de vaincre l’épidémie. Il y a d’autres types d’urgence qui viennent aggraver l’urgence sanitaire, notamment l’urgence économique et sociale. Cela a été dit par tous les acteurs et observateurs y compris au plan international, mais cela va être une crise économique et sociale d’une gravité extrême.

Elle sera aggravée en Corse compte tenu de la structure de son économie qui compte beaucoup de TPE et dans laquelle les secteurs du tourisme et du BTP sont prédominants.

Or, nous savons que ces deux branches vont être extrêmement impactées par la crise du Covid-19. A titre d’exemple le tourisme représente 24 % du PIB en Corse, 30 % si on y inclut les transports, alors que la moyenne nationale est de 7 %. Beaucoup de professionnels parlent déjà d’une année totalement blanche. Il va donc y avoir des conséquences, y compris en termes social et d’emploi, gravissimes. Enfin le taux de pauvreté, qui est le plus important de la France métropolitaine, montre combien la Corse va être exposée au plan économique et social. Les gens qui sont en situation de précarité vont davantage souffrir que les autres dans les semaines et mois à venir. Nous avons donc une urgence sanitaire absolue et une urgence économique et sociale qui ne l’est pas moins.

Ensuite, le moment venu, il faudra tirer les leçons de ce qui a fonctionné, mais aussi de ce qui n’a pas fonctionné et pourquoi. Par exemple, la question du système de santé public en France avait été posée dans des termes forts par les soignants notamment au cours des derniers mois. Je pense qu’il va falloir réfléchir à cela aussi et particulièrement en Corse où la donne est aggravée par l’insularité qui génère des contraintes spécifiques. Enfin, d’une façon générale, il faudra penser au monde d’après, un monde qui, d’ailleurs, n’est pas encore là et est loin d’être acquis. Je prends un exemple simple concernant les masques. Lorsqu’on a voulu les faire venir de Chine le prix a été multiplié par deux en quelques jours et le prix du transport par trois. Donc on voit bien que les logiques d’avant restent encore les logiques d’aujourd’hui. De façon plus globale je pense qu’il faudra aussi réfléchir en termes économiques, sociaux, culturels, sociétaux à notre vision du monde. Est ce qu’il y a un certain nombre de biens et services dont on considère qu’ils sont d’intérêt général qu’il faut par suite les soustraire à la loi du marché ? Est-ce qu’on va repenser les systèmes politiques et économiques en articulant la nécessaire interdépendance, avec une logique de proximité et de responsabilité ? Pour la Corse c’est un enjeu qu’on a porté depuis longtemps et qui va se décliner encore plus fortement. Enfin, troisièmement il y a la notion de développement durable. Quelle planète voulons-nous ? Comment assurer la vie sur le moyen et sur le long termes ?

RPP – Quelles sont les initiatives que prend la Collectivité de Corse en matière de soutien à l’économie et notamment aux TPE ?

Gilles Simeoni – Nous avons d’ores et déjà mis en place un plan d’urgence et de sauvegarde économique et social avec un volet social et un volet économique. Le volet social consiste à être aux côtés des personnes qui sont les plus touchées par la crise à la fois sanitaire mais également économique et sociale.

Nous avons mis en place un plan de continuité de l’activité de la Collectivité et nous avons recentré et renforcé notre action prioritaire sur le soutien aux personnes les plus vulnérables, les plus fragiles.

Ensuite nous avons pris des mesures innovantes d’accompagnement et de soutien. Par exemple toutes les personnes ou foyer dont le revenu est inférieur ou égal à 1,5 fois le Smic recevrons une prime de 150 € dès lors qu’elles auront eu une perte de revenu en relation avec le confinement ou le Covid-19. Cela veut dire concrètement que quelqu’un au chômage partiel ou qui suspend son activité s’il s’agit d’un indépendant qui perdra une partie de son revenu recevra une prime de 150 €. Nous avons dégagé 3,2 millions d’euros pour cela. Concernant le volet économique nous avons levé 130 millions d’euros auprès des banques pour que les entreprises aient accès à des prêts à taux zéro. Enfin, nous commençons à travailler à des mesures plus structurelles car dans les mois à venir il va falloir réinventer le présent et l’avenir. Une cellule économique associant tous les acteurs a été mise en place : elle visera notamment à réfléchir à ces mesures structurelles, en les intégrant dans une discussion globale avec l’Etat et l’Union européenne.

 RPP – Le ministre de la Santé a t-il répondu à votre lettre ouverte ?

Gilles Simeoni – Je n’ai pas encore eu de contact direct avec lui ou avec son ministère. Je l’ai vu à la télévision. Interrogé par Jean Jacques Bourdin à ce sujet, le ministre lui a répondu que pour le moment il avait été très loin dans les tests, qu’ils étaient en cours et que pour l’instant il n’y avait aucun élément scientifique qui lui permettait d’aller dans le sens de notre demande. Donc en gros c’est une sorte de fin de non-recevoir polie mais pas convaincante du tout d’un point de vue de l’argumentation. Nous allons continuer à travailler pour le convaincre et convaincre le Gouvernement. L’enjeu est de sauver des vies, en Corse comme ailleurs.

Gilles Simeoni
Président du Conseil exécutif de Corse
Propos recueillis par Arnaud Benedetti