Construire l’Eurasie

Le bref voyage présidentiel, fin mai, à Saint-Pétersbourg, au-delà des différends internationaux sur l’Ukraine, la Syrie et l’Iran, comporte des enjeux intra-européens bien plus immédiats. L’objectif, diffus, peu exprimé mais nécessaire, est de désengager l’Union européenne, autant que ce sera possible, de l’excessive emprise nord-américaine, et a fortiori de libérer ses axes économiques et stratégiques de surprenantes exigences. 

La première rencontre avec Vladimir Poutine à Versailles en 2017, au prétexte d’une exposition historique, a été plutôt bien préparée, au tout début de notre nouvelle présidence, sans les salamalecs affichés auprès de la présidence nord-américaine. Relativement positive, elle pouvait présager, sauf accident de parcours, d’une suite favorable. Le chef de l’État russe est un solide briscard de la politique, réservé, imperméable aux pantomimes. Il faut donc en attendre les bons signaux.

Côté Russie, après avoir subi un mépris et un ostracisme international très mal vécu, à la suite de la chute et du démantèlement du bloc soviétique, il s’est avéré fort complexe de reconstruire une dignité indispensable dans les relations planétaires.

Cela se fait lentement, d’abord tourné vers l’allié traditionnel, la Chine. L’embarrassant conflit ukrainien continue de bloquer plus ou moins toute initiative heureuse vers les Occidentaux. Depuis un laps de temps désormais suffisant, ce conflit (très embrouillé) est englobé dans une stratégie plus vaste vers les débouchés de la mer Noire, la Turquie d’Erdogan et les actions menées dans le conflit en Syrie. Quant à l’Iran, tous les diplomates, bien informés depuis longtemps sur la zone, connaissent l’importante influence russe et la bagarre permanente avec les États-Unis pour garder cet ancrage stratégique. Ce ne sont pas les humeurs tempêtueuses d’un nouveau président américain qui pourront changer des décennies d’influences.

Côté Europe, c’est banalité de signaler que l’Union européenne a du plomb dans l’aile.

Devenue monstrueuse machine administrative et financière, elle a perdu son âme, c’est certain.

Il n’est plus sûr du tout qu’elle soit encore ressentie comme « bienfaisante « par de nombreux citoyens et gouvernements. Avoir absorbé trop vite et mal des nations incompatibles les unes avec les autres, elles mêmes mal informées des contraintes du contrat. Être principalement tournée vers un positivisme financier sans contre feux ni barrières sécuritaires, en a fait se détourner bien des esprits. Le désir de s’en échapper existe, jusqu’à sa formulation : le Brexit, le ras le bol de l’austérité imposée en Grèce, crainte en Italie, non appliquée au Portugal, délibérément critiquée en Autriche, partiellement abandonnée en Espagne, le mépris affiché par Bruxelles envers « les États du sud », et sa grande réserve envers « les ex-de l’Est », les mini-pétaudières des différents Nordiques, ne jouent pas en sa faveur. Mal ressentie aussi, est l’apparente domination allemande avec son inusable chancelière (elle-même vacillante). L’ambiguïté française joue à la fois sur son influence moralisante, sa faiblesse budgétaire et son endettement. L’ensemble est au demeurant miné par la question de l’immigration jetée sur des États dispersés sans jamais apporter une stratégie d’ensemble.

Le Grand Ouest devenu une sorte de Western, il s’avère opportun de se tourner vers la Russie et ouvrir de nouveaux horizons.

La lucarne pratiquée par la présidence française s’affiche en locomotive d’un nouveau mode d’approche et d’une éventuelle refondation européenne.

En fait, il est urgent de reconstituer ce que les politologues appelaient l’Eurasie, tel Paul Valéry, signalant que « l’Europe n’est qu’une péninsule avancée de l’Asie » : la partie Est (au-delà de l’Oural) de cet immense continent, partiellement exploré, peu et mal exploité, enclos durant des siècles dans des carcans isolationnistes, utilisé avec parcimonie en raison du manque de moyens et des difficultés d’accès et de survie. Que connaît-on de l’Asie centrale, qu’elle soit russe, chinoise, soviétique ou fraîchement indépendante, hors les exploits de Michel Strogoff et les coupoles bleues de Samarkand ?

Il y a pour le présent deux trains à ne pas manquer, qui dessinent déjà les contours du prochain demi-siècle.

La Russie est européenne : peut-on oublier le contentement de Pierre le Grand aux eaux thermales de Spa (maintenant belges) ? Le pont Alexandre III ? La fascination qu’exerçait Staline sur Winston Churchill ? Le cousinage du dernier tsar avec la reine Victoria ? La villa d’assignation à résidence de Vladimir Oulianov Lénine à Saint-Palais-sur-Mer (en France) ? L’argent du Parti en Suisse ? La quasi-totalité des relations internationales de la Russie tsariste puis de l’Union soviétique obsédées par l’accès à la mer, aux océans libres ? Les deux guerres mondiales ? L’histoire commune est immense. La Révolution de 1917, indélébile, explique tout le XXe siècle.

Et aussi, la Russie fait partie de la Chrétienté, marque de fabrique ineffaçable de l’Europe, même laïcisée. Le partage Est-Ouest de la guerre froide, ce long avatar, crée, avec le temps qui passe, le terreau d’une tragique histoire commune. Certes, les procédés politiques ont été et restent souvent douteux, mais il faut tenter d’adopter un autre angle.

La Russie est maintenant l’incontournable lien avec la dévorante Chine, le pont terrestre avec le nouvel Empire de Xi Jinping : il ne faut surtout pas manquer d’intégrer, ou du moins participer au projet OBOR – One Belt One Road, la nouvelle route de la soie – destiné à modifier considérablement les principaux flux du commerce international.

Lancé en 2013 par le fameux discours d’Astana du président Xi, l’imposant programme d’une deux fois deux voies traversant l’Eurasie de part en part, sur la trace des caravanes anciennes a, depuis quinze ans, entraîné l’expansion de la province enclavée du Gansu, le développement exponentiel des deux villes de Lanzhou et de Wuwei, l’installation de relais énergétiques, de champs d’éoliennes et de panneaux solaires, d’étapes matérialisées. La pharaonique entreprise est maintenant sortie de Chine, traverse le Kazakhstan et l’Ouzbekistan, atteint enfin l’est de la Russie où la route se disjoint en trois branches : la plus importante, reliant Wuwei à Duisbourg devrait être opérationnelle en 2023 ; une seconde branche s’oriente au nord vers la Pologne, Moscou et la Baltique (le tracé est fait) ; la troisième ira jusqu’à Téhéran, desservira aussi les ports de la mer d’Arabie, du golfe d’Oman et du golfe Persique. Le fond de l’entreprise n’est, à la base, ni politique ni agressif et ne prévoit pas d’anéantir le grand commerce maritime, la ceinture d’or actuelle, mais de la doubler de dessertes terrestres permettant d’unifier les relations et le commerce de la totalité du continent eurasien. La noria des camions acheminera par route les marchandises en onze à quinze jours entre Wuwei et Duisbourg alors qu’il faut cinq à huit semaines par mer. Des prolongations sont prévues jusqu’à Rotterdam, Le Havre, Brest et même jusqu’en Espagne. Une nouvelle voie ferroviaire rapide, parallèle à l’autoroute, sera également construite et opérationnielle vers 2025/2030. Beaucoup plus au sud que l’historique Transsibérien, elle n’en présentera pas les lourds inconvénients des hivernages sibériens.

Il s’agit d’appliquer à l’Europe l’empreinte chinoise, de développer les relations transversales de l’Eurasie, et, au passage, de réussir à développer l’intérieur même de la Chine en y stabilisant ses populations.

Car le marché intérieur chinois est potentiellement énorme.

Entreprise sidérante, où la Russie joue un rôle important, par ses investissements, les relais industriels et de maintenance qu’elle peut offrir et le tremplin qu’elle représente vers l’Europe de l’Ouest. Le lien financier et commercial sera inévitable autant qu’évident.

Un premier pas pourra être fait en allégeant (voire supprimant) les absurdes sanctions économiques dont elle fait l’objet (souvent contournées par les marchés parallèles).

Le nouveau gouvernement italien l’a évoqué. En fait, la réalisation de l’OBOR sur son territoire va peut-être permettre à la Russie de se « découvrir elle-même » dans l’économie libérale capitaliste.

C’est du moins ce qui est espéré par les observateurs les plus avertis, lesquels tablent aussi sur une minorisation de l’emprise nord-américaine sur les marchés internationaux et les flux financiers. Reste le mystère de l’absolue suprématie du dollar, même si la Chine pèse désormais d’un poids considérable, jusqu’à faire jeu égal dans plusieurs secteurs. Il ne faut pas être naïf ; sans doute toutes sortes d’intérêts souterrains sont-ils liés à cette gigantesque entreprise. Ce peut être aussi un énorme gâchis, comme les humains en ont le talent.

L’astuce des différents calendriers, dans des domaines très variés, favorise toutes sortes de rencontres, à commencer par la Coupe du monde de football, qui, comme les Jeux olympiques, permet de bavarder de manière informelle à la faveur du ballet des avions, réceptions et agapes diverses.

Une certitude : l’avenir proche est un partenariat dans l’aventure de l’OBOR, avec ses bienfaits ou ses méfaits, dans laquelle la Russie devient incontournable. L’Union européenne et les États qui la composent doivent sortir des guêpiers de l’isolationnisme batailleur.

Françoise Thibaut
Professeur des Universités
Membre correspondant de l’Institut de France (ASMP)