Rédigé à la suite d’une conférence organisée au Sénat par la Revue politique et parlementaire et European Foundation for Democracy, cet article interroge les blocages idéologiques et les préjugés qui entravent toute perspective de paix entre le Liban et Israël. Face aux logiques de guerre et aux instrumentalisations politiques, il plaide pour une approche fondée sur le pragmatisme, la souveraineté des États et la réconciliation, afin d’envisager les conditions d’une paix durable au Moyen-Orient.
Depuis le fatidique 7 octobre 2023, véritable déchaînement barbare contre des populations civiles et la guerre sanglante qui s’en est suivie à Gaza, le Moyen-Orient souffre et continue de souffrir avec l’accumulation des guerres et des actes de violence. Cette violence, pourtant, n’est pas une fatalité. Et y faire face relève du devoir moral avant qu’il n’émane de la simple action ou projection politique. Raymond Aron disait « L’homme d’État doit allier la morale de la conviction à la morale de la responsabilité ». Et aujourd’hui, les artisans de paix au Moyen-Orient doivent allier la morale de la conviction à la morale de la responsabilité. La responsabilité envers les générations futures. Parce que « La société est un partenariat non seulement entre les vivants, mais entre les vivants, les morts et ceux qui ne sont pas encore nés » (Edmond Burke).
Ce que nous allons défendre dans cette analyse, c’est une vision constructive pour la postérité, une vision qui ose l’espoir, voire l’espérance. Cela nous pousse à accepter humblement l’incertitude sans renoncer à agir. Et le premier devoir que nous devons à la postérité et à nous-mêmes de notre vivant c’est d’apporter dans une région pétrie de ressentiment, de réactions outrancières et souvent excessivement émotionnelles : du calme, de la froideur, du pragmatisme et de la raison. Car la souffrance n’est pas l’apanage d’un seul peuple au Moyen-Orient, mais a bel et bien été partagée et vécue dans la chair des peuples dans les kibboutz du sud d’Israël le 7 octobre, à Gaza, au sud Liban et au nord d’Israël.
Il est à préciser qu’on parle bien de la souffrance des peuples mais ne met nullement sur le même plan agresseurs et agressés.
QUAND LES PRÉJUGÉS EMPÊCHENT DE PENSER LA PAIX
C’est dans ce contexte explosif et pathétique du Moyen-Orient que se cristallisent tous les a priori, tous les préjugés. Le traitement médiatique de la dernière guerre entre le Hezbollah et Israël forme un cas d’école. Le traitement politique aussi. Ce dernier se base sur un faisceau de préjugés très ancrés dans l’imaginaire de certaines catégories de la population libanaise gravitant dans l’univers du Hezbollah et entretenu cyniquement par les croque-morts de tout projet de renouveau, de paix et de fraternité entre Libanais et Israéliens. Les préjugés quand ils deviennent systémiques, renforcés par le côté binaire de tout conflit, entravent les solutions. C’est dans ce contexte de paresse intellectuelle et de complaisance envers un fait accompli : celui du Hezbollah qui sévit depuis des décennies, que s’expriment les préjugés, souvent de nature antisémite.
Ils sont nombreux et se sont révélés au grand jour au moment de la signature de l’accord-cadre entre le Liban et Israël à Washington. Les mêmes qui répétaient pendant des mois « la guerre c’est mal » et « cessez-le-feu », se plaignent qu’on ose parler de paix.
Comment expliquer cette incohérence ? Cette incohérence se nourrit de préjugés. D’où sa nature irrationnelle. Ce que nous proposons dans cette analyse c’est un inventaire des critiques les plus virulentes contre l’accord entre le Liban et Israël. Ce dernier est loin d’être parfait, comme toute feuille de route. Une feuille de route hésite, tâtonne, mais a le mérite de dessiner une trajectoire même avec des lignes courbes, de fixer un cap, une vision et une voie tracée pour les relations libano-israéliennes pendant plusieurs années. Ça va au-delà de la simple déclaration d’intention.
Son objectif ? Clairement « la paix » : mot qui apparaît à maintes reprises dans le texte de l’accord : neuf fois, plus exactement. Et c’est en cela qu’il s’agit d’une rupture avec toutes les approches démodées et inefficientes du passé aussi bien qu’avec les vieux protocoles de désarmement du Hezbollah comme les résolutions 1559, 1701, et les Accords de Taef. Il met fin à la rhétorique surannée de « cessez-le-feu », « armistice de 1949 » et « Accord de non-agression ». Cet accord est ambitieux mais réveille toutes les passions.
Comment ne pas s’y attendre dans un pays pétri de préjugés antisémites ? Évidemment, cette triste réalité ne s’applique pas à tous.
LE POIDS DE L’HISTOIRE ET DES ACTEURS DE BLOCAGE
Parlons de ce Liban afin de comprendre les réactions négatives suite à la signature de l’accord-cadre de Washington. C’est le pays où la télé d’une organisation terroriste, en l’occurrence Al Manar, diffuse sur les ondes publiques (l’équivalent de la TNT en France) un documentaire intitulé « Al Chatat » (La diaspora), une adaptation sous forme de série du Protocole des sages de Sion (fabrication mensongère en 1903 dans la Russie pré-révolutionnaire) mettant en scène un complot juif pour contrôler le monde. C’est dans ce pays que le chef du Parlement Nabih Berri, premier contempteur de l’accord-cadre qui créerait une fitna, une discorde ou guerre civile, déclare dans les colonnes du journal libanais Al Joumhouriyya en 2019 : « Pour reconnaître un juif, jetez une pièce d’or devant une femme enceinte ; si le fœtus sort pour la ramasser, alors c’est un juif ». C’est dans cette République, où le Hezbollah est considéré comme acteur politique, que le chef d’une milice Hassan Nasrallah a déclaré en septembre 2001 (à peine quelques jours après le 11 septembre) : « Que veulent les juifs ils veulent la sécurité et l’argent. Au cours de l’histoire, les juifs ont toujours été les créatures les plus lâches et les plus avides d’Allah ».
En face, une majorité silencieuse de Libanaises et Libanais subit cette rhétorique étatique résultant de décennies de politique de guerre anti-israélienne imposée par l’intimidation. Intimidation au nom de la solidarité arabe et autour de la cause palestinienne. Intimidation par le régime syrien qui a longtemps occupé le Liban et empêché par la force de la menace le premier accord de paix entre le Liban et Israël en 1983, avec la contribution des mêmes acteurs politiques qu’aujourd’hui : Nabih Berri, Walid Joumblatt, le parti communiste et le Hezbollah. Pourtant cet accord a été soutenu par la majorité de la communauté chrétienne et Washington.
Pourquoi le rappelle-t-on ? Pour éviter que l’histoire se répète. Pour inciter à une prise de conscience. L’alignement de planètes est le même pour sceller la paix : soutien américain et entente libano-israélienne sur l’essentiel. Mais, les agents de blocage sont les mêmes aussi avec un acteur régional redoutable : la République islamique d’Iran. Cette dernière essaie bec et ongles de torpiller l’accord avec ses porte-parole au Liban et ailleurs dans le monde et ses agents, volontaires ou involontaires pour ne pas être dans la dureté du jugement.
Et pourtant le contenu de l’accord est clair. Rappelons-le.
LE CONTENU DE L’ACCORD
1 – Fin du conflit : Israel et le Liban affirment leur droit à exister en paix et déclarent leur intention de mettre officiellement fin à l’état de guerre, en réglant leurs différends par des négociations directes avec la médiation des États-Unis.
2 – Retrait israélien contre rétablissement de l’autorité libanaise : Israel s’engage à se retirer progressivement du sud du Liban à mesure que l’armée libanaise reprend le contrôle du territoire et que les groupes armés non étatiques sont désarmés.
3 – Zones pilotes : Des zones tests sont créées où l’armée libanaise prendra progressivement en charge la sécurité. Une fois le désarmement vérifié, les civils pourront revenir et la reconstruction commencera.
4 – Monopole des armes par l’État libanais : Le Liban s’engage à désarmer tous les groupes armés non étatiques (dont le Hezbollah) et à rétablir le monopole de l’État sur l’usage de la force.
5 – Position israélienne : Israël affirme que sa présence militaire est motivée uniquement par des considérations de sécurité et déclare ne revendiquer aucun territoire libanais.
6 – Souveraineté du Liban : Le gouvernement libanais réaffirme que lui seul peut décider de la guerre ou de la paix et qu’aucun acteur armé ne peut agir en son nom.
7 – Légitime défense et coordination : Les deux États conservent leur droit à la légitime défense conformément au droit international et créent un mécanisme de coordination militaire avec le soutien américain.
8 – Objectif de stabilité : Les deux parties visent un Liban stable, reconstruit et sans groupes armés menaçant ni Israel ni le Liban.
9 – Renforcement de l’armée libanaise : Le Liban mettra en œuvre un programme de renforcement de ses forces armées. L’aide américaine sera conditionnée à des progrès vérifiables.
10 – Reconstruction économique : Les États-Unis chercheront à mobiliser une aide internationale pour reconstruire les infrastructures libanaises, soutenir l’économie et financer des projets de développement.
11 – Contrôle des financements : Le Liban et les États-Unis s’engagent à empêcher que les fonds de reconstruction ou d’autres financements bénéficient à des groupes armés non étatiques.
12 – Vers un traité de paix : Des groupes de travail et un dialogue direct permanent seront mis en place afin de négocier un futur accord global de paix et de sécurité.
13 – Mesures de confiance : Les deux pays promettent de cesser les actions hostiles dans les forums internationaux, de rechercher les dépouilles des disparus et de faciliter la libération des détenus, afin de favoriser une normalisation progressive des relations.
14 – Les deux gouvernements reconnaissent le rôle joué par les États-Unis dans le soutien apporté à leurs efforts visant à mettre fin à des décennies de conflit et à instaurer une stabilité durable ainsi qu’une paix globale entre les deux pays, et expriment leur profonde gratitude pour la vision et le leadership du président Donald J. Trump.
QUEST-CE QU’ON CRITIQUE DANS L’ACCORD ?
Premièrement, la rhétorique romantique et contre-productive du mythe de la résistance et des martyrs cherche à décrédibiliser l’accord-cadre dans une forme de reproches irrationnels et d’accusation d’ingratitude et d’incompétence à l’égard des négociateurs libanais à Washington et à Rome. Ce n’est pas pour rien que le philosophe allemand Nietzsche, qui a accompagné la période du Romantisme européen, a virulemment critiqué le Romantisme en le qualifiant de fuite devant le réel. L’excès de romantisme, en effet, transforme les solutions en rêves et les rêves en excuses. Excuser le Hezbollah au nom de la « préservation de l’unité nationale », excuser les destructions générées par cette milice au nom de la communauté « opprimée » les « mahroumin », excuser l’économie parallèle au nom de l’absence de l’État, etc.
Vient ensuite la critique de l’article 13, qualifié par beaucoup de clause d’ « aplaventrisme » car il suspend le recours du Liban contre Israël devant les instances internationales. Les pourfendeurs de l’accord oublient, pourtant, que le Liban et Israël sont traités d’égal à égal dans cette clause. Ni l’un ni l’autre n’ont le droit à un tel recours et c’est la moindre des choses pour montrer une bonne volonté dans le cadre d’un processus diplomatique.
Ce n’est pas sans raison que le chef du Parlement iranien Ghalibaf déclarait récemment : « Toutes les composantes du Liban doivent œuvrer à la mise en œuvre du volet qui le concerne dans le mémorandum d’entente MOU, car il permet d’éviter les discordes ». Le Liban est, en effet, le levier de chantage majeur dont dispose l’Iran avec le détroit d’Ormuz. Le placer en premier point du MOU c’est consacrer le statut de vassal ou de satrapie qu’attribue l’Iran au Liban. C’est à la lumière de ces manigances iraniennes que nous comprenons mieux pourquoi l’accord est férocement vilipendé. La République islamique d’Iran craint une dissociation du dossier libanais de celui iranien et un recul de sa présence au pays du cèdre aussi bien que son accès à un pays stratégique qui lie le Moyen-Orient à la Méditerranée.
Enfin, y a-t-il encore des blessures ouvertes entre le Liban et Israël ? Évidemment. Ces blessures sont à panser plutôt qu’à laisser béantes et purulentes. L’histoire nous apprend que ces blessures sont partagées, que la douleur est la même de part et d’autre de la frontière. C’est pour cela que combattre les Cassandre ou les oiseaux de mauvais augure est un devoir en ces temps de tourmente qui peuvent promettre des lendemains de paix entre le Liban et Israël. Oser le renouveau, le progrès et abandonner le conservatisme dans l’approche des conflits du Moyen-Orient voici le défi des prochains mois. Cela pousse à penser contre soi-même. C’est une démarche inconfortable pour beaucoup mais nécessaire pour que le Liban recouvre sa vocation de pays-message. Encore faut-il que ce message soit celui de la paix durable plutôt que du conflit permanent.
Maya KHADRA,
Journaliste spécialiste du Moyen-Orient Enseignante
Source : mahdi313 / Shutterstock.com

















