Emmanuel Macron, du discours du progrès à la rhétorique de guerre : le changement dans la continuité

Christophe de Voogd, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po, analyse pour la Revue Politique et Parlementaire le discours d’Emmanuel Macron depuis le début de la crise du coronavirus.

Le changement du discours présidentiel depuis le 12 mars et le début des grandes mesures de lutte contre l’épidémie de coronavirus a été relevé et commenté de toutes parts.

Ce changement est d’abord celui du registre sémantique : l’homme du « progrès » et du « nouveau monde » est devenu désormais celui de la « guerre » et de la « souveraineté ». Et à la « mobilité » a succédé la « mobilisation ».

Par ailleurs, au « en même temps » logique qui semblait ménager la droite et la gauche, la liberté et la protection et parfois la chèvre et le chou, semble succéder le « en même temps » chronologique qui vise à répondre aux deux urgences d’un même moment : sauver notre santé et notre économie, les deux fronts de la « guerre » en cours !

Du coup, les ambiguïtés sont dissipées, la thèse devient claire, servie par le sens éprouvé de la formule, la principale qualité – avec la prestance de l’homme – d’Emmanuel Macron, orateur : « La France fait face à la crise sanitaire la plus grave depuis un siècle » (12 mars) ; nous sommes en guerre » (16 mars). Et du coup, le message aux Français découle de source : puisque guerre il y a, mobilisation générale !

Si l’on y ajoute le changement du dispositif de la prise de parole au sein de l’Exécutif avec un Président – Clémenceau – stratège, plutôt économe de ses interventions, et un Premier ministre – Foch – omniprésent et omni-agissant, l’on est décidément enclin à conclure à la mutation profonde du logiciel politique du quinquennat en cours. Mutation annoncée explicitement par l’opposition entre « les jours d’avant » et « le jour d’après ».

La seule question qui demeure est dès lors : les mots seront-ils suivis par des actes et cette « rupture », consacrée par les faits ?

C’est sur ce point que se concentre actuellement le débat public, entre croyants et sceptiques.

La thèse que l’on voudrait développer ici est différente : même si les évolutions relevées plus haut sont indiscutables, la rhétorique d’Emmanuel Macron n’a pas changé dans ses ressorts profonds. Son projet politique, non plus. Bien au contraire.

La première constante, capitale car lourde de significations, est la longueur inaltérable du discours macronien.

L’on se souvient des discours-fleuves de la campagne électorale ou des grands panoramas européens d’Athènes et de la Sorbonne ; et plus encore, des marathons du Grand débat. Même dans ses allocutions, forme normalement brève de la communication publique, le président ne fait jamais sous les 20 minutes. Or, règle d’or de la rhétorique, en situation de crise majeure le chef doit faire bref. Lincoln à Gettysburg, de Gaulle et Churchill à Londres restaient sous les 5 minutes. Roosevelt, après Pearl Harbour, sous les 8 minutes. Et que dire de ce qui est probablement le meilleur discours politique jamais émis en France, celui du 30 mai 1968, par de Gaulle encore : 2 minutes 40 ?

La longueur macronienne s’explique techniquement par certains procédés, là encore permanents, de la rhétorique présidentielle : nombreuses répétitions, particulièrement sur la fin des discours ; accumulation d’adjectifs et d’adverbes ; énumération détaillée des mesures et des acteurs. On connaît le désormais rituel « toutes celles et ceux » qui se décline dans le passage en revue de tous les personnels médicaux, soignants et non-soignants, comme de ceux de la « deuxième ligne », voire de la « troisième ».

Les mauvaises langues y verront une volonté de noyer le poisson. Les esprits positifs salueront un souci pédagogique destiné à « clarifier », « expliquer » et « contextualiser » les politiques publiques. Dans les deux cas, nous avons là un habitus de la technostructure française, dans son ensemble, si l’on remarque que l’on retrouve – voire en plus marquée – la même inflation du discours chez les principaux responsables de l’heure, du Premier ministre au Directeur général de la santé.

Mais plus surprenante – et réservée au Chef de l’Etat – est la dimension spirituelle, voire quasi messianique de la Parole, qui se traduit par des accès de lyrisme, surtout à la fin du discours.

L’expert le cède alors au prophète et la voix, posée voire martiale, se fait douce et inspirée, tout en montant dans les aigus : tandis que, sur le fond, l’on passe de la fermeture des écoles et du nombre des masques au « sens des choses » et à la « fraternité ». On ne peut s’empêcher de penser au style oratoire du catholicisme de gauche ou des rassemblements œcuméniques de Taizé

Cette dimension christique du macronisme ne relève pas seulement de la psychologie personnelle. Jointe à l’habitus technocratique et à la volonté pédagogique inlassable, elle est l’une des composantes de son inspiration profonde : l’héritage du comte de Saint-Simon (1760-1825), l’auteur, entre autres, du Catéchisme des Industriels et du Nouveau Christianisme, aussi peu connu du grand public que décisif dans la formation idéologique des élites françaises.

La place manque ici pour montrer à quel point Emmanuel Macron est sans doute le plus saint-simonien de nos présidents.

Davantage même que Valéry Giscard d’Estaing, élève de l’Ecole Polytechnique, berceau historique et vivier du saint-simonisme, lui aussi friand de pédagogie et lui aussi porté à la longueur du propos, mais sans la dimension messianique de son successeur. D’un strict point de vue rhétorique, la ressemblance – jusque dans la prolixité – entre Saint Simon et Emmanuel Macron est frappante : « travail », « circulation », « flux », « production », « organisation », « solidarité », « fraternité », « science », « Europe », « intérêt général » « sort des plus pauvres », sont autant de mots clés de leur discours. Et si l’on y regarde de près, ces mots sont toujours là, aujourd’hui comme hier, avec seulement des fréquences différentes, dans celui d’Emmanuel Macron, renvoyant à un même substrat idéologique, souvent confondu avec le libéralisme.

A tort. Car le saint-simonisme est sur le fond un projet centralisateur, organiciste et spiritualiste, pouvant se traduire en deux versions : libérale ou autoritaire. Et susceptible de passer, selon les circonstances, de l’une à l’autre, comme on l’a vu chez l’autre grand héritier de Saint-Simon dans notre histoire : Napoléon III.

Décidément, affaire à suivre…

Christophe de Voogd
Spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po
Normalien agrégé et docteur en histoire