Esquisse d’un tableau futur de la géopolitique européenne

« L’histoire mondiale, c’est le tribunal du monde ». Par cette maxime définitive, Hegel affirmait l’ascendant absolu du processus historique pour livrer son diagnostic sur le monde ; il voyait l’État prussien moderne occuper la place sommitale qu’en réalité ni Guillaume II ni Hitler ne parviendront jamais à lui faire assumer.

À ce dogmatisme sans réplique, il est loisible de préférer la thèse, exprimée par L’homme sans qualités, de Robert Musil, selon laquelle nous sommes toujours régis par le principe opposé à celui de Leibniz, le « principe de raison insuffisante ». 

Pour le dire autrement, il est des événements qui surviennent sans cause ou raison déterminante. Rarissimes devraient être, en effet, les situations historiques complètement « saturées » ; et l’examen attentif du tremblé incertain de l’enchaînement des réalités historiques peut nous en apprendre beaucoup, certes sur le passé, mais surtout sur ce qui vient.

Prisonnière d’une monnaie unique dont la discipline contraignante a longtemps impliqué, pour toute la région, un renoncement à l’ensemble des stratégies de la croissance et aux leçons, pourtant appliquées ailleurs, de l’expansionnisme keynésien, l’Europe du Sud, en dépit de la logique politique toujours victorieuse du chef italien de la Banque centrale, Mario Draghi, ne supporte pas davantage l’euro que l’Europe du Nord anglo-germanique n’accepte de porter le fardeau, voire le tribut, du retard méridional.

En conséquence, un compromis italien qui rendrait à l’Europe du Sud des capacités de croissance plus fortes, en échange d’un renoncement à son corporatisme anarchique, aurait de grandes chances de rétablir l’euro comme monnaie unique grâce, par exemple, à l’achat sans limites des actions sud-européennes par la banque centrale de Francfort, en contrepartie d’un accord politique d’austérité consensuel. La concertation des principaux pays méditerranéens ressemblerait alors, de manière très frappante, au rétablissement parallèle de l’État et de ses contraintes par Poutine et ses amis à l’Est. 

Transfigurée par le développement historique, mais reconnaissable à certains de ses traits d’origine génétiques, interviendrait une convergence entre une Europe autrefois eurocommuniste, une Russie autoritaire, mais ouverte à l’économie de marché, et une Chine à la recherche fébrile de son désenclavement impérial, auxquels s’adjoindront à l’évidence quelques États musulmans, notamment au Maghreb et en Égypte, en recherche de modernisation et de laïcisation, et quelques États d’Amérique latine qui, sous l’influence du nouveau Cuba de Raul Castro, auront renoncé pour de bon à l’insurrection populaire, héritière du péronisme et du guévarisme argentins.

Derrière cette convergence encore largement utopique, on discerne une révolution intellectuelle inaccomplie qui réconcilie tous ces peuples avec l’économie de marché, sans pour autant valider le consensus dépassé de Washington, qui présida dans les années 1990 à la première phase de la mondialisation. 

Bien entendu, l’autoritarisme pluraliste de Poutine n’est que lointainement apparenté aux songes éveillés d’un Andropov qui, tel Christophe Colomb cinglant vers l’Extrême-Orient à travers l’Amérique, ne songeait qu’à rendre viable le modèle communiste réformé, celui qu’il soutint toute sa vie, d’abord à Budapest, puis à Prague et enfin à Moscou en choisissant Gorbatchev comme successeur. 

De la même manière, le triumvirat Carrillo (lequel incarnait la continuité de la République espagnole), Berlinguer (l’héritier légitime et familial de Togliatti) et Marchais (le courageux agent secret du renseignement militaire soviétique pendant la guerre mondiale qui s’était transformé, grâce aux leçons de Jean Kanapa, en partisan du pluralisme français) se trouvera un ou plusieurs successeurs. Sans doute, celui-ci ou ceux-ci ne proviendront plus, au sens strict, d’une expérience communiste véritable. Mais, tout comme les jansénistes au Grand Siècle surent recueillir l’héritage protestant du XVIe siècle, transmis par Sully, Olivier de Serres et Henri IV lui-même, de même la coalition de centre-gauche, qui se met lentement en place à Paris comme à Madrid et un jour peut-être à Rome, combattra inévitablement l’anarchisme violent de l’extrême gauche en voie de fusion avec l’extrême droite souverainiste de l’Europe du Sud, les vertiges identitaires des corporations en rupture de ban, mais aussi l’ordre monétariste et libéral que des apprentis sorciers de droite espèrent encore pouvoir faire passer avec l’appui extérieur europhobe de l’Allemagne et de l’Angleterre ralliées à l’ultralibéralisme. 

Un tel schéma, qui conduirait inévitablement dans les trois pays considérés d’Europe du Sud – Italie, Espagne et France – à des menaces de guerre civile larvée, mais qui me semble à présent moins probable qu’une convergence avec une Russie poutinienne, amorçant son dessaisissement par la fin envisageable du contentieux ukrainien, et sera devenue définitivement assagie sur le plan de ses frontières historiques. Nous en sommes, en réalité, venus insensiblement au point où une partie de cette mutation imminente pourrait bien se situer à Moscou !

Les Russes ont investi autant qu’ils l’ont pu dans la City.

Leurs oligarques adorent ces public schools tant décriées où ils déposent à présent leur progéniture. L’ambiance, à la fois spéculative, orientée vers les matières premières et le pétrole, et boostée par la conjoncture mondiale qui règne à Londres, convient bien mieux que les habitudes social-démocrates de l’Europe continentale à ces anciens communistes saisis parfois par une débauche plus libérale qu’entrepreneuriale. 

En somme, la réconciliation spectaculaire de l’Angleterre et de la Russie, toutes deux « empires déchus », mais en voie de restructuration héroïque, pourrait bien à la surprise générale représenter une forme de verrouillage sommital de la construction européenne renaissante, et ce d’autant mieux encore que le différend polono-russe pourrait un jour trouver sa résolution, notamment sous la forme d’un bon compromis ukrainien et d’un apaisement général dans l’espace balkanique. Ce ne serait alors que le triomphe posthume du meilleur Churchill, avec les héritiers les plus antistaliniens de l’expérience soviétique une idée qui rampait dans bien des cerveaux vers 1945 quand les idées de Keynes – non les programmes – s’inscrivaient au firmament de la pensée européenne, et que lord Mountbatten et lady Edwina s’affairaient avec l’accord de Moscou et du Parti communiste britannique, pour accoucher enfin d’une Inde indépendante et démocratique. Qui sait ?

Il va ici de soi que la très grande plasticité de l’économie politique de l’euro a été constamment sous-estimée par de médiocres idéologues, qui se sont toujours opposés à le traiter comme un phénomène social global, mais ont voulu le décomposer en séquences atomisées, qui devenaient ainsi inintelligibles ; ainsi du sympathisant français du GRU russe Jacques Sapir, partisan par stalinophilie tardive – c’est un ancien maoïste – d’une apocalypse monétaire européenne, du Prix nobel clintonien et communisant Joseph Stiglitz, de son émule barriste puis nationaliste souverainiste Alain Cotta, ou encore du gourou ex-chevènementiste de Marine Le Pen, Florian Philippot. 

Tous s’attendaient à la destruction de la monnaie unique, sans comprendre que son inachèvement même, voulu initialement par les Allemands en riposte aux offensives spoliatrices de François Mitterrand – les eurobonds – impliquait une très grande mobilité des cours de la monnaie, dès lors que personne n’en assumait la destruction révolutionnaire. Ainsi Draghi peut-il défier réellement la Bundesbank, en subvertissant avec plus de subtilité les règles d’achat de plus en plus souples des actions d’Europe du Sud, et bientôt faire remonter contre toute attente, le rapport euro/dollar, déjouant toutes les criailleries partisanes d’un « euro-nord » fort, telles, en Allemagne, celles de l’ancien patron des patrons, Hans-Olaf Henkel. Et bientôt, après la déroute de Philippot qui avait, à tort, conseillé à Marine Le Pen de s’en prendre à la monnaie unique, on assistait, devant la victoire de Macron en France au printemps 2017, à une remontée puis à une nouvelle descente du rapport euro/dollar qui allait s’avérer optimale pour les Européens. 

Dès lors, la question européenne se déplaçait enfin sur le différentiel de compétitivité de l’Allemagne et de tous les autres, rejetant Berlin et La Haye dans une alliance productiviste destinée à mener un bras de fer avec Paris, la Grèce et les Latins, désormais sommés de relancer la convergence. Londres et Moscou devant ainsi être contraints à de nouveaux choix, plus près de l’Europe continentale, plus loin des thèses américano-monétaristes.

Alexandre Adler
Historien, directeur de la chaire de géopolitique de Paris Dauphine
Auteur d’une trentaine d’essais, il vient de signer Le Tibet, aux Editions du Cerf

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