Hong Kong, une cité bouillonnante à la charnière des empires mutants

Ancienne colonie britannique, Hong Kong traverse depuis juin dernier sa plus grave crise politique depuis sa rétrocession à la Chine en 1997. Pour comprendre ces cinq mois de contestations et d’affrontements, Thomas Flichy de La Neuville revient sur les origines militaires de Hong Kong et sur la nature profonde de cette ville.

Presqu’île singulière en mer de Chine, Hong Kong se présente comme un espace d’intermédiation à part. Cette cité regarde en effet volontiers vers l’océan tout en restant aimantée à terre par ses voisines, Shenzhen, Macao et plus loin Canton, à deux heures de route. C’est dans ce paysage à couper le souffle, où les falaises tombent à pic en laissant entrevoir des grappes d’îlots montagneux, que se joue l’une des scènes majeures rythmant l’affrontement des empires continentaux contre ceux de l’océan. Or, ces empires caméléons connaissent une mutation : le vieil empire continental de Chine, qui avait jadis les yeux rivés sur les barbares du nord, entend aujourd’hui conjuguer l’adoption du libéralisme économique à l’affirmation de la puissance militaire. Il s’est retourné vers l’océan, jetant un regard particulièrement protecteur sur ses cités marines jadis délaissées. Quant à l’Empire britannique, jadis maître des mers et du commerce, il s’est dissout et recomposé aux États-Unis, puis dans le territoire diffus de l’internet libéral, tout en poursuivant une logique similaire. Dans une ville où l’on affectionne les jeux d’ombres et les spectacles de marionnettes, la question principale demeure toutefois : qui tire les fils des affrontements en cours ? Pour le deviner, il convient de revenir sur les origines militaires de Hong Kong et sur la nature profonde de cette cité.

Un entrepôt à la jonction des empires maritimes et continentaux

Ancienne périphérie maritime dédiée à la pêche, la culture de perles et l’exportation du sel, Hong Kong est devenu en un siècle et demi un port de commerce et militaire majeur traitant un tiers des mouvements de capitaux étrangers en Chine. Cet emplacement a été soigneusement choisi par la Compagnie britannique des Indes orientales, permettant à ce port de se développer dès le début du XVIIIe siècle. Toutefois, l’essor véritable de Hong Kong date du siècle suivant : au début du XIXe siècle, le commerce effectué par l’Empire britannique en Chine dépend essentiellement de l’importation de thé. Les Britanniques y exportent en effet des articles de luxe comme les horloges et les montres, toutefois les rapports commerciaux sont déséquilibrés. La Chine demande de l’argent en échange du thé, mais la Grande-Bretagne a le plus grand mal à se procurer ce métal. Ce déséquilibre est comblé par l’exportation d’opium dans l’Empire Céleste. Or, la Chine s’oppose militairement à la pénétration massive de l’opium. Après une série de défaites chinoises lors de la première guerre de l’opium (1839-1842) remportées par la Royal Navy et les Royal Marines, l’île de Hong Kong est occupée par les Anglais le 20 janvier 1841. La convention de Chuanbi est alors négociée, mais n’est reconnue ni par la cour de la dynastie Qing à Pékin, ni par la couronne britannique. Les hostilités reprennent et débouchent en 1842 sur le traité de Nankin. Le territoire devient alors une colonie de la Couronne.

Or, l’initiative britannique n’est pas isolée, en effet, de nombreux pays européens obtiennent à la même époque des concessions au sein des villes portuaires chinoises pour leurs besoins commerciaux.

Toutefois, ces concessions restent sous souveraineté chinoise1. En réalité, Hong Kong compte deux clones, Macao, aux mains des Portugais et, plus tard, Kouang-Che-Wan, le jumeau français de la colonie britannique2. Cependant, la tentative française de dupliquer la ville-entrepôt britannique est un échec3. À Hong Kong, en revanche, la population croît rapidement avec l’afflux du commerce. Les marchands d’opium et négociants britanniques s’associent avec des banquiers américains. La convention de Pékin de 1860 accorde un bail perpétuel sur la péninsule de Kowloon à la Grande-Bretagne. En 1862, la population de Hong Kong est d’environ 120 000 personnes. En 1898, le Royaume-Uni, conscient de ne pouvoir défendre Hong Kong sans que ses abords ne soient également sous contrôle britannique, signe un bail de 99 ans pour les Nouveaux Territoires. L’entrepôt commercial britannique étend alors ses relations, se fournissant en matières premières jusqu’en Indochine française4. Hong Kong prospère alors et seule l’occupation militaire japonaise (1941-1945) a pour conséquence son débranchement économique : périphérie de l’empire maritime impérial japonais, Hong Kong est mise sous surveillance et ses banquiers emprisonnés. Sa population est réduite de moitié. À l’inverse, l’arrivée du parti communiste chinois au pouvoir en Chine continentale en 1949 mène à une augmentation de population : des milliers de réfugiés fuient la Chine vers Hong Kong et le transforment en un entrepôt important jusqu’à ce que les Nations unies imposent un embargo sur la Chine pour son soutien à la guerre de Corée.

Un entrepôt florissant, parfumé mais obscur

La créativité hongkongaise se manifeste autant dans les méthodes pédagogiques employées à l’université5 que dans son cinéma. Celle-ci s’enracine dans une culture singulière privilégiant le cantonais au mandarin et utilisant, comme système d’écriture, les caractères complexes en vigueur avant la simplification de l’écriture effectuée par la République populaire de Chine. Il en résulte que des habitants de Chine continentale en séjour ne peuvent ni comprendre la langue ni même la lire. Cette singularité ne signifie pas pour autant que les Hongkongais réfutent tout sentiment d’appartenance à la Chine : lorsque, en 1999, l’OTAN bombarda – apparemment par accident – l’ambassade de Chine à Belgrade, les habitants de Hong Kong furent parmi les premiers à condamner l’attaque calculée des « impérialistes occidentaux » à l’encontre des intérêts chinois. Hong Kong, rétrocédée à la Chine en 1997, est alors en pleine intégration économique au continent et retrouve son rôle d’entrepôt commercial entre la Chine et le reste du monde6. À compter de 2000 toutefois, les villes les plus avancées économiquement du reste de la Chine rattrapent Hong Kong, qui n’est plus en mesure d’afficher sa supériorité. Aujourd’hui, la ville dispose, avec Macao, du statut de région administrative spéciale.

Troisième centre financier au monde, l’économie de Hong Kong est considérée comme la plus libérale de la planète selon Heritage Foundation7.

La ville compte d’importantes communautés étrangères expatriées : 34 000 résidents de citoyenneté britannique, 22 000 résidents de nationalité japonaise, 60 000 résidents de nationalité américaine, 300 000 résidents de nationalité canadienne et 20 000 résidents de nationalité française. La majorité est composée d’expatriés employés par des multinationales. Hong Kong est directement concurrencée par Singapour et, dans une moindre mesure, par Shanghai. L’analyse de la structure maritime extra-asiatique démontre la prééminence des ports de Hong Kong et Singapour à titre de plateformes portuaires internationales pour les transporteurs chinois et taïwanais. Taïwan a établi des relations directes et officielles avec la Chine. Cependant, dans le but de respecter les discours politiques officiels, les navires taïwanais qui s’ancrent à Hong Kong ne hissent pas le drapeau de Taïwan8. Hong Kong se présente également comme une place commerciale obscure où transite le trafic d’héroïne9 et où fleurit la piraterie informatique10.

La Chine n’hésite pas à utiliser ce port comme cheval de Troie vers l’Afrique.

Hong Kong, qui concentre les trois quarts du stock d’investissements directs chinois, sert en effet de relais aux projets africains de la mère-patrie. Les exportations chinoises atteignent l’Afrique via Hong Kong puis utilisent ensuite des pays « d’éclatement » sur le continent noir11.

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Le caractère hautement stratégique de Hong Kong a pour conséquence de donner une résonance démesurée à tout mouvement de contestation. En 1967, le mouvement ouvrier, instrumentalisé par la République populaire de Chine, se solda par l’assassinat du journaliste Lam Bun qui critiquait ouvertement les émeutes12. Depuis 2014, les classes moyennes déclassées qui manifestent dans les rues ont eu recours à des parapluies afin de se protéger des tirs de gaz au poivre des forces de police. Un grand nombre de leurs responsables appartiennent à la minorité chrétienne13.

Toutefois, ce mouvement est handicapé par la diminution du poids relatif de Hong Kong dans l’économie chinoise14, tout comme par l’intégration croissante de la ville au continent15.

D’ailleurs, l’histoire de cette cité n’est pas isolée et pourrait être comparée à d’autres villes marines. Venise ne fut-elle pas, en un sens, une Hong Kong inversée ? Cette puissance maritime et commerciale, jadis sujette de l’Empire byzantin, s’en rendit indépendante et importa longtemps de l’or chinois, avant d’être brutalement conquise par Bonaparte le 12 mai 1797.

Thomas Flichy de La Neuville
Titulaire de la chaire de géopolitique de Rennes School of Business

Crédit photo : Shutterstock

  1. Le régime des concessions en Chine est réglementé par le traité de Nankin du 29 août 1842, le traité de la rivière Bogue, signé le 8 octobre 1843, et celui de Tien-Tsin de juin 1858. Un article sur le statut juridique des concessions, publié en 1937, précise que le gouvernement chinois a octroyé quelques 23 concessions à huit puissances étrangères dans dix villes portuaires et que, au moment de la rédaction de l’article, seulement quatre pays possédaient encore des concessions en Chine : la Grande-Bretagne (deux : Canton et Tientsin) ; le Japon (trois : Hanchow, Hankéou, Tientsin) ; la France (quatre : Canton, Hankéou, Shanghai, Tientsin) et l’Italie (une : Tientsin).
  2. Kévin Seivert, « Les débuts du territoire français de Kouang-Tchéou-Wan, Carnets de voyage du médecin de la Marine Charles Broquet (décembre 1899 – mai 1901) », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, n° 124, 2017, p. 113-134.
  3. Après le traité de Kouang-Tchéou-Wan en 1898, un territoire à bail de 99 ans est cédé au Second Empire français sur la baie de Guangzhou (Kouang-Tchéou-Wan). Le Kouang-Tchéou-Wan est un territoire de 1 300 km2. Rattaché administrativement à l’Indochine française, il englobe des territoires situés sur la côte nord-est de la péninsule de Leizhou, à l’ouest du Guangdong, comptant notamment la ville de Zhanjiang, ainsi que les îles de Donghai et Naozhou. Le chef-lieu administratif est baptisé Fort-Bayard. En s’emparant de ce territoire, la France cherche à étendre sa zone d’influence à partir de l’Indochine au Sud-Ouest de la Chine (Yunnan, Sichuan et Guangdong). Elle souhaite faire du port de Kouang-Tchéou-Wan un grand port de commerce, pour rivaliser et contrebalancer les influences britanniques (Hong Kong) et portugaises (Macao) dans le sud de la Chine. À partir de 1920, les Français comprennent toutefois que le projet initial est un échec.
  4. Frédéric Thomas, La forêt mise à nu : essai anthropologique sur la construction d’un objet scientifique tropical : « forêts et bois coloniaux d’Indochine » : 1860-1940, thèse, 2003 : « Les bois d’œuvre et de construction pouvaient être « flottés ». On parlait des « bois canards » sur le Mékong ou de flottage « à billes perdues » car pour économique que fut la technique, les grumes livrées au courant se perdaient souvent en mer. Ce mode de transport fut très courant pour l’évacuation des teck du Laos et de Birmanie. De préférence à la saison des pluies, pour éviter les pertes aux niveaux des nombreuses cataractes du fleuve, les grumes étaient jetées à l’eau. Elles gagnaient la mer, puis par cabotage le port de Saigon, avant d’être réexpédiées vers Hong Kong. »
  5. David W. Chan, « Creative Teaching in Hong Kong Schools: Constraints and Challenges », Educational Research Journal, vol. 22, no 1, Summer 2007.
  6. Randall Jones, Robert King et Michael Klein, « L’intégration économique entre Hong Kong, Taïwan et les provinces côtières de la Chine », Revue économique de l’OCDE, n° 20, printemps 1993, p. 129-163.
  7. Hong Kong se place ainsi dans le rang des grands centres financiers du monde avec, entre autres, New York et Londres. Cette trilogie est d’ailleurs appelée par certains médias anglophones « Nylonkong ».
  8. Claude Comtois and James Wang, « Géopolitique et transport, Nouvelles perspectives stratégiques dans le détroit de Taïwan », Études internationales, Les détroits maritimes : des enjeux stratégiques majeurs, vol. 34, number 2, juin 2003, p. 213-227.
  9. Carl Grundy-Warr and Elaine Wong, « Geopolitics of drugs and cross-border relations : Burma-Thailand », IBRU Boundary and Security Bulletin, Spring 2001, p. 108-121.
  10. Trevor Moores and Gurpreet Dhillon, « Software piracy, a view from Hong Kong », Communications of the ACM, December 2000/vol. 43, n12, p. 88-93.
  11. Jean-Raphaël Chaponnière, « Les échanges entre la Chine et l’Afrique – Situation actuelle, perspectives et sources pour l’analyse », STATECO, n° 100, 2006, p. 149-162.
  12. Aspergé de pétrole puis transformé en torche vivante.
  13. Lida Nedilsky, Converts to Civil Society: Christianity and Political Culture in Contemporary Hong Kong, Baylor University Press, Waco, 2014.
  14. Le poids économique de Honk Kong par rapport à la Chine est passé de 27 % à la veille de la rétrocession à moins de 3 % aujourd’hui.
  15. Aujourd’hui, au moins un Hongkongais sur sept est né en Chine continentale et a tendance à parler le mandarin (putonghua), chez lui, plutôt que le cantonais. Inversement, un nombre croissant de Hongkongais habitent et travaillent en Chine continentale, dont plus de 500 000 dans le seul Guangdong.