La longue histoire des négociations irano‑américaines enseigne que les échecs ne sont jamais définitifs mais que les avancées demeurent ténues. Islamabad appartient à cette histoire, moins comme un point final que comme un rappel, celui d’une diplomatie au Moyen-Orient qui n’avance qu’à petits pas.
Il est des négociations qui échouent avant même d’avoir commencé, moins par manque de volonté et de professionnalisme, moins par maladresse ou excès de rigidité que parce qu’elles s’inscrivent dans un continuum d’impossibilités. C’est la caractéristique principale du dialogue contrarié qui s’est engagé entre les États-Unis et l’Iran depuis 1979. L’échec des pourparlers d’Islamabad, qui relèvent de cette logique, n’a donc surpris ni les chancelleries européennes, ni les observateurs avertis. Il n’est au fond que l’ultime épisode d’un demi‑siècle de rendez‑vous manqués entre ces deux pays, et plus encore de promesses trahies par leurs auteurs.
Le Pakistan avait pourtant été envisagé comme un espace neutre et comme un médiateur des plus crédibles. Vingt‑et‑une heures de discussions, un décor soigneusement choisi pour mener cette médiation d’un entre‑deux. Or, dès le début, les lignes de fracture usuelles s’imposaient comme une évidence, Washington exigeant le renoncement de l’Iran à toute ambition nucléaire et Téhéran dénonçant pour sa part des demandes excessives et inacceptables. Cet interlude rappelle encore une fois que la confiance ne se décrète pas mais se construit au long cours.
Ce qui s’est joué à Islamabad ne peut être imputé à un simple désaccord de nature technique, en effet. Il s’agit là de la réitération d’un schéma historique bien connu, à travers lequel chaque tentative de rapprochement entre Washington et Téhéran s’est heurtée à une méfiance que les parties ne parviennent pas à dépasser. Cette suspicion réciproque ne s’est jamais dissipée, des premiers temps de la révolution islamique à la prise d’otages à l’ambassade américaine, des sanctions internationales aux assassinats ciblés récents, sans oublier bien entendu les guerres par procuration qui déchirent le Moyen-Orient depuis des décennies. Autant de séquences qui ont durablement ancré le soupçon.
En considérant la longue durée, les moments d’ouverture – gestes de Rafsandjani, discours de Khatami, coopération discrète en Afghanistan, accord de Vienne – apparaissent tels de rares entractes avant un renversement brutal des intrigues. De l’inclusion de l’Iran dans « l’Axe du mal » de George W. Bush en 2002 jusqu’au retrait de Donald Trump de l’accord sur le nucléaire en 2018, les fenêtres diplomatiques à peine entrouvertes se sont ainsi toutes irrémédiablement refermées. À chaque rupture, la conviction que l’autre ne serait jamais un partenaire fiable en raison d’intentions dissimulées s’est encore renforcée.
Dans ce système de relations verrouillées et sur fond d’escalade et de tensions maximales, que pouvait-on attendre de ces dernières négociations ? Alors que les États‑Unis s’y étaient rendus en exprimant leurs lignes rouges, l’Iran s’accrochait quant à lui visiblement à plusieurs lignes de continuité. L’asymétrie était claire : les premiers cherchaient un accord immédiat, limpide et irréversible ; le second réclamait un processus gradué à l’échelle régionale. Le Moyen‑Orient est saturé de violence, avec un cessez‑le‑feu précaire, des appareils miliciens en mouvement, des frontières instables et des routes maritimes aujourd’hui compromises.
Dans pareil environnement, chaque concession politique peut être perçue comme un risque de premier ordre par les parties. Pleinement engagée dans la guerre, l’administration Trump ne peut se permettre d’ambiguïté. Confrontée à des pressions internes et externes auxquelles elle a difficilement résisté, la République islamique ne peut de son côté acter de capitulation qui la fragiliserait davantage. Islamabad a moins été le théâtre de négociations qu’une mise en scène stratégique où chaque acteur s’est surtout exercé à « tester » la cohérence de ses positions.
Ce qui frappe dans cet échec n’est d’ailleurs pas le désaccord profond qui oppose les parties, mais sa prévisibilité. De fait, les délégations n’ont fait que répéter des conditions déjà connues et maintes fois formulées, qu’il s’agisse de la question du nucléaire iranien non négociable pour les États‑Unis ou encore de la souveraineté dont Téhéran fait un principe inviolable. Relevons en outre que le Pakistan s’est contenté d’appeler à un maintien du cessez‑le‑feu, une ambition somme toute limitée. L’échec d’Islamabad révèle par conséquent une vérité sur la nature même des négociations irano‑américaines au long cours.
Depuis 1979, ces dernières n’ont jamais authentiquement visé à solutionner les contentieux existants, nombreux, de manière sincère et constructive, mais plutôt à maintenir un équilibre instable et à éviter qu’une confrontation comme celle de 2026 ne devienne incontrôlable. Ces négociations ont longtemps servi d’exercice de gestion du temps en vue de retarder l’inévitable et d’installer l’incertitude comme seul horizon. Le conflit à la fois politique et idéologique entre ces adversaires s’est rejoué à plusieurs reprises, sans aucun résultat concluant.
Dans cette perspective, le « moment Islamabad » ne constitue pas un tournant. Il n’est que le symptôme d’un continuum d’efforts où chaque acte s’est en quelque sorte condamné à réitérer le précédent. À Islamabad, les États-Unis et l’Iran se sont certes parlé, mais sans chercher à se comprendre – et sans le souhaiter. Ils se sont rencontrés, mais sans vraiment se connaître. Ils ont négocié, mais sans croire à cette négociation. Autrement dit, Islamabad n’était qu’un autre de ces moments politiques chargés d’attentes au Moyen-Orient, mais un moment suspendu et voué à se dissoudre dans la logique même qui l’avait suscité.
Myriam Benraad
Professeure honoraire à l’Université d’Exeter, spécialiste du Moyen-Orient












