Journée des dupes dans une guerre d’attrition ?

Samedi, le gouvernement a annoncé qu’il retirait « provisoirement » l’âge pivot de la réforme des retraites. Eric Cerf-Mayer revient sur cette décision.

L’histoire de notre pays a connu plus d’une journée des dupes au cours des siècles passés. Celle du 11 janvier 2020 vient ponctuer la drôle de guerre à laquelle assistent impuissants, et de plus en plus désabusés, les Français et les Françaises depuis plus d’un mois, sans entrevoir réellement une issue satisfaisante à la crise sociale ni la plus tangible lueur de clarté sur le projet de réforme des retraites dont on nous répète à l’envi qu’il a fait l’objet de deux années de discussions fructueuses sous la conduite naguère de M. Delevoye, mais qui est de toute évidence désormais échoué, voire naufragé dans le marécage des faux semblants et une fuite en avant très préoccupante pour l’avenir…

Dans la guerre d’attrition à laquelle se livrent les parties prenantes, il est difficile pour les victimes de ce gâchis, et de cette perte de temps nuisible pour la santé économique de la France et son image en Europe et dans le monde, d’accorder leur confiance à qui que ce soit et de se faire une opinion précise de ce qui restera sur la table à soumettre au vote des parlementaires in fine. La ligne Maginot médiatique désigne, au gré des émissions et débats, gagnants et perdants sans recul aucun sur la réalité des faits ni analyse des termes précis utilisés par les acteurs politiques et syndicaux sur les plateaux de télévision : retrait, report, suspension de l’âge pivot pour ne citer que l’exemple le plus criant de ce dialogue de sourds rarement égalé dans des négociations sur une réforme aussi cruciale.

Les otages, que sont devenus les spectateurs de ce conflit, ne peuvent que prendre leur mal en patience et ronger leur frein.

Leur bon sens et leur sang froid dans un contexte de violence qui ne cesse de monter et dont on trouve hélas des traces inquiétantes des deux côtés dans les rues au fil des manifestations – celui de ceux qui défilent et celui de ceux qui sont chargés de les protéger dans l’exercice de leur droit légitime de grève – font que jusqu’à présent l’irréparable ne s’est pas encore produit. Mais à force de jouer la montre et de gagner du temps en misant sur l’usure, la fatigue, l’exaspération, le manque d’honnêteté intellectuelle pour faire passer un texte de loi aussi incertain et mal préparé, on se hasarde sur un chemin bien dangereux et semé d’embuches…

Les gagnants proclamés un jour risquent fort d’être les perdants du lendemain, et tôt ou tard, toutes les frustrations nées d’un projet dont le coût n’a fait à l’heure actuelle l’objet d’aucune analyse approfondie et dont le contenu s’éloigne inexorablement de l’idée originelle – mais en a-t-on encore réellement la teneur aujourd’hui ? – se retrouveront dans l’addition finale de ce qui est devenu un conflit social majeur en ce début de 2020. Si des dérapages graves sont épargnés à un pays observé par ses voisins en Europe pour le nombre trop élevé de blessés lors des manifestations des Gilets jaunes tout au long de 2019, il y a fort à parier que les prochaines échéances électorales s’avèreront l’occasion de solder le compte de tous les clivages qui détruisent lentement mais sûrement les fondements de la société française. Si les responsables politiques ne se ressaisissent pas et persistent à ne pas entendre la colère qui enfle petit à petit et s’exprime dans des incidents significatifs et loin d’être anecdotiques quand on veut bien se référer à l’histoire de la France, comme par exemple l’invasion d’une mairie à l’occasion des préparatifs d’une cérémonie traditionnelle de vœux et cela à quelques semaines des municipales ou encore l’attaque régulière de permanences de députés de la majorité, tous les jeux de rôles politiciens et les débats sémantiques sur les termes d’un projet de réforme des retraites qui obscurcit l’horizon pourraient bien paraitre dérisoires et appartenir au monde du passé, dont hélas on ne retient pas assez les leçons pour construire l’avenir….

Eric Cerf-Mayer

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