La culture de l’irresponsabilité

Pour Matthieu Creson, enseignant, chercheur, il est essentiel de chercher à établir les vraies responsabilités d’une crise comme celle que nous vivons actuellement. Il nous explique pourquoi.

Selon une conception archaïque de la politique, gouverner reviendrait à œuvrer en vue de conquérir et de conserver le pouvoir. La conception moderne du pouvoir est, ou devrait être tout autre : gouverner, en démocratie, c’est avant tout savoir se montrer responsable. On reproche parfois de reprocher rétrospectivement aux politiques qui sont à la tête d’un État de ne pas avoir été suffisamment clairvoyants, de ne pas avoir su anticiper tel ou tel danger qui planait pourtant sur le pays qu’ils étaient censés gouverner. Ainsi le philosophe Alain Finkielkraut, dans l’émission de télévision C à vous du 16 avril dernier, s’en prend-il aux actuels critiques de l’action gouvernementale en déclarant : « Nos gouvernants démocratiques ne mentent pas, ils ne sont pas des criminels. » Certes, les régimes autoritaires, à plus forte raison totalitaires, ne peuvent se perpétuer que grâce au mensonge et au crime, là où la vérité et la justice sont les ingrédients vitaux de tout régime démocratique. Néanmoins, on sait bien que les échecs que connaissent les gouvernants de pays démocratiques ne sont pas toujours imputables à l’erreur de bonne foi : la négligence irresponsable, la forfaiture, la dissimulation de la vérité ne sont pas nécessairement l’apanage des États autoritaires et totalitaires. À ceux qui absolvent les gouvernants démocratiques au motif que la démocratie serait en tant que telle la négation du mensonge ou de la faute politique ou pénale, rappelons simplement que l’ère mitterrandienne ne semble pas avoir particulièrement brillé par sa très haute probité morale. Quant aux politiques de droite, eux non plus ne sont pas à l’abri de tout soupçon : il n’est que de lire pour le comprendre le Chirac et les quarante menteurs de Jean Montaldo, pendant de son Mitterrand et les quarante voleurs.

Faut-il poursuivre les gouvernants pour irresponsabilité ?

C’est un vieux débat que celui qui consiste à se demander si nous avons le droit de poursuivre nos dirigeants actuels, voire passés, pour avoir omis de prendre des décisions importantes, à un moment où ils auraient dû pourtant les prendre. Et si oui, quelle sanction devrait alors pouvoir s’appliquer à eux ? On sait, depuis la parution des écrits de René Girard, que tout groupe humain a tendance à vouloir solder une crise collective en sacrifiant son « bouc émissaire ». Et combien de commentateurs ne stigmatisent pas actuellement la tendance que nous aurions à vouloir imputer la responsabilité de la crise sanitaire du covid-19 à quelque bouc émissaire commode ! « Je n’aime pas cette attitude », poursuit Alain Finkielkraut dans la même émission, « car on veut juger les hommes sans aucun égard pour la finitude. Elle nous fait oublier que nous sommes des hommes. » Mais ce n’est pas parce que les gouvernants sont des êtres humains, marqués par essence par leur finitude, que l’on doit s’abstenir de les juger, lorsqu’il y a faute commise par eux, proportionnellement à la gravité de celle-ci.

C’est dans les pays autoritaires et totalitaires que les citoyens n’ont pas les moyens de contrôler ou de sanctionner leurs dirigeants.

S’il ne faut certes pas tomber dans l’hystérie d’une chasse aux sorcières permanente, les citoyens qui vivent dans un régime démocratique ont le droit de demander à leurs dirigeants de rendre des comptes, de même qu’ils peuvent exiger, le cas échéant, que ces dirigeants payent les fautes qu’ils ont pu commettre. Lorsqu’une société privée, par exemple une compagnie pétrolière, est responsable d’une catastrophe écologique comme une marée noire, nous nous précipitons tous pour exiger de cette société privée qu’elle paye très cher pour les dommages qu’elle a causés. Et, s’il y a lieu, les dirigeants d’une entreprise privée peuvent être poursuivis au pénal. Alors pourquoi n’en serait-il donc pas de même de l’État et de ses dirigeants politiques ?

Soulignons toutefois que lorsqu’une entreprise privée est convaincue de négligence irresponsable ou criminelle, c’est la responsabilité de l’entreprise en question ou de ses dirigeants qui se trouve mise en jeu. Or, quand c’est l’État qui est en cause par la faute de ses dirigeants, ces derniers disposent de mille moyens pour se dérober à leurs responsabilités : par son obésité toujours morbide, par sa bureaucratie encore largement accablante, l’État permettra toujours à un dirigeant irresponsable, présent ou passé, de faire porter le chapeau à d’autres, lesquels feront de même à leur tour, et ainsi de suite. Tout cela, naturellement, dans un esprit de la plus parfaite opacité vis-à-vis des citoyens.

D’autre part, quand l’État est déclaré irresponsable, ce n’est jamais vraiment l’État lui-même qui paye les fautes commises par lui.

Ainsi, les informations que l’on accumule un peu plus chaque jour semblent en effet nous montrer qu’il y a eu des erreurs d’appréciations importantes commises notamment par l’État dans l’anticipation et la gestion de la crise sanitaire actuelle.1

Le chef de l’État a d’ailleurs ébauché un mea culpa lors de sa dernière déclaration télévisée aux Français. Nous savons aujourd’hui que, contrairement à des pays comme l’Allemagne ou l’Autriche, nous ne nous sommes pas suffisamment préparés à l’arrivée et à la diffusion de l’épidémie en France, y compris, comme l’ont révélé Edwy Plenel et ses équipes de Mediapart, après que l’OMS eut donné l’alerte en janvier.2

Pour pallier notre cruel manque d’anticipation, le gouvernement a donc décrété voilà plus d’un mois un confinement aveugle, engendrant ainsi le blocage de l’économie ainsi qu’un chômage partiel qui risquera de se transformer, une fois le confinement terminé, en chômage de masse. Pour faire passer la pilule aux entreprises et aux individus, l’État s’est engagé, comme dans de nombreux autres pays à travers le monde, à leur venir en aide à travers divers mécanismes d’assistance financière et un plan d’urgence de 100 milliards d’euros. À gauche comme à droite, on plaide de toutes parts pour cette intervention massive de l’État dans l’économie. Face à cela, les individus et les entreprises, qui sont déjà parmi les plus taxés au monde, espèrent ainsi regagner une part des ressources que l’État leur extorque depuis des années au nom de la « solidarité ». Le fameux mot de Frédéric Bastiat, économiste et député à l’Assemblée constituante du XIXe siècle, retrouve toute son actualité : « L’État », disait-il, « est cette grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ».

Comment donc ne pas voir que, dans le cas présent, ce n’est pas l’État qui va payer son irresponsabilité, mais bien les individus et les entreprises, ceux-là mêmes qui sont déjà saignés à blanc sous prétexte de devoir financer notre « modèle social » – modèle social qui, remarquons-le au passage, comme cela a été fait, ne nous a hélas pas permis de disposer au moment opportun des tests, masques, blouses, surblouses ou respirateurs artificiels en quantités nécessaires.3

Pis : il n’est pas à exclure que ce soient non seulement les individus de la génération présente, mais même ceux des générations suivantes qui vont devoir payer les irresponsabilités d’État, étant donné qu’on annonce déjà une dette publique de l’ordre de 115 % du PIB.

Par où l’on voit que l’on ne fait ici que superposer une autre irresponsabilité – économique – à une irresponsabilité préexistante – sanitaire.

Etablir les responsabilités n’est pas chercher des boucs émissaires

Dans l’interview d’Edwy Plenel déjà mentionnée, celui-ci attribue largement la responsabilité de la mauvaise gestion de la crise sanitaire à la verticalité du pouvoir présidentiel. Comme il le dit à propos de l’actuel président, « on a un homme qui parle tout seul et qui décide tout seul, sans nous dire comment il a décidé et sans nous donner les moyens de savoir si ce qu’il a décidé est juste ou non ». Répondons simplement ici à Edwy Plenel que cela est sûrement moins dû à Emmanuel Macron lui-même qu’à la Constitution de la Cinquième République, à laquelle nos néo-gaullistes de droite se déclarent toujours aussi attachés. Par les pouvoirs largement excessifs qu’elle confère au chef de l’État, la Constitution du 4 octobre 1958 consacre en effet un « monarchisme présidentiel », qui a été mis en lumière et attaqué4 bien avant que cette notion ne refasse surface ces dernières années.

En bref, là où certains voudraient éventuellement y voir une faute de l’homme, nous y voyons plutôt pour notre part une faute des institutions.

Ce qui, pour autant, ne revient nullement à disculper totalement celles et ceux qui ont pu prendre de mauvaises décisions ou engager de mauvaises actions.

De plus, il ne faudrait pas, dans l’appréciation de la chaîne des irresponsabilités, grossir démesurément certaines mises en cause pour en réduire d’autres à l’excès. En d’autres termes, il ne s’agit pas de polariser notre attention sur le seul « monarque présidentiel » ni sur l’unique gouvernement français. Dans son article paru dans City Journal le 20 mars dernier, l’essayiste Guy Sorman déclare à ce titre : « Je tiens Xi Jinping coupable d’avoir déclenché la pandémie de coronavirus, qui a commencé dans la ville chinoise de Wuhan et a causé des milliers de morts dans le monde et une récession économique qui nous ravagera tous pendant des années ».5 Tout son article vise ainsi à démontrer son propos liminaire. Dernièrement encore, plusieurs dirigeants occidentaux ont demandé à la Chine de faire toute la lumière sur cette affaire. Et dans le même entretien donné à Brut, Edwy Plenel a rappelé que « l’OMS aussi a eu quelque temps de retard de novembre à janvier », en raison, ajoute-il, « de liens trop forts entre la bureaucratie de l’OMS avec le pouvoir chinois. »

Dans un article paru le 17 avril sur le site de la Revue politique et parlementaire6, j’ai par ailleurs insisté sur la nécessité, pour nous tous, de faire notre propre introspection collective pour voir en quoi, par nos réactions parfois irrationnelles, fondées sur un sentiment exacerbé de peur de groupe – sentiment notamment décuplé par les réseaux sociaux –, nous avons pu éventuellement nous aussi contribuer à une mauvaise gestion de la crise sanitaire. Chacun doit donc aussi savoir prendre sa part de responsabilité et ne pas se dédouaner au détriment d’un seul et même décideur ou groupe de décideurs politiques, ce afin de lui faire porter l’entièreté de la responsabilité des fautes commises.

Chercher à établir les vraies responsabilités d’une crise comme celle-ci n’est donc pas chercher des « boucs émissaires ».

Ce n’est pas un comportement « regrettable », comme l’a dit Alain Finkielkraut : c’est au contraire un indice de maturité démocratique. Car, encore une fois, c’est dans les sociétés autoritaires, où l’État est omnipotent, que les dirigeants sont responsables de tout et tenus responsables de rien.  

Comment nos dirigeants répondent à l’irresponsabilité… par l’irresponsabilité

Dans un article remarquable paru sur le site contrepoints.org7, l’économiste Pascal Salin répond au ministre de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire, lequel avait déclaré : « Contre la crise, nous avons choisi la dette, le seul choix responsable »… Au terme d’une excellente analyse, il démontre le caractère erroné du raisonnement, largement empreint de préjugés keynésiens persistants, qui sous-tend l’appel à la politique de relance, et il dénonce par-là même non seulement l’inefficacité, mais aussi l’irresponsabilité du choix de la dette publique. Comme Pascal Salin l’écrit, « les dettes publiques contractées aujourd’hui seront les impôts de demain », avant d’ajouter : « On peut donc considérer que ce sont les contribuables qui sont rendus responsables des dettes publiques […].

C’est dire que, de ce point de vue, la décision de faire un déficit public – ou d’augmenter un déficit – ne relève pas de la responsabilité, mais plutôt de l’irresponsabilité de l’État. »

Nous avons donc ici, dans ces déclarations récentes de Bruno Le Maire, un bon exemple de la manière dont la surenchère dans l’irresponsabilité gouvernementale se drape souvent dans sa prétendue responsabilité. Comme le remarque en effet avec beaucoup de justesse le philosophe Alain Laurent dans son livre Responsabilité : réactiver la responsabilité individuelle (Paris, Les Belles Lettres, 2020), ouvrage paru tout juste en février, et dont la problématique de fond soulevée ne saurait être plus actuelle, on ne s’est jamais autant déclaré « responsable » qu’à notre époque, tout en donnant fort peu la preuve de cette responsabilité dans la pratique. Dans son ouvrage La Philosophie libérale (Paris, Les Belles Lettres, 2002), il écrivait déjà cette vérité que nous serions bien avisés de méditer aujourd’hui : « Sous la pression de la sanction certaine en cas de faute ou d’échec […], le principe libéral de responsabilité individuelle remplit un rôle éthique de prévention par anticipation des risques et incitation à l’autodiscipline » (p. 67, je souligne).

Ce que la crise sanitaire soulève, c’est donc avant tout l’importance du phénomène d’irresponsabilité, largement d’origine étatique et qui tend à se diffuser par suite dans la société. Tout en voulant continuellement accroître sa sphère d’influence dans la société, l’État tend par la même occasion à nous déresponsabiliser. Sachons donc, avec Alain Laurent, revenir à cette responsabilité individuelle, plus que jamais rendue nécessaire aujourd’hui.

Matthieu Creson
Enseignant, chercheur (en histoire de l’art), diplômé en lettres, en philosophie et en commerce

  1. Brut, https://www.youtube.com/watch?v=aTfnY1TixXA
  2. Ibid.
  3. Si l’on prend comme point de comparaison le rapport entre les dépenses de santé d’un pays et son PIB, on se rend compte que ce ne sont pas forcément les pays qui ont le taux le plus élevé qui ont été les mieux préparés ou qui ont le mieux fait face à la crise sanitaire : ainsi le taux des dépenses de santé en France est-il de 11,5%, là où il est de 7,3% en Corée du Sud. (Chiffres pour l’année 2016. Voir https://www.insee.fr/fr/statistiques/3676713?sommaire = 3696937.)
  4. Voir notamment Jean-François Revel, L’Absolutisme inefficace, Paris, Plon, 1992.
  5. https://www.city-journal.org/xi-jinping-our-principal-adversary
  6. https://www.revuepolitique.fr/crise-du-covid-19-incoherences-et-mefaits-dune-strategie-erratique-ou-quand-le-politique-empiete-indument-sur-le-medical/
  7. https://www.contrepoints.org/2020/04/14/369022-non-bruno-le-maire-la-dette-publique-nest-pas-un-choix-responsable