La difficile mission du nouveau Commissariat Général au Plan : reconstruire l’économie française

Cela va faire près de quarante ans que la France a amorcé un processus de désindustrialisation qui déstabilise notre économie et affecte durement nos exportations. Claude Sicard analyse les dégâts causés par l’absence de politique industrielle dans le programme de nos dirigeants, et la nécessité d’y remédier.

Le gouvernement vient de rétablir le « Commissariat Général au Plan » qui avait été supprimé en 2006, et c’est François Bayrou, le président du Modem, qui sera placé à sa tête, avec un rattachement direct au Président de la république. Et le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, lance en même temps le plan de relance baptisé « France Relance ». Ces deux dispositions importantes prises par notre gouvernement pour redresser le pays se complètent. Le plan de relance est une chose : c’est l’affaire des hauts fonctionnaires de Bercy, et il s’agit d’actions à court terme. La reconstruction de l’économie du pays est une autre affaire : il s’agit de problèmes de structure, et ce sera bien, là, la mission de ce nouveau commissariat au Plan.

La mission confiée à ce nouvel organisme est bien la « reconstruction » de l’économie de notre pays, et il n’y en a pas d’autre. Certes l’heure est à une relance urgente de l’économie, mais passé cette phase, il va falloir s’atteler à la tâche de reconstruction de l’économie, et cela devra se faire sur de nouvelles bases car ce n’est pas en faisant fonctionner notre économie avec les lois et les règlements qui ont conduit à son déclin que l’on pourra doter le pays d’une économie prospère et dynamique.

Emmanuel Macron en avait, d’ailleurs, informé les Français dans son discours du 14 juin dernier leur indiquant que nous entrions, à présent, dans une nouvelle phase de son quinquennat, celle qui va consister à « bâtir un modèle économique plus fort, un modèle économique durable qui soit la clé de notre indépendance ». Et il avait donné les précisions suivantes : « Il nous faut créer de nouveaux emplois en investissant dans notre indépendance technologique, numérique, industrielle et agricole, par la recherche, la consolidation des filières, l’attractivité, et les relocalisations lorsque cela le justifie, et un vrai pacte productif ».

La France, après la période de reconstruction de son économie suite aux destructions causées par la Seconde Guerre Mondiale a voulu faire le pari de devenir une société « post-industrielle », et les dirigeants du pays, les uns après les autres, ont laissé décliner notre secteur secondaire en estimant qu’une économie moderne ne comportait plus de secteur industriel.

Ils ont tous été victimes du même aveuglement, se fiant par trop à la loi dite « des trois secteurs de l’économie » que leur avait enseignée Jean Fourastié.

Cet économiste français, on s’en souvient, avait publié, en 1949, « Le grand espoir du XXe siècle », un ouvrage qui eut un succès considérable, d’où l’on dégagea trop vite la conviction qu’une économie moderne, dite « post-industrielle », est constituée uniquement d’activités de services : on a alors affaire à une société de « l’intelligence et du savoir ». Dans cette vison de l’organisation du monde, on estimait que les tâches répétitives et pénibles de l’industrie seraient naturellement déléguées aux pays en voie de développement. On se rend compte, à présent, que ce fut une très grave erreur et la crise du Covid-19 a servi en cette matière de révélateur.

Un pays moderne a besoin de son secteur secondaire, celui de l’industrie, et il s’agit alors d’un secteur où les emplois, moins nombreux certes que dans la phase antérieure, sont à forte valeur ajoutée : on a affaire à ce que certains ont appelé « une société hyper-industrielle ». On n’avait pas vu que le secteur secondaire de l’économie est celui où le progrès technique est le plus élevé, qu’une société de services est très peu exportatrice en sorte que les exportations qu’elle génère sont incapables de couvrir toutes les importations, et l’on avait estimé que des pays comme la Chine et l’Inde resteraient indéfiniment des pays sous-développés. Que d’erreurs, donc, dans ces conclusions tirées hâtivement des travaux de Jean Fourastié.

Le paradigme de société « post-industrielle » a d’ailleurs été plutôt conceptualisé après les années Fourastié, en France par Alain Touraine et aux Etats-Unis par le sociologue Daniel Bell. Jean Fourastié avait bien indiqué, pourtant, que le progrès technique est un élément central dans le processus d’évolution de toute société, et il l’avait d’ailleurs pris comme critère dans sa classification des activités économiques en trois secteurs :

-le secteur primaire : Progrès technique moyen (PTM) : essentiellement l’agriculture

-Le secteur secondaire : Progrès technique haut (HPT) : essentiellement l’industrie

-Le secteur tertiaire : Progrès technique faible (PTF) : les services

Une société « post industrielle » ne doit donc pas se priver du secteur secondaire : c’est malheureusement ce que n’ont pas vu les autorités du pays, en France. Notre secteur industriel est ainsi passé de 26% du PIB à la fin des trente Glorieuses à 10,1 %, aujourd’hui, et ses effectifs se sont trouvés considérablement réduits, passant de 6,5 millions de personnes, en 1978, à 2,7 à présent. Et la France est devenue le pays qui est le plus désindustrialisé de tous les pays européens, la Grèce mise à part.

Il faut pour comprendre la dynamique de l’économie française, examiner l’évolution des différents agrégats suivants, sur une longue période :

(En % du PIB)   Dép, pub           Dép. sociales               PO            Endettement .

1980                    49,0 %                20,1 %                     39,0%           20,0 %

2000                    55,0 %                27,0 %                     44,0 %          60,0 %

2018                    56,4 %                36,1 %                     48,4 %          98,4 %

Ce tableau soulève immédiatement deux questions : pourquoi une telle dérive de tous ces ratios dans notre pays, depuis une quarantaine d’années ? Et comment se situe la France par rapport aux autres pays ?

Le tableau ci-dessous indique comment notre pays se positionne par rapport à la moyenne des pays européens :

(En % du PIB)          Dép.pub          Dép.sociales             PO          Endettement            Prod.indus

France                       56,4 %             36,1 %                   48,4 %        98,4 %                      10 ,1 %

UE                             46,7 %              28,2 %                  40,3 %        67,7 %                      17,2 %

L’’explication de ces évolutions se trouve dans la décroissance relative de notre secteur industriel ( cf. la dernière colonne du tableau) : la France qui est le pays où les dépenses sociales sont, et de loin, les plus élevées aujourd’hui de tous les pays européens est le pays où le secteur industriel a le plus régressé au point de se situer, à présent, au niveau le plus bas. On est donc incité à penser qu’il y a, vraisemblablement, une relation de cause à effet entre ces deux phénomènes.

La confirmation nous en est donnée par la relation étroite existant entre la production industrielle, dans les pays, et leur PIB/capita. Si, en effet, on rapproche les chiffres de production industrielle par habitant de différents pays avec l’importance de leur PIB per capita, on découvre qu’il existe une corrélation extrêmement étroite entre ces variables. La France, avec une production industrielle par personne faible, de 6.900 dollars/an (selon les données de la comptabilité nationale, c’est-à-dire en terme de valeur ajoutée), a un PIB/tête de 40.493 dollars, l’Allemagne avec un ratio de 12.400 dollars obtient un PIB/tête de 46.258 US$, et la Suisse qui est en tête avec 21.000 dollars a un PIB/tête extrêmement élevé : 81.993 US$.

La France se trouve ainsi au onzième rang, seulement, en Europe, en fait de PIB par habitant, ce que les Français paraissent ignorer…

Pour remédier à ce retard de PIB/tête dû à l’insuffisante production industrielle du pays les pouvoirs publics ont été amenés à augmenter, au cours des ans, leurs dépenses sociales. Et encore, tout récemment, a-t-on vu notre Président, pour faire face à la jacquerie des Gilets jaunes, débloquer d’un seul coup 17 milliards d’euros pour des aides sociales, une somme qu’il a fallu d’ailleurs emprunter : les gilets jaunes se plaignaient de la désertification croissante du territoire et de leur difficulté à boucler leurs fins de mois, phénomènes qui sont la conséquence même de la désindustrialisation du pays.

Il faut comprendre le cercle vicieux dans lequel se trouve engagée notre économie. On a l’engrenage suivant : des dépenses sociales croissantes pour pallier l’appauvrissement de la population résultant de la désindustrialisation graduelle du pays, qui ont gonflé, année après année, les dépenses publiques, d’où accroissement automatique des prélèvements obligatoires ; et ceux-ci se révélant chaque année insuffisants, recours à l’endettement extérieur pour boucler chaque fois les budgets du pays.

Il en a résulté une dette croissante qui a fini par atteindre 100 % du PIB en 2019 ; et on sait qu’elle va être portée à un peu plus de 120 % d’ici fin 2020.

Cet engrenage est un cercle vicieux du fait que les dépenses sociales consenties pour soutenir les chômeurs, les sans-emploi et leur famille, et finalement tout le pays, ont rendu inopérante la main invisible d’Adam Smith : les salaires et les conditions de travail ne se sont pas trouvés corrigés comme ils auraient dû l’être, la fiscalité a augmenté, et les entreprises ont donc continué à ne pas être compétitives, d’où la poursuite inexorable de la désindustrialisation du pays.

Bien évidemment, il va falloir mettre un terme à cet enchainement fatal, et pour cela restructurer notre économie. Sans quoi la France va continuer à s’endetter un peu plus chaque année, un endettement de plus en plus important comme le montre le tableau ci-dessous :

Dette publique ( % du PIB)

1980    20,0 %

1990    38,0 %

2000    60,0 %

2010    81,6 %

2019    100,1 %

Cet enchaînement infernal auquel se trouve condamnée notre économie a été enclenché il y a une quarantaine d’années sans qu’aucun des gouvernements qui se sont succédés n’ait pu y mettre fin. On ne pourra se dégager de ce mécanisme qu’en réduisant considérablement nos dépenses sociales. en Allemagne, elles ne sont d’ailleurs que de 25,1 % du PIB, et aux Pays bas, de 16,7 % seulement. Il y a en effet peu d’espoir que l’on puisse remonter très vite notre secteur industriel au niveau de la moyenne des pays de l’Union Européenne. Il faudrait pour que le pays retrouve ses équilibres que sa contribution à la formation du PIB soit d’environ 17 % du PIB : c’est le niveau auquel il faut qu’un pays se situe pour que sa balance commerciale ne soit pas négative. Des pays prospères, comme l’Allemagne ou la Suisse, sont très sensiblement au-dessus de la barre des 20 % du PIB, et ils affichent des balances commerciales largement excédentaires.

Reconstruire notre économie constitue une tâche extrêmement difficile car il va falloir toucher au droit du travail et à la fiscalité.

Et, au niveau européen, il faudra obtenir de l’UE qu’elle accepte d’ériger des protections douanières significatives aux frontières de l’ Europe pour protéger nos industries naissantes ou renaissantes de la concurrence des pays à bas salaires.

Au plan français, procéder à des reformes très profondes en matière de fiscalité et de droit du travail va se révéler très difficile car on va se heurter très vite aux syndicats. Mais faire de la prospective sans changer notre code du travail et notre fiscalité serait un exercice tout à fait vain : une simple satisfaction pour l’esprit. Il faut que nos entreprises soient placées dans un environnement complètement nouveau qui leur permette de croître et de prospérer. On pourra utilement examiner le cas de la Suisse qui est en tête de tous les pays : son code du travail et sa fiscalité sont très différents du nôtre. C’est un pays qui est à nos portes et dont le PIB/capita est le double du nôtre. Malheureusement, il n’est pas dans les habitudes des Français de s’inspirer des expériences d’autres pays.

Telle va donc être la tâche de ce nouveau Commissariat général au Plan : une tâche extrêmement ardue et particulièrement longue.

Claude Sicard
Consultant international