La dureté de la réalité ou la juste place ?

En cette fin d’été 2021, la naissance du pacte de sécurité AUKUS conclu entre Washington, Canberra et Londres, au détriment du contrat d’achat de  sous-marins à propulsion conventionnelle par l’Australie à la France, négocié de longue date et rompu en apparence de manière soudaine  et brutale, a déclenché une crise entre pays alliés d’une amplitude digne des soubresauts observés en termes de relations internationales pendant la période où la Société des Nations a vainement camouflé les vicissitudes et atermoiements de la diplomatie occidentale face à la montée des périls… 

Naguère, le rappel des Ambassadeurs en consultation dans leurs capitales était souvent le signe avant-coureur de l’imminence du déclenchement d’un conflit, un geste très fort qui augurait fort mal de l’avenir dans des contextes marqués par l’échec des négociations au travers de conférences de la dernière chance. Dans le monde qui émerge péniblement de la pandémie, il en va tout autrement et il est inéluctable que, dans le flot inexorable d’une communication où la forme l’emporte sur le fond, ce rappel se soldera par un retour des diplomates à leur poste à brève échéance et, dans ce  contexte précis, certainement pas par une rupture insensée des relations de la France avec les trois signataires du pacte AUKUS… 

Pour autant, cet incident où l’indignation et la colère des uns se heurtent à l’indifférence et au silence des autres (avec un léger fumet de ridicule plus  proche du vaudeville que du roman d’espionnage anglo-saxon) – particulièrement en Europe ou au sein de l’OTAN – est riche d’enseignements amers sur la dureté de la réalité lorsque deux Empires s’affrontent dans une zone géographique d’une importance cruciale pour l’avenir du monde. La France physiquement établie depuis des siècles dans la région indo-pacifique n’est plus un Empire et quand les intérêts respectifs de ses partenaires ne convergent plus avec sa perception de la situation, le renforcement de la présence stratégique américaine en mer de Chine, où transite plus du tiers du commerce mondial, prime sur toute autre considération et cela ne constitue pas une nouveauté si l’on veut bien se souvenir de la coopération nouée entre l’Australie, le Canada, les États-Unis, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni au sein de l’Alliance Five Eyes pour mieux surveiller l’expansion hégémonique de Pékin dans la zone…

Au fur et à mesure du déroulement de cette crise des sous-marins aux allures de canonnières, les éléments portés à la connaissance du public ne peuvent qu’être parcellaires au vu de la nature même du contrat et de ses enjeux financiers et de sécurité considérables, mais on a du mal à concevoir qu’il n’y ait pas eu de signes avant-coureurs de sa rupture, de difficultés, griefs ou autres aléas -surcouts, retards, modifications du contexte politique et stratégique, etc.- susceptibles d’alerter plus en amont les acteurs de ces négociations entre l’Australie et la France.

Ce n’est ni la première ni la dernière fois que des négociations contractuelles en matière d’armements sont rompues ou que des partenaires et alliés choisissent du matériel américain au détriment de fournitures françaises (Les F35 sont là pour nous le rappeler) dans un climat de compétition acharnée et impitoyable, où les considérations d’amitié historique ou plus récente n’ont pas cours depuis bien longtemps… Le pacte de sécurité AUKUS n’a certainement pas été conclu et signé au cours d’une réunion de circonstance entre amis à l’ombre des eucalyptus à Canberra, ou au cœur de l’été sur les pelouses de l’esplanade du National Mall à Washington autour d’une tasse de thé !

En attendant les échanges courtois et raisonnables annoncés au plus haut niveau entre deux des acteurs de ce mauvais feuilleton qui semble remettre les protagonistes à leur juste place dans le monde globalisé d’aujourd’hui, où la loi du plus fort tend à reprendre le pas sur le leurre de l’époque révolue et largement illusoire de relations internationales baignant dans le respect de la parole donnée, il est sans doute temps de se réveiller sur les dures réalités du moment et la nécessité d’anticiper les évolutions implacables d’une partie d’échecs dont l’Europe s’éloigne de plus en plus, troquant sa place de joueur pour un siège d’observateur passif. L’avertissement de Kaboul, la crise des sous-marins aujourd’hui, la victoire du parti du Kremlin aux élections législatives en Russie, autant de signaux d’un changement inexorable de la donne un peu partout,  qui devraient plus que jamais nous interpeller sur la place de la France dans le vaste monde en crise et en mutation profonde…

On peut s’interroger sur la réaction du Général de Gaulle en pareille circonstance et au souvenir de ses déboires face aux présidences démocrates outre Atlantique pendant la Seconde Guerre mondiale et au delà ; il y a cependant fort à parier qu’il ne serait pas tombé dans le piège des illusions perdues et que sa vision de l’histoire et la haute idée qu’il se faisait de la France, tout en étant conscient de ses limites quand elle se heurte à d’autres intérêts,  lui auraient probablement dicté le juste ton… L’avenir nous réservera encore bien des déconvenues, mais il y a toujours des leçons à tirer d’un échec, quel qu’il soit. Monde ancien, monde nouveau, l’amitié entre nations et alliés, si elle est fondée sur un socle de valeurs partagées, demeure tant que les intérêts jugés vitaux à l’aune des dangers auxquels on est confronté, n’imposent pas un changement de cap. L’art des diplomates est toujours après de recoller les morceaux en éteignant les braises de la discorde et en cernant bien où se dissimule le réel ennemi…

Eric  Cerf-Mayer