La Garde nationale aux abonnés absents

Alors que le gouvernement a lancé le 22 mars une plateforme de solidarité et annoncé mardi dernier la mise en place d’une « réserve sociale » constituée d’étudiants en travail social volontaires, Emmanuel Dupuy, Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) s’interroge sur l’absence de la Garde nationale.

Visiblement inspiré par la garde nationale américaine, capable de déployer des réservistes sous commandement local en quelques heures partout aux Etats-Unis pour faire face à une catastrophe naturelle ou à une crise majeure, François Hollande avait ressuscité à grand renfort de communication la Garde nationale française moins d’un an après les attentats de novembre 20151.

Il s’agissait alors de mettre en place, en France, une « force au service de la protection des Français »2, en réformant en profondeur nos forces de réserve. Effectivement, le décret de création de la Garde nationale du 14 mars 2017 précisait – en son premier article – qu’elle était destinée à concourir « à la sécurité de la population et du territoire ».

Aux Etats-Unis, les réservistes de la Garde nationale sont désormais en première ligne.

Le président Donald Trump s’est résolu très rapidement à placer sous financement fédéral la Garde nationale dans plusieurs Etats critiques (Californie, Washington et New-York) pour tenter d’endiguer le coronavirus qui touche désormais 85 000 Américains et a déjà tué près de 1 200 personnes. La totalité des Etats américains mobilisent actuellement des milliers de gardes nationaux pour faire face à la crise.

Ainsi, est-il parfaitement légitime de s’étonner qu’en France, la Garde nationale soit aux abonnés absents. Aussi, en pleine crise du COVID-19, au moment où le gouvernement met en place une « réserve sociale » composé d’étudiants et ouvre une plateforme pour mobiliser les volontaires contre le virus, on est en droit de se demander où donc est passée la Garde nationale ?

C’est d’autant plus inattendu et décevant que nos voisins anglais et allemands mobilisent leurs réservistes à grande échelle dans le cadre de la lutte contre la pandémie.

En réalité, notre garde nationale ne saurait être déployée comme telle, puisqu’elle n’est qu’une coquille vide, un échelon de concertation sans aucune autorité sur les forces de réserve, dont le commandement et l’emploi relèvent de leurs directions générales ou états-majors respectifs.

D’ailleurs, à ce stade de la pandémie, les réservistes français, qu’ils soient opérationnels ou citoyens sont confinés chez eux comme le reste de la population.

A ceux qui demandent à être mobilisé, on répond simplement que l’on n’a pas besoin d’eux !

Seuls les renforts prévus dans certains départements paraissent maintenus, des gendarmes de la réserve opérationnelle participant dans ce cadre au contrôle local des mesures de confinement

Au niveau national, les réservistes opérationnels « de » la Garde nationale en sont donc réduits à rejoindre la cohorte des 70 000 bénévoles (dont 30 % de personnes de plus de 70 ans) qui se sont inscrits sur la plateforme dédiée du secrétariat d’Etat à la Jeunesse…

Que dire, dès lors, aussi de son corollaire du Service national universel (SNU) ? Le recours à l’engagement de jeunes, dont la mission d’intérêt général n’est pas une fin en soi mais un moyen, cadre pourtant parfaitement avec l’appel à la réserve civique lancé par le Premier ministre, Edouard Philippe, il y a quelques jours et dont témoignent les nombreux volontaires ayant décidé de s’inscrire sur la plateforme jeveuxaider.gouv.fr.

Pourtant, la « société de l’engagement », dix ans après la création du service civique tarde à se concrétiser.

L’on ne compte que 400 000 jeunes ayant décidé de s’engager pour une mission ou cause d’intérêt général, entre 2010 et 2020…

De facto, « le déclic d’un engagement durable, par exemple en service civique ou dans la garde nationale » comme le mettait en avant son ministre de tutelle, le secrétaire d’Etat en charge de la Jeunesse, Gabriel Attal, en octobre 2019, semble loin de la coupe aux lèvres !

L’actuel gouvernement et notre président, au ton volontiers martial, dès lors qu’il s’agit de déclarer la guerre contre le coronavirus et qui a décidé de lancer l’opération « Résilience », serait pourtant bien inspiré de s’appuyer sur les travaux nombreux qui préconisent un usage dédié des réservistes, dont on a coutume de dire qu’ils sont doublement citoyens.

L’ancien député et actuel maire de Saint-Mandé, Patrick Beaudoin, dans un rapport3 présenté au président de la République de l’époque, Nicolas Sarkozy, en août 2010, venait rappeler la nécessité de se doter d’une « Garde nationale sans armes » qui « serait d’un apport non négligeable lors de crises pandémiques ou écologiques, par nature inopinées, diffuses et souvent violentes ».

L’ancien secrétaire d’Etat à la Défense et aux anciens Combattants, Jean-Marie Bockel, actuellement sénateur du Haut-Rhin devrait, de ce point de vue, être triplement inspirant. Il est l’élu d’un des foyers les plus agressifs sur notre territoire et a, à ce titre, appelé à une mobilisation des forces armées, par le truchement de la mise en place, en Alsace, des moyens du Service de santé des armées (SSA), fort utile pour soulager des capacités hospitalières dramatiquement et humainement à bout. Pourtant, le SSA et ses 14 500 hommes et femmes, a lui aussi été victime des coupes budgétaires ayant grevé les budgets dédiés aux forces armées, comme l’ont rappelé plusieurs rapports de la Cour des comptes (février 2013) et du Haut-Comité d’évaluation de la condition militaire (en novembre 2018 et juillet 2019).

Mais, surtout, Jean-Marie Bockel, avec sa collègue, Gisèle Jourda, sénatrice de l’Aude, écrivait-il, déjà en juillet 2016, que la Garde nationale avait avant tout « le double objectif d’offrir des voies de réalisation aux souhaits d’engagement civique de la population (…) et de procurer aux pouvoirs publics les moyens de consolider en tant que de besoin, l’action de ces services »4 : n’est-ce pas là précisément la situation dans laquelle nous nous trouvons ?

Enfin, dans un précédent rapport consacré à la cyberdéfense5, l’ancien ministre confirme que la mise en place d’une réserve citoyenne composée de jeunes techniciens et informaticiens et dédiée à la résilience face aux cyberattaques qui accompagnent, aujourd’hui, la pandémie aurait aussi dû être une priorité nationale. Il n’en n’a rien été, hélas, par faute de capacité de penser cette crise par anticipation. Pourtant, les livres blancs de 2008 et de 2013 ainsi que la Revue stratégique de 2017 incitent les responsables nationaux et élus locaux à se préparer à la gestion d’une pandémie de nature et proportion exceptionnelles.

Pourtant, la disparation de l’Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (EPRUS, créé en mars 2007 mais dissout en janvier 2016) est un triste témoignage de l’insuffisante préparation en amont et de la non prise en compte du concept de préparation aux crises et du principe de précaution, au même titre que la carence actuelle en masques de protection FFP2, alors que la France possédait un stock de près de 1,4 milliard en 2012 !

L’on est, en effet, en droit de se poser la question de la réalité de l’adage populaire « gouverner, c’est prévoir ».

A l’heure où la facilité et une certaine paresse sémantique autorise toutes les digressions autour de la notion de « guerre » contre le Covid-19, la relecture de Jean Jaurès devrait peut-être ré-inspirer nos actuels dirigeants, si diserts à appeler à la mobilisation générale, à l’instar du ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume qui appelait les Français à venir renforcer la « grande armée de l’agriculture » (sic).

Le pacifiste tarnais venait ainsi nous rappeler une vérité toujours d’une brulante actualité : « pourquoi (…) donner le nom distant et atténué de « réserve », un nom de second plan, (…) et qui dans un système authentique et vrai de nation armée formeraient la véritable armée active, la grande masse organisée pour le combat ? »6.

Parfois se plonger dans l’histoire et tenir compte de l’expérience du passé, permet de se prémunir de fatales conséquences… en d’autres termes, ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement.

Emmanuel Dupuy
Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE)

  1. Décret n° 2016 – 1364 du 13 octobre 2016 relatif à la Garde nationale.
  2. Décret n° 2016 – 1364 du 13 octobre 2016 relatif à la Garde nationale.
  3. Rapport à M. le Président de la République « Parcours de la citoyenneté, du civisme et de l’esprit de défense : Vivre la France dans la République » (Patrick Beaudouin, Député-maire de Saint-Mandé, membre de la Commission de la Défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale – 25 août 2010
  4. Rapport n° 793 de la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat : « Garde nationale : une réserve militaire forte et territorialisée pour faire face aux crises », (Sénateur du Haut-Rhin, Jean-Marie Bockel et Sénatrice de l’Aude, Gisèle Jourda – juillet 2016).
  5. Rapport n°681 de la Commission des Affaires étrangères et de la défense et des forces armées du Sénat : « La cyberdéfense : un enjeu mondial, une priorité nationale » (Sénateur du Haut-Rhin, Jean-Marie Bockel – juillet 2012).
  6. Jean Jaurès, L’armée nouvelle, 1910.