Terra incognita – Journal éphémère, libre et prospectif

Depuis le 17 mars, la France est confinée en raison de l’épidémie de coronavirus. Pierre Larrouy, économiste et essayiste, tient pour la Revue Politique et Parlementaire, un journal prospectif.

L’animisme algorithmique, mardi 31 mars

Je retiens et savoure cette expression : animisme algorithmique. Il est marquant que deux auteurs, qui réfléchissent aux questions des dérèglements de la mondialisation, en proposent, l’idée quasi simultanément (Achille Mbembe, Le Brutalisme et Miguel Benasayag La Singularité du vivant et La Tyrannie des Algorithmes).

Il y a dans cette locution un trait central des interrogations actuelles sur la mondialisation et les prospections autour d’une autre gouvernance de celle-ci.

Si l’on veut passer de la crise des utopies à des utopies de la crise, il faut bien nommer ce qui pourrait apparaître comme un substrat commun à tous les dysfonctionnements rencontrés.

L’animisme algorithmique c’est l’épaisseur de la technologie dominante actuelle, mais pas seulement, c’est aussi son langage. Et c’est bien ce trouble que l’on ressent, ne serait-ce que par l’abus de langage que constitue l’expression d’intelligence artificielle.

Les craintes de la puissance de la technologie se doublent d’interrogations sur une profondeur qui recèle un mystère. Un mystère qui ressemble fort, dans le fantasme et dans la réalité, à nos fonctionnements neurocognitifs mais aussi inconscients. Marvin Minsky et Jacques Lacan partent en bateau…

Freud avait ouvert la voie d’un mystère avec la découverte de l’inconscient. Nous vivons bien, maintenant, avec cette idée, sans être, pour autant, tous devenus psychanalystes. Mais aujourd’hui c’est ce que nous assimilons à une machine, une machine à calculer, beaucoup plus vite que nous, qui nous confronte à un mystère et aux angoisses d’une concurrence déloyale.

Le big data et les algorithmes permettent des avancées considérables. Mais l’épaisseur de leur fonctionnement n’est ni aisément compréhensible, ni, du tout, pensée.

Confrontés aux mystères de la nature, l’animisme en a toujours permis une sublimation et, ainsi, une appropriation, une culture. Pour l’anthropologue Philippe Descola, l’animisme suppose la multiplicité des manières d’habiter le monde.

Tout travail de projection, vers un monde plus pacifié, suppose de lever les craintes partagées autour de l’envahissement par le numérique et les algorithmes de l’organisation humaine planétaire. L’animisme peut nous apporter des références de cette réappropriation humaine de son devenir et l’espoir d’une grande réparation.

Nos sociétés déstabilisées ont besoin de renouer avec le vivant et son insoumission structurelle, et, il faut l’espérer définitive.

Il faut retrouver une certaine primitivité face aux mirages du trans-humanisme.

L’impératif climatique nous y invite dans l’urgence. Les fondations d’une nouvelle idéologie sont à bâtir. Celle-ci est nécessaire pour produire une nouvelles espérance collective pour le nouveau monde à préparer. Les sphères politiques et, plus largement publiques, se sont laissées dévorer par la sphère numérique.

L’humanité possède une masse incroyable de données sur le vivant mais cela n’autorise pas à faire du vivant une suite de nombres.

Il n’y a pas de réparation possible sans profonde interrogation de la notion de progrès aujourd’hui.

La démocratie, en particulier, ne peut survivre sans promesse de progrès individuel et collectif.

Mais cela ne peut se faire au mépris de la nature et au risque de la déshumanisation.

Nous manquons d’un projet politique de cette indispensable (et donc pensable) idéologie du vivant.

Il semble évident que la réponse nécessaire, pour tour cela, ne peut pas être un repli illusoire mais au contraire le dessein d’un nouvel universalisme.

Pierre Larrouy
Economiste et essayiste