La guerre Afghane au prisme de l’histoire

En 1885, le manuel général de l’instruction primaire offrait à la lecture des instituteurs français un court article d’Elisée Reclus relatif à l’importance stratégique de l’Afghanistan.

Le géographe écrivait : « Parmi les hautes terres de l’Afghanistan oriental, que limitent au nord les crêtes neigeuses de l’Hindou-Kouch ou Caucase indien, l’Asie antérieure touche à ce Toit du monde qui est le centre orographique du continent et où confinent également l’Inde, l’Empire chinois et les territoires de l’immense Russie. En cette région, l’une des moins explorées du continent, le socle de plateaux sur lequel s’élèvent les grands sommets dépasse en altitude les plus hautes cimes des Pyrénées, et cependant c’est à une petite distance à l’ouest que s’ouvrent les passages les plus fréquentés de tout temps entre les plaines du Turkestan et la vallée de l’Indus : de là l’extrême importance militaire de l’Afghanistan et son rôle plus grand encore dans l’histoire du commerce et des migrations » 1. Ces lignes, écrites à la suite des deux premières guerres anglo-afghanes eussent été lues avec profit par les amateurs d’expéditions punitives du XXIe siècle naissant. En effet, la configuration géographique si particulière de ces terres, ajoutée au caractère de sa population laisse peu de place à la pusillanimité ou à l’inconséquence de conquérants potentiels.

Certes, ces hautes terres furent conquises à certains moments de l’histoire, mais n’est pas Alexandre qui veut.

Lors de la première guerre anglo-afghane (1839-1842), une colonne britannique comprenant 16 500 personnes prit la direction de Jalalabad. Tous furent tués ou faits prisonniers entre le 6 et le 13 janvier 1842 lors de la bataille de Gandamak. Le seul survivant fut le docteur William Brydon. Lord Palmerston invita alors à une expédition punitive en déclarant au Parlement :

 « Il n’y a rien qui puisse nous infliger un plus honteux déshonneur, rien qui puisse faire monter une plus profonde rougeur aux joues de tout Anglais, rien qui puisse porter un coup plus fatal à notre domination dans l’Inde, que l’abandon de l’Afghanistan dans de pareilles circonstances »2

Les morts demandant vengeance, le gouvernement de l’Inde se prépara à envahir de nouveau cette terre de lugubre mémoire. Deux corps d’armées britanniques entrèrent en Afghanistan par des voies différentes durant l’été 1842. Ils atteignirent Kaboul en septembre. En représailles du carnage, le général Pollock ordonna l’incendie du bazar de Kaboul après qu’Istalif et Charikar, au nord de Kaboul, eussent subi un sort identique. Les deux corps d’armée quittèrent alors l’Afghanistan et l’émir Dost Mohammed retrouva Kaboul, où il régna sans partage jusqu’à sa mort en 1863. Une partie de la civilisation persane échappait ainsi à l’emprise occidentale.

            D’un point de vue historique, la Perse s’ordonne autour de deux pôles cousins séparés par des déserts centraux3 : à l’Occident, les terres d’Iran, conquises à compter du VIIe siècle, ont vu s’épanouir une civilisation commerciale sophistiquée échangeant volontiers avec les riches plaines de Babylonie. Empêchés de monter à cheval ou de porter l’épée, l’aristocratie iranienne décapitée par les conquérants arabes céda rapidement le pas aux séducteurs du bazar. A l’Orient, les vigoureux et frugaux montagnards d’Afghanistan échappèrent à la plupart des conquérants. Cultivant des vertus militaires et religieuses, ils effectuaient à intervalles réguliers des raids sur le ventre indien aux innombrables richesses agricoles. L’on comprend ainsi que le noyau montagnard persan, dont les centres féminin et masculin sont hermétiquement séparés par un couloir de sécheresse climatique, entretienne des liens opposés avec les pôles agricoles avoisinant : le ventre babylonien fut exploité par les commerçants iraniens tandis que celui de l’Inde était régulièrement mis à la rançon par les combattants afghans.

Cette double polarisation de la civilisation persane est très ancienne, peut-être antérieure à la conquête arabe4.

            Pour bien comprendre le pôle afghan, il faut entrer dans ses paysages. James Darmesteter (1849-1894) nous a livré dans ses Lettres sur l’Inde à la frontière Afghane un récit très coloré de ses paysages frontaliers du sud :

« Peshawar est une oasis de verdure, où les vastes bungalows disparaissent dans les branches entrelacées des palmiers, des mûriers et des saules et dans les haies de jasmins et de roses. Nous sommes en avril, et Peshawar est en fête : entre un hiver polaire et un été torride, elle jouit d’un printemps qu’elle sait éphémère et qui n’en est que plus doux. Peshawar a ses saisons à elle, étant hors du cercle de la mousson : un été aux flammes sèches qui asphyxie, puis un hiver implacable ; pendant dix mois, c’est l’enfer ; mais il y a deux mois de paradis, et alors je ne sais point d’avenue plus adorable, ni à Paris ni même à Bombay, que ces larges voies, épanouies de soleil, de parfum et de fleurs, et qui montrent au lointain la montagne bleue, la montagne noire, la montagne brumeuse ou neigeuse. Il est tel de ses ronds-points plus beau que le rond-point de l’Elysée, car, au lieu de monter vers le vide, il monte par toutes ses ouvertures vers les bengalows de Dieu, vers les cimes où posent les nuées et l’azur5. »

Aux marches de l’Inde, les Anglais restent fidèles à leurs habitudes : le polo deux fois la semaine ; de temps en temps, un gymkhana, et, tous les jours, une partie de cricket : ubi cricket, ibi patria6. Les robes roses et les robes blanches colorent le jardin, avec des essaims de bébés sortis tout vivants de l’album de Kate Greenaway ; les équipages s’enfilent à la porte du club ; les domestiques en turban rouge retiennent les poneys qui piaffent. A cinq milles de là se trouve une maison nommée la dernière maison de l’Asie, parce qu’au-delà c’est la fin du monde, c’est la barbarie, l’inconnu, un chaos où apparaissent confusément des figures d’Afghans, de Tartares et de Russes7. James Darmesteter poursuit :

« Comme le fond du caractère afghan est l’indépendance personnelle et le droit absolu de l’individu, la communauté de mœurs, au lieu d’amener la formation d’un gouvernement et d’un ordre réglé, n’aboutit qu’à la lutte des égoïsmes et à la guerre continue de tous contre tous. Chaque tribu vit à part, ne s’occupant de la tribu voisine que pour lui enlever son bétail, se coalisant avec elle pour en piller une troisième, et partagée elle-même par les querelles intestines de ses Montaigus et de ses Capulets. Quand l’Afghan ne va pas dans l’Inde en quête d’une couronne, le coin de montagne et le village qu’il habite offrent un horizon assez large à son ambition, et la caravane qui passe lui tient lieu de Delhi et du Kohi-Nor » 8. 

Rares étaient les voyageurs qui avaient parcouru l’Afghanistan au XIXe siècle. En réalité, jusqu’au début du XXe siècle l’Afghanistan était resté replié sur lui-même, fermé à toute présence étrangère. Le peu que l’on savait de ce pays avait été rapporté par quelques voyageurs intrépides : Marco Polo au XIIIe siècle, le Français Jean-Paul Ferrier9, des voyageurs anglais comme Burnes et Wood ainsi que par des officiers britanniques qui avaient participé aux deux guerres anglo-afghanes de 1838-1841 et 1878-1881, puis par ceux qui avaient collaboré aux travaux de la Commission afghano-anglo-russe de délimitation de la frontière du nord-ouest de l’Afghanistan (1884-1886), comme le colonel C. E. Yate et le capitaine P. J. Maitland. Sauf dans le cas de Ch. Masson dont l’activité avait des visées véritablement scientifiques, leur séjour en Afghanistan contribua plus au développement des connaissances cartographiques et géographiques qu’à celles des monuments, et leur intérêt pour l’histoire se manifesta principalement dans la recherche des monnaies pour lesquelles ils n’hésitaient pas à éventrer les stupas bouddhiques qui recelaient des dépôts monétaires.

            Deux clefs sont essentielles à la compréhension de l’Afghanistan : d’un point de vue géopolitique, sa puissance est proportionnelle à la faiblesse de ses voisins iranien et indien. Il se présente donc fondamentalement comme le centre de substitution des constructions géopolitiques persanes. Puisant au même héritage poétique que l’Iran, il partage avec lui la même sophistication littéraire tout en s’en distinguant par une culture militaire plus vivante. Ne représente-t-il pas la partie invaincue de l’aire de civilisation persane, celle qui résista aux invasions qui balayèrent les piémonts occidentaux ? Aussi incarne t-il la contrée des poètes en armes, face auxquels les armées réglées ont généralement conservé un souvenir cuisant.

Thomas Flichy de La Neuville

  1. Elisée Reclus, L’Asie antérieure, Tome IX de la nouvelle géographie universelle, 1876.
  2. John Lemoinne, « Des derniers Évènemens de la Chine et de l’Afghanistan », Revue des Deux Mondes, tome 32, 1842, p. 1000-1019.
  3. La présence de déserts dans la partie centrale de l’Iran expliquerait la scission entre la Perse et l’Afghanistan. Ces régions chaotiques, desséchées et fiévreuses du centre de la Perse avec leurs paysages azoïques aux reliefs ruiniformes ou lunaires se prêteraient volontiers au tournage d’un nouvel épisode de la conquête de la lune. Pourtant la vie n’en est pas totalement absente. Des pistachiers qui vivent plus de cent ans peuvent y résister à des conditions extrêmes : un froid de – 25° et des températures estivales supérieures à 30° sur des sols pierreux. S’y trouve également le Parrotie de Perse ou arbre de fer qui résiste à des températures de – 25°. Le désert de Kavir est le domaine du guépard asiatique, du lynx, du lion et du chacal doré qui se nourrissent d’onagres et de gazelles. Les villes y constituent de véritables oasis dans la mesure où elles sont séparées par des centaines de kilomètres de désert. Toutefois, le plateau central se présente surtout comme une zone tampon géopolitique. Depuis des siècles, les marécages salés du Dasht-e-Kavir et les dunes de sable du Dasht-e-Lout coupant les communications du plateau avec les grands centres de la civilisation perso-babylonienne.
  4. La double polarisation de l’Élam auprès des fleuves de Mésopotamie et des montagnes du Zagros préfigure peut-être, la scission future de l’Empire perse entre une partie iranienne, influencée par l’héritage commercial des civilisations marchandes d’Irak, et une partie afghane au sein de laquelle les rudes traditions militaires demeurent intactes.
  5. James Darmesteter,Lettres sur l’Inde à la frontière afghane, 1888.
  6. James Darmesteter, Lettres sur l’Inde à la frontière afghane, 1888.
  7. James Darmesteter, Lettres sur l’Inde à la frontière afghane, 1888.
  8. James Darmesteter, Lettres sur l’Inde à la frontière afghane, 1888.
  9. Militaire français, Joseph Philippe Ferrier (1811‒1886) fut instructeur dans l’armée de Perse (l’Iran actuel) de 1839 à 1842, puis de nouveau de 1846 à 1850. Il fut envoyé en mission diplomatique en Europe par le souverain kadjar Muhammad Shah (1808-1848, règne : 1834‒1848), mais tomba en disgrâce et fut obligé de quitter la Perse. Il fut de nouveau affecté en Perse en 1846, après avoir entrepris un dangereux périple terrestre au travers de l’Afghanistan et de la Perse de 1844 à 1846. Tout en travaillant pour l’armée persane, Ferrier rendait compte au gouvernement français et cherchait à promouvoir les intérêts français dans la rivalité avec la Grande-Bretagne et la Russie pour influer sur le pays. Ferrier écrivit deux ouvrages majeurs fondés sur des recherches historiques et sur ses propres observations. L’ouvrage Caravan Journeys and Wanderings in Persia, Afghanistan, Turkistan and Beloochistan fut publié à Londres en 1857. Il fallut attendre 1870 pour que paraisse l’édition française, Voyages et aventures en Perse, dans l’Afghanistan, le Béloutchistan et le Turkestan.