« La marque jaune »

L’histoire de l’immédiat est d’autant plus complexe à analyser que l’on ignore si cet immédiat fera, en fin de compte, Histoire, c’est-à-dire sens et portée pour l’avenir.

Depuis qu’ils ont surgi à l’automne 2018, les « gilets jaunes » n’ont cessé de défier les lois de l’apesanteur politique contemporaine. Pour au moins deux raisons : ils échappent aux corps intermédiaires dont ils témoignent de la déshérence, voire de l’échec, et ils bousculent les grilles de lecture de commentateurs socialisés dans une approche du monde qui privilégie bien plus la continuité que la rupture.

Ritualisant sa mobilisation samedi après samedi, le mouvement, né d’une France « périphérisée » bien plus que périphérique, s’est construit numériquement d’abord, physiquement ensuite à travers ses « actes » hebdomadaires, enfin grâce au soutien indéniable de l’opinion qui a constitué son carburant le plus efficient. Les « gilets jaunes » prolongent pour une part le processus de « dégagisme » dont, bien plus qu’il ne l’avait inspiré, le macronisme s’était nourri et qu’il avait ainsi incarné au printemps 2017, suite à une élection présidentielle à plus d’un titre atypique.

Le « giletisme » interroge tant dans sa dimension événementielle que sociale et politique.

Il est un enfant qui a su user des formes modernes d’expression et de mobilisation mais il n’en demeure pas moins au préalable un « fait social » dont la nature politique s’émancipe des catégories qui jusque-là se sont appropriées l’espace démocratique.

Ce produit est complexe car non binaire : il traverse telle une flèche de nombreuses catégories, des sensibilités parfois contradictoires, et des territoires urbains, semi-urbains et ruraux ; il agrège des sociologies en quête de bien-être économique certes mais aussi de considération citoyenne, de quête de dignité, mêlant parfois dans un même élan revendications matérielles et… fraternelles ; il ne parle enfin aucune langue reconnaissable au premier son pour l’historien, le politiste, le sémiologue, l’économiste.

C’est ce que disent la plupart des contributeurs qui ont accepté de participer à ce dossier dont l’objectif consiste à esquisser en première intention une compréhension d’un phénomène presque radicalement nouveau.

Le paradoxe (ou l’ironie c’est selon) vient du fait que les « gilets jaunes » prennent comme à revers le « nouveau monde » dont Emmanuel Macron et ses marcheurs s’étaient faits les hérauts et chantres. Le « giletisme » draine le tellurique là où la start-up nation emblématise le post-modernisme. La confrontation est d’autant plus intense qu’elle ramène au premier plan des figures parfois oubliées de notre imaginaire : les forces sociales, la violence qui n’a pas manqué d’émailler les manifestations hebdomadaires, le peuple dont les « gilets » se veulent à leur manière la nouvelle incarnation, les territoires « cornerisés » d’une France qui a additionné malencontreusement tradition jacobine, abandon du volontarisme propre au projet gaulliste d’aménagement territorial et effets de politiques européennes dépourvues de lisibilité démocratique…

Ce composé « chimique » est au principe d’un moment qui cristallise une triple crise : celle de notre modèle social dont Emmanuel Macron a indéniablement perçu la texture, dés sa campagne ; celle ensuite du modèle européen dans son épure née à partir de Maastricht et dont le rejet du traité constitutionnel avait en 2005 signifié la virulence ; celle enfin d’un modèle institutionnel, la Ve République, dont les ressorts démocratiques se distendent au point de faire douter de la viabilité du régime tant dans son expression présidentielle que dans sa capacité à représenter le corps politique de la nation.

Souvent la tonalité pré-révolutionnaire des événements a été relevée par nombre d’observateurs et analystes.

Le refus des « gilets » d’intérioriser les cadres normatifs et routiniers de l’exercice politique et social souligne la délégitimation qui travaille en profondeur, et depuis des années, l’acceptabilité des institutions.

Après le vote protestataire, l’abstention massive, le « giletisme » constitue, last but not least, la dernière expression de cette extension toujours plus invasive du domaine de l’anomie.

Les témoignages de figures de la contestation soulignent aussi la volonté, parfois prolifique mais toujours récurrente, d’expérimenter de nouvelles formes d’espaces démocratiques. Ils réactivent l’utopie dans une société sceptique et désenchantée. Les propos des femmes campant sur les ronds-points attestent du rôle éminent de ces dernières dans la dynamique de terrain mais ils explicitent, non sans émotions, cette « misère du monde » dont Bourdieu avait profilé voici deux décennies la silhouette allongée sur nos irénismes d’après guerre-froide. Loin de se défier de la « politique » sui generis, les « gilets » soulignent le statut premier de celle-ci dans sa configuration conflictuelle, ainsi que la décryptaient en leur temps des auteurs comme Carl Schmitt et Julien Freund ; mais au-delà ils signifient un retour du besoin et de la volonté politique, de la maîtrise suggérée et impulsée par celle-ci contre un certain nombre de partis pris « techno-économiques » comme si face à « l’administration des choses », la France des ronds-points appelait à rétablir « le gouvernement des hommes »…

Arnaud Benedetti
Rédacteur en chef de la Revue Politique et Parlementaire
Professeur associé Paris Sorbonne