La méthode irlandaise

Pour Françoise Thibaut, professeur des universités, membre correspondant de l’Institut de France, l’actuel désordre parlementaire n’a rien d’effrayant. Elle nous rappelle que l’obstruction face aux intentions d’une majorité est une pratique classique et  ancienne.

Il y a un siècle et plus, les Indépendantistes irlandais, imprudemment élus aux Communes, ont réussi à bloquer les débats parlementaires britanniques en déposant des milliers d’amendements et en organisant le chahut en séance. Donc rien de nouveau sous le soleil parlementaire. C’est une pratique classique d’obstruction face aux intentions d’une majorité – donc d’un gouvernement – qui paraissent injustes, mal fondées, mensongères, abusives, passéistes… en fin, tout ce que l’on reproche à un pouvoir qui paraît vouloir imposer sa volonté de manière autoritaire.

Un grand classique, donc, déjà pratiqué en Grèce ancienne, au Sénat romain, et plus proche de nous, lors de l’imprudente convocation des Etats Généraux de 1788, lesquels entraînés par l’obstruction des représentants du Tiers et de quelques autres, pour obtenir la réunion en commun des trois « Ordres », se retrouvèrent Assemblée nationale liquidatrice et vociférante. On connaît la suite…
Que dire des fameuses « broncas » hispaniques dont le vacarme intramuros empêchait tout débat ? Et des pratiques suédoises ou britanniques depuis qu’existent les représentations plurales ? Voire les interminables obstructions infligées à la pauvre May puis à BoJo, avant qu’il ne se sente triomphant, à juste titre d’ailleurs. Mais laissons le temps passer….

Pour lutter – en partie – contre les blocages et les désordres de l’ingérable IVe République, la Constitution de la Ve, assez autoritaire il faut l’avouer, inventa d’éventuelles limitations aux débats trop longs, ou trop agités et stériles, en arrêtant les navettes et permettant au Gouvernement de reprendre la main.

L’actuel désordre parlementaire, joint à celui de la « rue » n’a rien d’effrayant en lui même : il constate seulement une disjonction entre la représentation élue ou populaire et l’Exécutif porté au pouvoir, lequel, enveloppé de ses propres illusions, s’obstine à imposer ce qui est inexpliqué, semble mensonger ou inadapté.

En fin de compte l’art politique consiste à continuer de tracer la route commune sans casser l’union de tous les acteurs qu’on a la charge ou l’ambition de gouverner.

Car qu’est-ce que gouverner ? C’est « maintenir ensemble » toutes les différences, arbitrer les opinions, les requêtes, les oppositions et les interpréter de manière constructive afin, justement, de continuer le permanent dialogue entre « ce que l’on veut » et « ce que l’on peut », ce que nous sommes et ce que nous souhaitons.

Et puis il y a ce mot embarrassant : la « gouvernance »  évoquant un délayage mouvant d’une autorité ramollie et multiforme, se mêlant de tout avec autant d’arrogance que d’incompétence. « Qui trop embrasse mal étreint » dit l’indéboulonnable dicton. Tocqueville recommandait de déléguer et de décentraliser lorsque, pour le pouvoir en place le burn out (excusez l’anglicisme) ou le karoshi (mot japonais indiquant l’épuisement au travail) sont proches, invitant à de plus amples désordres.

Bref, le salmigondis des urgences, des coups bas, des enfantillages, des imprévus, de l’inutile ou du fondamental, fait oublier l’essentiel, donne un aspect diffus et confus. Comme un drapeau effiloché par les vents contraires. Cela rappelle sauvagement le Directoire (1793) : brève période achevant la Ière République française : après avoir mis fin à l’odieuse Terreur de Robespierre, l’avoir raccourci avec ses copains, les Thermidoriens entreprirent d’inventer un Etat vertueux, une nouvelle constitution, tentèrent de simplifier « d’universaliser » une Révolution qui ne finissait pas, elle même vacillante sous les coups de barre à droite ou à gauche1. Tout cela dans la discorde la plus totale, le délire financier, les chamailleries d’hémicycle, l’impudeur de l’argent face à une misère qui ne voulait pas diminuer. Trop d’élus, trop de notables, pas assez de compréhension, de fondement et de justice. A la fin, Sieyès eut sa terrible phrase, cynique et lucide : « je cherche un sabre ». La famille Bonaparte quittait son île, en proie au mal de mer, pour rejoindre les plus doués de ses fils regrettant peut être de n’être point génoise.

La France ne vit que de mouvements, de saccades, de regrets, de mécontentements, les yeux tournés vers d’illusoires performances.

Depuis tout ce temps, ce qui a sans doute le moins changé, est la discorde profonde entre « le peuple » et ses dirigeants quels qu’ils soient. Le peuple français est celui de la « défiance », de la méfiance, car il en a tant vu de ces gouvernements qui promettent et ne tiennent pas, ou si peu2. Vous rajoutez une couche d’information instantanée, et voila le blocage contemporain.

C’est une idée ni de gauche ni de droite, ni de rien du tout ; juste une sorte de désespérance face à l’incongruité de vouloir continuer un système plus que bicentenaire qui fonctionne mal, devenu trop compliqué, inadapté à la rapidité, à l’argent roi, à l’ignorance des règles et du droit, de l’équité et des bienfaits de la méditation.

Allons, courage…

Françoise Thibaut
Professeur des universités
M
embre correspondant de l’Institut de France

  1. La Première République, Christine Le Bozec, Perrin
  2. La société de défiance, Yan Algan et Pierre Cahuc, Editions rue d’Ulm