La nouvelle route de la servitude : la crise actuelle et ses conséquences possibles, à la lumière des 75 dernières années

En 1944, l’économiste Friedrich Hayek faisait paraître La Route de la servitude, ouvrage qui devait devenir l’un des plus marquants de la pensée libérale du XXe siècle. L’auteur y soulignait la tendance de l’État à toujours rogner sur les libertés individuelles, tendance ouvrant ainsi la voie au totalitarisme et à l’asservissement général. En quoi les thèses défendues dans ce livre retrouvent-elles toute leur actualité dans le contexte de la crise sanitaire actuelle et de ses possibles conséquences ? Réponse de Matthieu Creson, enseignant-chercheur.

Le combat entre libéraux et étatistes au XXe et XXIe siècles : bref retour sur la période 1945-2010

Loin de s’inspirer des idées défendues par Hayek, les gouvernants qui se sont succédé à la tête des pays occidentaux durant les Trente Glorieuses ont largement privilégié les préceptes de Keynes, appliquant, dans bien des cas, un curieux mélange de libéralisme et d’étatisme. Ce qui n’est nullement surprenant : comme l’a souvent rappelé Pascal Salin, l’économiste britannique offrait précisément aux dirigeants politiques (ce qui reste toujours vrai aujourd’hui) la justification économique de leur action politique. Période marquée par une croissance continue et un faible taux de chômage, les Trente Glorieuses n’en ont donc pas moins été caractérisées par l’hypertrophie de l’État et l’élargissement ininterrompu de sa sphère d’influence dans nos sociétés. En Grande-Bretagne, l’alternance des torys et des whigs s’est accompagnée d’une même conduite keynésienne des affaires du pays, transformant celui-ci en l’une des sociétés européennes les plus étatisées et les plus bureaucratisées qui fussent alors.

Et puis patatras ! Surviennent les chocs pétroliers des années 1970 ainsi que la stagflation, provoquant, dans les pays occidentaux, la remise en question des théories de Keynes. La « révolution conservatrice », pour reprendre les mots de l’essayiste Guy Sorman, se met alors en marche, aussi bien aux États-Unis avec Ronald Reagan, qu’en Grande-Bretagne avec Margaret Thatcher, ou encore en Nouvelle-Zélande avec Roger Douglas. Dans son discours d’investiture du 20 janvier 1981, Reagan prononça cette phrase demeurée célèbre : « l’État n’est pas la solution à nos problèmes. L’État est le problème ». Aujourd’hui encore, en 2020, on reste stupéfait, en France, devant l’audace de cette déclaration, émanant non d’un simple homme politique, mais du chef d’État en personne de la première puissance mondiale. Cette conviction, même nos politiques de droite seraient à cent lieues de pouvoir ne serait-ce qu’un seul instant la concevoir, à plus forte raison l’exprimer publiquement. Quel abyme idéologique sépare les « révolutionnaires conservateurs » des années 1980 de nos actuels gouvernants ô combien timorés, biberonnés qu’ils sont depuis une trentaine d’années aux idées sur la possibilité d’une « troisième voie », sur la nécessité d’ « humaniser » le capitalisme libéral, et de le rendre plus « équitable » et « solidaire » !

Au vu de cette déclaration de Reagan, on se demande d’ailleurs qui sont en fait les vrais « réactionnaires » : sont-ce les disciples de Mises et de Hayek, comme Margaret Thatcher ou Ronald Reagan, qui se sont employés à soustraire l’individu à la mainmise de l’État, et à corriger les méfaits engendrés par plus de 30 ans d’étatisation et de collectivisation de l’économie ? Ou bien sont-ce les adeptes du vieux keynésianisme, lequel avait largement montré, dans les années 70, non seulement son incapacité à résoudre les problèmes économiques de nos sociétés, mais même sa contre-productivité et sa nocivité.

Novembre 1989 : le mur de Berlin tombe ; deux ans plus tard, en décembre 1991, Mikhaïl Gorbatchev prononce la dissolution de l’Union soviétique. En 1992, l’intellectuel Francis Fukuyama publie un ouvrage retentissant, La Fin de l’histoire, dans lequel il constate que le modèle de la civilisation démocratique et libérale constitue la forme d’organisation politique, économique et sociale ultime vers laquelle tend l’humanité. Marx semblait définitivement enterré, Keynes irrémédiablement discrédité. Et puis, contre toute attente, s’est déployée, peu après la disparition de l’URSS, une extraordinaire campagne de désinformation et de réhabilitation du socialo-collectivisme, que l’on avait pourtant initialement cru réfuté par les faits et promis aux poubelles de l’histoire. Cet impensable tour de force idéologique a été magistralement pensé, analysé, disséqué et pourfendu par Jean-François Revel dans son livre La Grande Parade (Paris, Plon, 2000). Au même moment s’affairaient, pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Alain Laurent – lequel reprenait lui-même le titre du livre bien connu de l’épistémologue Karl Popper –, les « nouveaux ennemis de la société ouverte », travaillant à miner, de l’intérieur comme de l’extérieur, les principes fondamentaux de la civilisation libérale. Celle-ci se trouvait entre autres désormais guettée par un danger d’un nouvel ordre : le « nouveau PC », comme l’avait déclaré fort à propos Alain Laurent, c’est-à-dire non plus le Parti communiste, moribond, mais le politiquement correct…

Quasiment 20 ans après la chute du mur de Berlin survient la crise financière de 2008. Sous prétexte d’éviter la faillite des banques et arguant de la nécessité de sauver l’économie, les États s’engagent dans d’immenses plans de relance, creusant les déficits publics comme jamais et engendrant l’explosion des dettes publiques. La crise financière mondiale débouchait ainsi sur une autre crise : celle de la dette des États. Politiques de droite comme de gauche (Sarkozy en France, Obama aux États-Unis) adoptent des politiques économiques d’inspiration largement keynésienne, conférant ainsi en apparence à l’auteur de la Théorie Générale de l’Emploi, de l’Intérêt et de la Monnaie une actualité renouvelée. Du reste, Barack Obama, qui passe pour avoir été un « progressiste », s’est en fait inscrit dans la vieille tradition du Big Government, à l’instar d’un F.D. Roosevelt ou d’un J.F. Kennedy. Unanimement décrié en Europe – ce qui reste d’ailleurs le cas aujourd’hui –, Reagan s’était attaché, durant les huit années de sa présidence, à déréglementer une économie qui n’avait cessé – même aux Etats-Unis ! – de se bureaucratiser sous le poids grandissant de l’État. Acclamé par tous dans l’Ancien Continent, Obama s’est tout au contraire efforcé durant ses deux mandats de restaurer le primat de l’État sur l’individu.

Libérés économiquement de la férule de l’État sous Reagan, les individus auront en fait vu leurs libertés s’amenuiser sous Obama, au profit de la puissance étatique.

D’où, d’ailleurs, l’émergence, en 2008-2010, du mouvement du Tea Party aux États-Unis, un phénomène qui reste mal compris des Européens, et des Français en particulier.

La crise du Covid-19 : un révélateur de l’actualité du combat entre libéraux et étatistes

Novembre 2019 : un nouveau Coronavirus, baptisé Covid-19, fait son apparition dans la ville de Wuhan en Chine centrale. Élevée au rang de pandémie, la maladie infectieuse fait l’objet, le 30 janvier 2020, d’une déclaration d’urgence de santé publique de portée internationale, émise par l’OMS. À quelques exceptions notables, les pays décrètent les uns après les autres un confinement aveugle, suspendant la marche normale de la société ainsi que l’activité économique.

Dans certains pays, la crise semble être devenue une occasion pour justifier un autocratisme grandissant. Ainsi, le 30 mars, le Parlement hongrois, où siège majoritairement le parti de Viktor Orbán, le Fidesz, vote une loi donnant au président les pleins pouvoirs, et ce pour une durée illimitée ! Aux Philippines, le Congrès vote également une loi donnant au président Rodrigo Duterte des pouvoirs extraordinaires, octroyant en outre la somme de 5,4 milliards de dollars pour faire face à la crise sanitaire1. À ce propos, on peut d’ailleurs se demander si cette dérive autoritaire du pouvoir est tellement surprenante de la part d’un dirigeant qui semble avoir comparé la constitution de son pays à « un bout de papier toilette », comme l’a rapporté une association philippine de défense des droits de l’homme2 ? En Thaïlande, le Premier ministre Prayuth Chan-o-cha déclare quant à lui l’état d’urgence, imposant des couvre-feux ainsi que la censure des informations « erronées » touchant au Covid-19.

Or, ainsi que l’a très justement remarqué la journaliste d’investigation Selam Gebrekidan, si la pandémie « peut constituer une aubaine pour les gouvernements à tendance autocratique, […] les régimes démocratiques robustes utilisent eux aussi la pandémie pour élargir leurs pouvoirs »3. En France par exemple, et à l’instar des mesures prises en Italie, Emmanuel Macron restreint, par le décret du 16 mars 2020, les déplacements au sein du territoire national, contraignant les citoyens à devoir imprimer une « attestation de déplacement dérogatoire » pour aller faire leurs courses de première nécessité, s’aérer ou partir travailler quand il n’est pas possible de faire du télétravail. Des amendes de 135 euros sont prévues et appliquées dans les cas où les citoyens ne présenteraient pas aux autorités ladite attestation. Certes, cette situation est provisoire : mais est-on bien sûr que l’abdication par les citoyens, au profit de l’État, d’une part importante de leurs droits et de leurs libertés, au nom d’un idéal sanitaire (certes a priori louable en soi), restera sans conséquences pour la suite ?

D’autant que les gouvernants, notamment en France, sont incités, par une foule de professionnels de la politiques ou de soi-disant experts, à continuer, voire à aller encore plus loin dans la voie de l’État maximum.

Sur le plan économique, l’État choisit d’acheter la paix sociale en promettant aux individus et aux entreprises un gigantesque plan de relance de plus de 100 milliards d’euros.

Ainsi, face à la situation de crise, les adulateurs « souverainistes » de l’État « républicain » façon Jean-Pierre Chevènement appellent à retrouver le sens du « patriotisme », notamment industriel, l’ancien ministre de l’Intérieur sous Jospin exhortant à la mise en place d’un « gouvernement de salut public » (Le Figaro, 9 avril 2020).

Quant aux extrêmes, ils ne sont pas en reste : par-delà leurs divergences de façade, extrême gauche et extrême droite communient en fait toujours dans la même détestation de la mondialisation et du marché, qu’elles rendent d’ailleurs responsables de la crise sanitaire. « On demande une relocalisation solidaire, sociale et écologique : sinon l’extrême droite va se saisir de ce thème », déclare ainsi Aurélie Trouvé, coprésidente d’Attac (le Monde, 9 avril 2020). Dans un entretien donné à Valeurs Actuelles, Marine Le Pen considère pour sa part (on s’y attendait) que le grand coupable de cette crise n’est autre que le « modèle ultra-libéral mondialisé »4 : « Le modèle », précise-t-elle, « qui acte la disparition des frontières, des États nations, des États stratèges et la livraison de la marche du monde à la main invisible du marché.5 » Donc, selon ce raisonnement, si l’on comprend bien, les crises ne peuvent être évitées que si l’on dispose d’un État « fort », qui « régule », collectivise et étatise le plus possible. Il est vrai que nous avons eu en effet un bel exemple de ce principe avec la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986… dont la responsabilité serait pour le moins difficile à imputer au « marché » et à la « mondialisation »…

C’est au contraire parce que nous vivons toujours dans une culture encore bien trop imprégnée de la croyance dans les prétendus « bienfaits » de l’étatisme collectiviste que nous n’avons pas su nous montrer suffisamment responsables dans l’anticipation et la gestion de la crise sanitaire : dans une société où l’État agit vite et bien, mais seulement dans les limites du pouvoir qui lui a été imparti et qui devrait être le sien, l’État et les acteurs de la société sont naturellement amenés à faire preuve de davantage de responsabilité dans leurs choix, leurs anticipations et leurs actions. C’est dans les sociétés où l’étatisation est la plus forte que l’irresponsabilité, elle aussi, est la plus forte.

Quelles conséquences devons-nous redouter à la suite des réponses données par la plupart des États pour juguler la crise du Covid-19 ? Dans The Economist du 28 mars 2020, il est écrit très justement :

« La crise actuelle rappelle la Seconde Guerre mondiale ou encore la Grande Dépression. Et, dans les deux cas, on a vu s’installer un État plus étoffé, doté de pouvoirs et de responsabilités accrus. Certains changements actuels resteront bienvenus. Ce serait une bonne chose que les États soient mieux préparés à une nouvelle pandémie et qu’ils investissent plus dans la santé publique. Mais les mauvaises habitudes prises risquent de perdurer. »6  (Je souligne.)

« Le coronavirus ravit tous les ennemis de la liberté ! », constate lui aussi avec justesse Mario Vargas Llosa (Le Point, 9 avril 2020).

Au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, Guy Sorman écrivait7 que les anciens clivages politiques gauche/droite disparaissaient, laissant la place à un nouveau clivage entre partisans respectifs de la « société ouverte » (comme Emmanuel Macron) et de la « société fermée » (tels que Marine Le Pen). Guy Sorman avait, à mon avis, à la fois tort et raison. Il avait raison en ce sens que le clivage gauche-droite est en réalité, et a d’ailleurs toujours été un faux clivage : on a vu en effet depuis des décennies, dans nos pays, des dirigeants de droite appliquer en fait des politiques plutôt de gauche (voir par exemple chez nous la présidence Chirac) ; et tous, au fond, communient indistinctement dans une même idolâtrie de l’État.

La vraie ligne de division sépare en effet, comme l’avait déjà dit Karl Popper, les « sociétés ouvertes », fondées sur le capitalisme démocratique et libéral, et les « sociétés closes », qui en sont la négation.

Mais Guy Sorman avait aussi rétrospectivement tort à mon sens : compte tenu des actions prises par les États, autoritaires ou non, pour faire face à la crise sanitaire actuelle, et compte tenu des discours et des débats suscités par cette même crise, nous voyons bien que l’opposition entre libéraux d’un côté, et collectivistes-étatistes de l’autre, reste bel et bien la grande division d’ordre économique, politique et philosophique qui perdure toujours à notre époque. Il n’est pas du tout vrai, contrairement à ce que prétendent certains, que nous nous serions entièrement convertis au capitalisme libéral, après la chute du mur de Berlin et la débâcle des sociétés socialo-communistes. Ceux qui affirment une telle contre-vérité en France, pays où les dépenses publiques atteignent 56 % de la richesse nationale, véhiculent généralement le bobard selon lequel nous vivrions dans un système « ultralibéral ». Le système est peut-être « ultralibéral » vu selon leurs ornières social-étatistes à eux ; mais si l’on consent à regarder la situation notamment économique du pays telle qu’elle est vraiment, on s’aperçoit que nous vivons en fait dans une société non pas du tout « ultralibérale », mais bien au contraire encore largement « ultraétatiste ». La distinction « libéraux »/« étatistes » retrouve donc ici toute son actualité. Elle ne l’avait du reste jamais vraiment perdue, et ce sont plutôt les événements récents qui l’ont faite ressortir au grand jour.

Nous devons donc tenter de replacer la crise du Covid-19, et la crise économique qui va s’ensuivre, dans le cadre plus général de cette lutte entre capitalisme démocratique et libéral d’une part, et social-étatisme de l’autre (quand bien même ce dernier revêtirait aujourd’hui les vieux habits du « souverainisme », tant plébiscité actuellement). Nous devons aussi méditer la question suivante : de quelle civilisation voulons-nous réellement ? Souhaitons-nous suivre le chemin, difficile car exigeant pour tout un chacun, de la liberté et de la responsabilité individuelles ? Ou bien voulons-nous continuer à avancer, à nos risques et périls, le long de cette « nouvelle route de la servitude » ?    

Matthieu Creson
Enseignant, chercheur (en histoire de l’art), diplômé en lettres, en philosophie et en commerce