La plaie béante de l’illettrisme

Pour Jean-Yves Archer, économiste et membre de la Société d’Economie Politique, la lutte contre l’illettrisme  représente un véritable enjeu insuffisamment pris en compte.

La récente publication des chiffres du chômage est venue confirmer la vulnérabilité accrue des non-diplômés face au fléau du sous-emploi durable. Clairement les décrocheurs scolaires – qui sont évalués à plus de 600 000 jeunes – et les personnes au cursus académique trop restreint sont des sélectionnés d’office pour l’exclusion du marché du travail. Ils et elles viennent rejoindre la notion de halo du chômage qui nuance la baisse enregistrée récemment des personnes dépourvues d’emploi.

Bien des analyses ont fourni la trame de commentaires sur le ressac relatif du chômage de masse mais, à ma connaissance, aucun économiste n’a pris le soin de tenter une corrélation entre sous-emploi et illettrisme. Si tous les illettrés ne sont pas chômeurs, beaucoup le sont néanmoins sans que des statistiques récurrentes ne nous renseignent de manière appropriée malgré les efforts et travaux de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI).

Ne pas être en capacité de déchiffrer tout ou partie d’un texte, même rédigé en français dit usuel, est un défi individuel tout autant qu’une plaie béante pour notre pays.

Pour l’Insee, il ressort que 7 % de la population française âgée de 18 à 65 ans et ayant été scolarisée en France est illettrée. Ainsi, un peu plus de 3,1 millions de personnes se trouvent dans cette situation ô combien regrettable.

Dans le secteur automobile, cette situation est connue depuis la frontale restructuration des usines Simca-Talbot en 1983 à Poissy qui avait révélée que bien des ouvriers étaient illettrés par-delà leurs décennies d’appartenance à ses effectifs. Une conclusion avait été tirée – de manière assez unanime – quant au rôle central de l’employeur dans la lutte contre le fléau social précité. Quarante ans après, combien de travailleurs demeurent dans l’obligation de se raccrocher à des pictogrammes pour conduire ici un chariot élévateur là une machine numérique ? Combien d’hommes et de femmes effectuent leurs courses alimentaires en recherchant fébrilement la photographie qui orne une boîte de petits pois ou de raviolis ?

Quand la lettre ou le chiffre sont incompréhensibles, il ne reste que le visuel y compris pour aller dans les toilettes d’un aéroport selon la règle impérieuse du pictogramme salvateur.

Pour le travailleur intellectuel, l’élaboration de son œuvre est bien souvent caractérisée par le doux vertige de la page blanche. A l’opposé du spectre sociétal, l’illettré cherche désespérément les codes couleurs et erre chaque décennie davantage dans une société digitale dont l’accès aux outils basiques – le smartphone – lui sont interdits. Qui d’entre nous serait capable de s’orienter dans le RER s’il ne maîtrisait pas les lettres et les chiffres ? Ce gigantesque parcours d’obstacles de la vie quotidienne est le défi d’une population qui pèse une fois et demie le nombre d’habitants de la ville de Paris intra-muros. Qui se souvient des pâles discours publics prononcés en 2013, année de la  » Grande cause nationale  » de l’illettrisme ?

Des entreprises publiques comme la RATP et la SNCF ont construit des plans d’action mais elles sont de frêles parures au regard de ce qu’il convient de nommer une inertie patronale dominante.

Cette inertie est d’autant plus regrettable que les chiffres de l’illettrisme sont largement sous-estimés. Pour l’Insee, la situation serait en bonne voie. Ainsi, les statisticiens relèvent qu’en 2004 9% de la population était concernée (à comparer aux 7 % précités de 2014).

Si les chiffres indiquent que 53 % des illettrés ont plus de 45 ans, il est impératif de noter que le bornage du décompte officiel n’est pas satisfaisant. Quid des illettrés de moins de 18 ans ? Quid de ceux de plus de 65 ans ? Doit-on comprendre que nous accepterions le principe d’une société où une femme ou un homme de 70 ans, illettrés, sont si négligeables qu’ils n’ont pas droit à un traitement statistique ou droit à savoir lire un billet de train ? Autre point encore plus délicat, l’Insee se cantonne aux personnes ayant été scolarisées en France ce qui pose un problème évident au regard des populations étrangères défavorisées.

Sans aucun esprit polémique et, à l’inverse, dans une quête de vérité collective, j’estime qu’aux moins deux millions de personnes sont exclues du chiffrage et je déplore ici, par conséquent, la non-exhaustivité du recensement des personnes illettrées.

C’est l’équivalent de la population de Paris et de sa petite Couronne que nos regards veulent éviter et que nos yeux embués de modernité laissent dans une sorte d’apartheid.

L’illettrisme est un sujet complexe que je ne prétends pas maîtriser mais dont le mépris m’insupporte. Il y a des actions à mener. Ainsi, le plafond de verre est à front renversé. Ce sont en effet 39 % des illettrés qui sont des femmes et donc 61 % qui sont des hommes. Il n’y a aucun consensus explicatif à cette donnée.

La  » littératie  » définie par l’OCDE comme  » l’aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail  » est de plus en plus compliquée à maintenir à niveau.

Plusieurs études universitaires admettent qu’il ne peut pas être exclu que le fléau reparte à la hausse dans notre pays.

De nombreuses associations souvent fort méritantes, réparties sur le territoire, s’occupent davantage de lutter contre l’analphabétisme plutôt que contre l’illettrisme.  » L’analphabète n’a pas appris à lire et à écrire dans sa langue, pour la simple raison que, bien souvent, il n’est pas allé à l’école. L’illettré, lui, a été scolarisé mais cet apprentissage n’a pas conduit à la maîtrise de la lecture et de l’écriture ou bien cette maîtrise a été perdue. »

A ce stade, il faut rappeler l’analyse d’Alvin Toffler qui a énoncé :  » L’illettré du futur ne sera pas celui qui ne sait pas lire. Ce sera celui qui ne sait pas comment comprendre « . Voilà bien le défi de notre décennie. De nous qui sommes et devons rester les modestes héritiers des Lumières et de la France des belles-lettres.

L’avocat François Sureau a récemment écrit avec pertinence sur la question des Libertés publiques. Quel dommage que la lutte contre l’illettrisme ne soit pas traitée par les juristes qui pourraient, par exemple, dire si ce fléau n’est pas – selon les cas concrets du quotidien – une restriction à la liberté constitutionnelle d’aller et de venir. Une QPC sur ce sujet me paraîtrait faire sens.

Pour conclure, l’illettrisme est un handicap mais il est aussi un cadenas face à l’univers de la culture. Comme Pearl Buck l’a écrit, dans  » Pavillon de femmes  » :  » Savoir lire, c’est allumer une lampe dans l’esprit, relâcher l’âme de sa prison, ouvrir une porte sur l’univers « .

Oui, il appartient à la colonne vertébrale de notre République d’être inclusive. Selon mon entendement, elle est actuellement débitrice face au désarroi immense des femmes et des hommes emmurés dans l’illettrisme.

Jean-Yves Archer
Economiste et membre de la Société d’Economie Politique.