La science entre fake news et instrumentalisation

La science est actuellement dans une forte zone de turbulences. Parce que l’analogie trop hâtive entre la science et le progrès amène inéluctablement des désillusions sur l’incapacité « scientifique » à répondre aux nombreux défis, notamment environnementaux, de notre planète. Parce qu’il est de plus en plus délicat de délimiter une frontière entre ce qui relève réellement d’une démarche scientifique, enfin parce que celle-ci représente un enjeu de combat entre intérêts divergents, ce qui entraîne fréquemment une reprise de l’argument scientifique dans une perspective de légitimation d’un propos, la science se retrouve alors instrumentalisée dans un champ de controverses.

La science, une légitimité en trompe-l’œil

Le prestige de la science est intact et, à l’heure de la défiance généralisée, le scientifique reste un des rares interlocuteurs à bénéficier d’un taux de confiance élevé. Pour autant, sa légitimité apparaît de plus en plus contestée. 

Si l’on estime que la démarche scientifique est apparue il y a plus de 2 500 ans à Babylone chez des scribes qui élaboraient des méthodes de prévision des mouvements des planètes, on s’aperçoit que l’activité scientifique a considérablement évolué. La spécialisation a démarré aux XIIe-XIIIe siècles avec le développement des universités, le poids de la religion s’est progressivement amenuisé et les découvertes scientifiques sont devenues de plus en plus le fruit d’un travail d’équipes et non plus d’un individu isolé dans son laboratoire. Les montants investis sont importants et reflètent le poids dans l’économie mondiale des grandes puissances économiques. La recherche indépendante tend à disparaître, la recherche publique stagne et les grandes avancées sont essentiellement le fait des impulsions de la R&D des entreprises. Pour la France les domaines les plus concernés sont l’automobile, l’aéronautique et l’industrie pharmaceutique. Les publications scientifiques sont devenues le graal de tous les chercheurs. 40 000 sont recensées par l’Association internationale des éditeurs scientifiques qui génère un chiffre d’affaires de 23 milliards d’euros, ce qui représente cinq fois plus que l’ensemble du marché mondial de la musique et, caractéristique majeure, 80 % de ces publications sont anglo-saxonnes. La perception que nous avons de la science doit tenir compte de ces évolutions. 

Les limites de l’activité scientifique

Dans un monde qui paraît de jour en jour davantage déboussolé, la tentation croît de s’en remettre à la science pour fixer un nouvel horizon. Pourtant, et sauf à verser dans une tentation scientiste, celle-ci ne saurait avoir pour ambition de régir les destinées du monde. Le débat revient régulièrement avec les publications du GIEC que d’aucuns trouvent trop prudentes en termes de recommandations. C’est confondre l’activité scientifique et l’activité militante ou politique. La science nous apporte des résultats, à nous d’en tirer les conclusions. Comme l’indique clairement Aurélien Barrau, « Toute velléité hégémonique de la science est à proscrire »1. L’activité scientifique possède ses propres limites.

Comme l’a mis en évidence Karl Popper, la recherche scientifique, contrairement à l’idéologie, ne vise pas à accumuler des arguments en faveur d’une thèse. Elle vise à confronter une hypothèse à la réalité et aux connaissances établies. Un résultat scientifique est toujours susceptible de réfutation, le doute est une qualité fondamentale d’un chercheur.

Certes, il existe des certitudes scientifiques et plus personne ne remet en question la rotondité ou l’âge de la Terre, mais l’humilité, la remise en cause sont des caractéristiques d’une démarche scientifique intègre.

Alors que la politique et la sphère médiatique exigent des réponses binaires, la science ne peut répondre ainsi. Sur un grand nombre de sujets comme celui des faibles doses, des perturbateurs endocriniens, des nanoparticules, le lien de causalité est particulièrement délicat à mettre en évidence. De nombreuses avancées se font jour, notamment dans le domaine de la santé où les recherches sur l’exposome permettent désormais de considérer l’ensemble des facteurs environnementaux que subit un être humain tout au long de son existence. Cela conduit à la prise en compte de l’interaction entre les différents facteurs et non plus chaque effet pris séparément.

Par ailleurs, une nouvelle ère scientifique se préfigure. Celle de la remise en cause de certaines de nos certitudes, celle de l’indétermination, celle où l’on découvre que la présence d’un observateur peut influer sur les résultats. Nous avons longtemps été persuadés par la formule de Paracelse « C’est la dose qui fait le poison » jusqu’à ce que l’on découvre avec les perturbateurs endocriniens qu’une dose moyenne pouvait produire davantage d’effets qu’une forte dose, ce que les spécialistes appellent « l’effet fenêtre ».

De même, la théorie de l’effet papillon conceptualisée en 1972 par le météorologiste Edward Lorenz ouvrit la voie aux recherches sur le rôle de l’aléa scientifique et à la détection des signaux faibles.

La science a une temporalité incompatible avec le temps politique. 

Si l’on a pu dire (peu importe qu’il s’agisse de légendes ou de vérités historiques) qu’Archimède a pu découvrir son théorème de la poussée des fluides en prenant son bain et Newton la théorie de la gravitation en voyant tomber une pomme, la réalité du travail scientifique nécessite désormais des moyens et des procédures considérables. Le scientifique doit commencer par obtenir des fonds pour sa recherche, constituer une équipe, procéder à des expérimentations et si celles-ci sont concluantes, doit les faire valider dans une publication, ce qui prend de l’ordre de deux années. Pour reprendre l’exemple ci-dessus des phénomènes d’accélération, on s’aperçoit que le temps de la science peut parfois apparaître inadapté aux phénomènes exponentiels qui constituent l’anthropocène.

Nous découvrons seulement récemment que de nombreux sujets considérés comme favorables à la transition écologique révèlent des impacts environnementaux parfois très importants, jusqu’à faire douter qu’ils puissent représenter de réelles solutions. L’analyse du cycle de vie des éoliennes, des panneaux photovoltaïques, du véhicule électrique indique en effet des impacts non soupçonnés jusqu’ici. Leurs effets sont-ils dirimants et mettent-ils vraiment en cause leur caractère de « solutions », il est trop tôt pour le dire aujourd’hui.

Tout ceci ne réduit en rien l’importance que nous devons accorder à la science. Cela nous rappelle simplement qu’elle s’inscrit dans un champ de forces, un contexte politique et que ses résultats sont souvent précaires.

Fake news et rumeurs, la science digitalisée

La fake news, appelée aussi vérité alternative ou post vérité, est une information sciemment fausse, propagée intentionnellement et présentant toutes les apparences d’une vérité possible. Une information erronée, mais martelée en permanence peut parfois réussir à s’imposer dans l’espace public. Ainsi, durant la campagne du mouvement populiste britannique en 2016 pour le Brexit, son leader, Nigel Farage communiquait largement sur le fait qu’en sortant de l’Union européenne, la Grande-Bretagne pourrait économiser 350 millions de livres par semaine, soit l’équivalent de 430 millions d’euros. Le Brexit à peine voté, le leader du parti UKIP reconnaissait que « c’était une erreur ».

En 2018, le magazine Sciences publia une étude sur la propagation des fake news sur les réseaux sociaux2. Les conclusions furent édifiantes : les fausses nouvelles se diffusent plus rapidement et plus profondément que les informations vérifiées. L’étude indique que les données scientifiques, les campagnes électorales, les légendes urbaines et les affaires économiques sont plus particulièrement con­cernées.

En moyenne, il faut six fois plus de temps à une information vraie qu’à une fausse pour toucher 1 500 personnes.

La science est particulièrement concernée par l’explosion des fake news puisqu’elle intervient en argument d’autorité pour crédibiliser un message faux. Cela n’est en soi pas nouveau. Déjà en 1976, un feuillet présentant la liste des additifs les plus cancérigènes avait été mis en circulation. Celui-ci était à en-tête de l’hôpital de Villejuif afin de conférer une légitimité scientifique. L’information était totalement erronée, l’hôpital émit plusieurs démentis et pourtant, alors que les réseaux sociaux ne sont apparus que trente ans plus tard, sept millions de Français avaient reçu ce message.

« Bfmisation » scientifique

La complexité des relations entre la science et les médias peut s’analyser autour de trois axes :

  • D’abord, celui de la sélection des informations. Pour prendre les débats actuels en France autour de l’économie circulaire et de l’interdiction progressive du plastique à usage unique, la représentation médiatique s’effectue quasi exclusivement sous l’angle des images de sacs plastiques dans les océans et souvent avec des animaux entravés par des produits plastiques. Récemment, en février 2019, la revue Nature Geoscience a publié une étude révélant l’ampleur des microparticules de plastique dans les montagnes. Amenées par les courants aériens, celles-ci se révèlent fortement toxiques, justement en raison de leur petite taille. Pourtant, aucun grand média n’a relayé cette information, préférant mettre l’accent sur le plastique dans les océans, celui-ci se prêtant davantage à une mise en scène médiatique.
  • Ensuite, celui de la sélection des experts. Les chaînes d’information en continu recourent en moyenne à une cinquantaine d’experts quotidiennement (France Stratégie, novembre 2017). Pour conférer une perception de recul critique sur l’événement, les médias utilisent en appui de leurs propres journalistes, des experts pouvant intervenir soit en commentaires à chaud d’une actualité (JT d’information), soit au sein d’émissions de décryptage (exemple : C dans l’air). La sélection d’experts dans les médias a fait l’objet de nombreuses études d’où il ressort que le critère de médiagénie, de fluidité du discours est parfois supérieur à la réalité de l’expertise. On a pu observer que la qualité d’être bien référencé sur internet accroît la possibilité d’invitation médiatique. Les subtilités terminologiques et les distinctions entre un directeur de laboratoire universitaire, un professeur, un maître de conférences paraissent bien lointaines pour un média qui cherchera prioritairement à afficher la fonction d’ « expert en » sur le bandeau télévisuel. 
  • Enfin, une caractéristique des médias est celle de la recherche permanente du débat, de la confrontation, voire même du clash, comme l’observait Christian Salmon3. De fait, on assiste à une mise en équilibre des points de vue afin de générer un débat. Si 99,9 % des climatologues affirment la certitude désormais absolue de la responsabilité humaine dans le réchauffement climatique, les médias chercheront une voix discordante pour apporter la contradiction. Le domaine du réchauffement climatique est caricatural de cette tendance heureusement en déclin où des experts en biologie, mathématiques, géologie, s’installaient sur le plateau de télévision pour affirmer grâce à leur qualité de « scientifiques » leur opposition à la thèse d’un dérèglement climatique d’origine humaine.

La science, l’affaire de tous

Un autre paramètre, relativement récent dans cette tendance à la remise en cause de la légitimité scientifique, est celui de l’expertise citoyenne. Le mouvement pour une expertise citoyenne repose sur deux fondements, d’abord la perception d’une certaine appropriation de la science par des intérêts économiques au profit de projets de développement technologique, ensuite la croyance selon laquelle chaque citoyen serait le plus apte à évaluer la capacité d’un projet ou d’un produit à répondre à ses propres intérêts. Le principe d’introduction de la démocratie délibérative dans le champ scientifique n’est pas en soi contestable, il devra toutefois faire l’objet de nombreuses précautions pour réduire les risques de dérive.

L’instrumentalisation de la science

La science par son aura de légitimité et de crédibilité est au centre d’un combat permanent. Promoteur ou adversaire d’un projet ou d’une idée chercheront en permanence à utiliser l’argument scientifique à l’appui de leur démonstration. Plusieurs techniques sont ici employées.

La bataille des publications scientifiques

La publication scientifique obéit à des règles très strictes. Après que le chercheur – ou l’équipe de chercheurs – a adressé son projet d’article à une revue, celle-ci l’anonymise afin que les auteurs ne puissent être reconnus. L’article est alors adressé à des pairs, généralement deux. Ces relecteurs, qui n’ont pas d’indication sur l’auteur ni même sur l’autre relecteur, sont chargés d’évaluer – gratuitement – la validité de la méthode de recherche et la crédibilité des résultats.

Les deux auteurs doivent conjointement, et donc sans avoir pu se concerter, émettre un avis favorable pour permettre la publication. Dans la majorité des cas, des réserves sont apportées, ce qui conduit les auteurs à une nouvelle écriture. Ce processus appelé « peer review » (revue par les pairs) et « double blind » (relecture en double aveugle, car les deux relecteurs n’ont ni la connaissance de l’auteur, ni celle de l’autre relecteur) a fait ses preuves dans la légitimation du travail scientifique. Dans le domaine médical, la revue The Lancet, créée en 1823, publie plus de 1 500 articles par an.

Le fait d’avoir réussi à être publié par une revue scientifique apparaît comme la quintessence de la légitimité scientifique, ce qui explique les fortes pressions « publish or perish » pour y être référencé. La publication scientifique intervient comme une communication par la preuve de l’innocuité ou de la dangerosité d’un produit ou d’une activité. Les partisans d’un sujet sensible justifient leur position « pro » ou « anti » en fonction du nombre d’études publiées pouvant valider leur thèse.

Le funding effect

Professeure en nutrition et santé publique à l’Université de New-York, Marion Nestle a commencé en 2015 une étude visant à établir une éventuelle corrélation entre les études scientifiques financées par l’industrie agroalimentaire et les résultats en fonction de l’intérêt du financeur.

178 études ont ainsi été analysées et le résultat est sans appel « 156 études présentaient des résultats favorables au financeur et douze seulement des résultats défavorables »4.

Le même effet fut confirmé dans le domaine du médicament où les essais cliniques financés par l’industrie apparaissent quatre fois plus favorables au médicament testé que lors de recherches indépendantes. Les records de l’efficacité peuvent être attribués à l’industrie du tabac puisque les articles qu’elle finançait sur le tabagisme passif concluaient dans 98 % des cas à l’absence de risque. Et s’agissant du bisphénol A, 119 études indépendantes indiquaient un risque sanitaire possible, mais aucun effet décelé de ce perturbateur endocrinien lorsque l’étude était financée par l’industrie chimique.

Dans la quasi-totalité des cas, on ne saurait parler de malhonnêteté. Interrogés individuellement, les chercheurs n’ont pas le sentiment d’avoir été achetés, l’effet est plus insidieux. Insidieux mais implacable, raison de plus pour le faire connaître et en assurer la régulation.

La propagation du doute

Lors des grands procès de l’industrie du tabac qui se déroulèrent aux États-Unis au début des années 2000, l’ensemble des documents relatifs aux effets cancérigènes et aux stratégies de communication utilisées ont été rendus publics. Parmi eux, un mémo sans ambiguïté : « le doute est notre produit ». Celui-ci énonçait clairement que pour combattre l’importance croissante des preuves sur la nocivité du tabac, l’industrie devait propager le doute sur les preuves réelles de cette nocivité. L’objectif était de développer une importante masse de données scientifiques pour défendre l’industrie du tabac contre les attaques. Après avoir créé une façade de scientificité, le Tobacco Industry Research Committee, et avec l’aide d’agences de relations publiques, l’industrie adressera à près de 200 000 médecins une plaquette « A scientific perspective on the cigarette controversy ». Nous savons aujourd’hui grâce à ces documents que, dès 1953, l’industrie du tabac était parfaitement consciente des dangers de son produit. C’est donc clairement une stratégie de combat par la propagation du doute scientifique qui fut mise en place.

Dans leur ouvrage paru en 20105, Erick Conway et Naomi Oreskes montrent que cette « stratégie du tabac » a été appliquée à la plupart des grands enjeux écologiques ou de santé publique, comme l’amiante, le réchauffement climatique, les pesticides, les pluies acides ou le trou d’ozone.

Ainsi, la réalité du réchauffement climatique fut d’abord combattue dans son constat. Lorsque celui-ci fut sans ambiguïté, les climato-sceptiques eurent recours aux travaux d’historiens pour propager l’idée qu’il ne s’agissait que de variations naturelles. De même, durant les années 90, il fut déclaré que le phénomène des pluies acides n’était pas avéré et que de nouvelles recherches étaient nécessaires, puis lorsque le constat fut accablant, qu’elles pouvaient – elles aussi – être causées par des phénomènes naturels. 

Pareillement sur le trou dans la couche d’ozone, l’industrie des chlorofluorocarbures, accusée à raison d’en être la cause principale, argumentera d’abord sur l’inexistence de toute preuve montrant que les fluorocarbures pouvaient atteindre la stratosphère, puis qu’ils ne pouvaient pas produire la chlorine responsable de l’augmentation du trou d’ozone, enfin que la chlorine en elle-même n’avait aucun effet sur l’ozone.

La stratégie du doute utilise le principe même de la science, à savoir la reconnaissance d’une réfutation possible. 

Beaucoup de scientifiques participent bien malgré eux à cette suspicion sur la fiabilité de leurs études. En raison d’une quête incessante aux subventions, la plupart des publications scientifiques concluent sur la nécessité de nouvelles études pour valider les résultats, brèche dans laquelle se ruent ceux qui portent des enjeux financiers contraires.

Dans les faits, la propagation du doute s’observe très tactiquement et souvent grossièrement de manière suivante :

  • La survalorisation d’une erreur partielle ou d’un biais procédural ouvrant la possibilité de dénoncer l’absence de rigueur et donc la fiabilité des résultats. Cela fut utilisé lors du Climategate en 2009, lorsqu’on découvrit que le GIEC prévoyait dans son quatrième rapport une disparition totale de l’ensemble des glaciers himalayens pour 2035. Cette erreur était en fait une simple inversion de chiffres (2350) et bien qu’il soit quasi impossible d’éviter au moins une coquille dans un rapport de 2 000 pages, rien n’y fit et la polémique s’installa.
  • La discordance des résultats obtenus entre deux études.
  • La contradiction entre deux propos soit d’un même scientifique, soit entre scientifiques membres de la même équipe.
  • Le déni de toute scientificité, soit par la suspicion portée sur une équipe (le GIEC ne serait qu’un mouvement alarmiste et décliniste dont le seul but serait la recherche de subventions), soit par des attaques ad hominem. La biologiste Rachel Carson, qui publia une mise en cause argumentée contre le DDT en 1962, fut accusée d’être « émotive et hystérique » ; le professeur Seralini, auteur d’une étude critique contre les OGM en 2012, fut accusé de collaborer avec une société de phytopharmacie liée à un mouvement sectaire ; l’ancien vice-président du GIEC, le belge Jean-Pascal van Ypersele, fut présenté comme un censeur qui cherche l’intimidation. Le professeur Belpomme, qui publia en 2008 un rapport dénonçant l’usage du chlordécone dans les champs de bananes aux Antilles, apparut comme une personnalité provocatrice à la recherche de scoop. Un des pionniers des recherches en climatologie aux États-Unis, Stephen H. Schneider, fut qualifié en 1996 d’ « environnementaliste à toutes températures ». Fin observateur des pratiques de détournement de la science, le journaliste Stéphane Foucart le confirme « Les extracteurs de ressources fossiles (charbon, pétrole, gaz) financent des campagnes de dénigrement de chercheurs »6.

L’astroturfing

L’Astroturf est un revêtement synthétique imitant les terrains de jeux gazonnés. Le terme, utilisé pour la première fois par le sénateur texan Lloyd Bentsen en 1986 dans le champ politique, décrit une stratégie de communication qui vise à occulter son émetteur principal7. Comme pour le gazon synthétique, elle cherche à apparaître vraie en dissimulant sa véritable identité. Ni les objectifs réels, ni surtout la véritable identité ne sont connus. Il y a dans l’astroturfing dissimulation de la source, mais aussi utilisation illégitime d’une autre identité.

L’astroturfing s’explique par l’extrême distanciation des citoyens envers le monde de l’entreprise perçu comme de moins en moins légitime.

Sur un grand nombre de sujets sensibles, la posture économique des entreprises les prive de la crédibilité nécessaire. Celles-ci ont parfois tendance à dissimuler l’origine réelle de leurs messages. Dans la plupart des cas, l’astroturfing vise à se donner l’apparence d’un mouvement citoyen à l’exemple de la Global Climate Coalition aux États-Unis qui n’est en réalité qu’un lobby financé par l’industrie pétrolière. En France, le « Réseau biodiversité pour les abeilles » est financé par l’industrie phytosanitaire. De nombreuses ONG estiment en analysant ses actions que ce « réseau » sert essentiellement à pénétrer les organes décisionnels et à intervenir dans les colloques pour minimiser le rôle des pesticides dans la disparition des abeilles.

Ainsi, pour donner l’apparence de scientificité à ses propres arguments, l’industrie pourra sans difficulté créer de toutes pièces un établissement possédant le terme « Recherche », « Académie », « Institut », dans son intitulé, ce qui rendra difficile l’opposition frontale, la Recherche ayant encore une forte légitimité. Il restera à celui-ci à créer ensuite sa propre publication et il pourra se prévaloir d’une image de rigueur scientifique auprès d’interlocuteurs notamment médiatiques, pas toujours informés des principes fondamentaux d’une réelle publication scientifique. Il suffit bien souvent de quelques pages pleines de termes techniques, de références scientifiques, si possible anglo-saxonnes, de graphiques, courbes, tableaux et quelques équations, et l’ensemble paraîtra être une étude scientifique. Plusieurs organes regroupent ainsi des experts ou scientifiques (souvent à la retraite) dans l’objectif de développer des arguments en soutien aux visées économiques de la filière. Aux États-Unis l’International Life and Science Institute (ILSI) en est un exemple. Financé par les principaux acteurs de l’industrie agroalimentaire, chimique et pharmaceutique, cet « Institut » produit des études qui visent à influer sur le processus de régulation des produits chimiques et alimentaires. Le board comprend 21 personnes dont 16 arborent leur doctorat. En Europe, le Centre européen pour l’écotoxicologie et la toxicologie des produits chimiques annonce promouvoir des solutions scientifiques crédibles et pratiques, il a toutefois l’honnêteté d’annoncer immédiatement sur sa home page qu’il est financé par l’industrie. Dans son ouvrage sur le rôle des lobbies8, Stéphane Horel présente l’alliance pour la recherche et l’éducation de la pomme de terre (pilotée par Mc Cain, le leader international des produits surgelés à base de pomme de terre), l’Institut nord-américain de la viande (qui n’est que la vitrine de la filière) ou l’organisation internationale de recherche sur le plomb et le zinc (une simple branche de l’industrie des métaux).

De même, l’Institut américain du pétrole créé en 1919, n’est qu’un pur organe de lobbying. L’Institut de recherche pour les flagrances est au service exclusif de l’industrie du parfum. Coca-Cola finançait discrètement le « Beverage institute of health and wellness » jusqu’à ce que des polémiques éclatent et que la marque révèle publiquement son soutien financier9. Stéphane Horel présente également deux cas un peu extrêmes ; celui de l’Institut national de la pizza surgelée, mais aussi, et cela fait moins sourire, le « joint European research medical board » qui prétendait promouvoir la recherche sur la sûreté des produits industriels, et qui était essentiellement « une organisation de lobbying qui élaborait la défense de l’amiante »10.

En dehors de la création de pseudo instituts de recherches, l’astroturfing peut emprunter la voix d’une apparence de scientificité pour créer une controverse et appuyer ainsi une stratégie de propagation du doute.

Le plus bel exemple est sans conteste l’appel de Heidelberg que Stéphane Foucart désigne comme étant « sans doute la plus formidable opération de communication scientifique jamais entreprise par un lobby industriel »11. À quelques jours de l’ouverture du Sommet de Rio qui, en 1992, devait marquer la première grande prise de conscience internationale environnementale des décideurs politiques et économiques, 70 prix Nobel publient un texte pour mettre en garde contre une certaine émotionalité, voire une dérive idéologique qui traverse le champ écologique. L’investigation journalistique menée alors par Roger Cans pour le journal Le Monde retrace sans ambiguïté l’origine de cet appel. Initié par le directeur de la communication d’une entreprise pharmaceutique, relayé par une agence de relations publiques, travaillé par un groupe de chercheurs réunis à Heidelberg, l’ensemble reçoit des subsides d’une fédération qui cherchera toujours à apparaître en retrait, l’industrie de l’amiante qui visait à l’époque – comme aujourd’hui celle des pesticides – à propager l’idée d’un « usage contrôlé de l’amiante ».

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La science, ou plutôt les sciences, se retrouve donc dans une zone de turbulences, contestée sur ses fondements, critiquée sur son incapacité à répondre souvent de manière non ambigüe, remise en question par l’explosion des fake news et d’une pseudo-expertise, instrumentalisée à des fins idéologiques ou de défense d’intérêt, le statut scientifique est aujourd’hui fortement remis en question. Nul doute que c’est en restant focalisé sur la rigueur de sa démarche sans tomber dans le piège du clash des opinions que le scientifique conservera l’intégralité du prestige qu’il mérite et dont la société a décidemment bien besoin.

Thierry Libaert
Professeur des universités

Président de l’Académie des Controverses et de la Communication Sensible
Membre du Comité Économique et Social Européen

  1.  Aurélien Barrau, De la vérité dans les sciences, Dunod, 2019, p. 20.
  2.  Soroush Vosoughi, Deb Roy et Sinan Aral, « The spread of true and false news online », Sciences, 9 mars 2018.
  3. Christian Salmon, L’ère du clash, Fayard, 2019.
  4.  Stéphane Horel, Lobbytomie, La Découverte, 2018, p. 82.
  5.  Naomi Oreskes et Erik Conway, Merchants of doubt, Bloomsbury Press, 2010.
  6. Stéphane Foucart, Des marchés et des dieux : quand l’économie devient religion, Grasset, 2018, p. 213.
  7.  Sophie Boulay, Usurpation de l’identité citoyenne dans l’espace public, Presses de l’UQAM, 2015.
  8.  Stéphane Horel, op. cit.
  9.  Coca-Cola, « Continuing transparency: evolution of the beverage institute of health and wellness », 14 septembre 2016.
  10.  Stéphane Horel, op. cit. p. 118.
  11.  Stéphane Foucart, La Fabrique du mensonge, Denoël, 2013, p. 83.