La science face à l’impossible vérité

Virginie Martin et Renaud Redien-Collot, chercheurs, échangent sur la science alors que la pandémie de coronavirus a contribué à accroître sa visibilité médiatique de façon spectaculaire.

Virginie Martin – L’épisode de la Covid-19 doit nous interpeller en tant que chercheur.e. Des questions surgissent inexorablement : qu’est-ce que la science, qu’est ce que l’objectivité, existe-t-il une vérité scientifique ? Des questions fondamentales déjà discutées par René Descartes ou plus proche de nous par Karl Popper et bien d’autres.
2020 a fait surgir ces interrogations dans les salons-TV des confiné.es que nous avons été, nos préoccupations épistémologiques en tant que chercheur.e.s ont été largement vulgarisées au regard des enjeux liés à la crise du coronavirus.

Rappelons-nous : « le professeur Raoult refuse les essais randomisés » ; « les études du Pr Raoult n’ont pas été publiées dans des revues classées ni relues par les pairs » ; « le nombre d’essais cliniques est suffisant ou insuffisant » ; une « pré-étude » valide ou non tel ou tel traitement…
Les débats scientifiques les plus pointus sont venus faire les Unes des médias ! Et ces Unes ont soulevé à mes yeux quelques enjeux réels et fondamentaux.

Notamment, un essentiel : la différence entre science dite dure et science dite douce ou molle.

De tout temps, les sciences dites dures se sont octroyées la vérité, quand les sciences molles étaient vues comme celles des poètes.

Pourtant, on l’a vu les sciences paraissant avoir des atours plus « scientifiques » comme la médecine sont en proie aux mêmes débats que des domaines tels que la sociologie ou l’économie.

Il est dommage que, de tout cela, ne soit pas nées des approches plus complexes, plus subtiles sur la science, les sciences.

Certains pourtant, tel Edgar Morin, conseille de croiser les deux types de sciences, – dures et douces – car bien sûr, ce croisement serait sûrement une grande source de fertilité intellectuelle.

Pour ma part, je plaide depuis toujours pour une transdisciplinarité. C’est de ces interconnexions que la vérité peut être – un peu – approchée.

Un économiste peut-il se passer de sociologie ? Non. De sciences politiques ? Non. Et pourtant c’est ce qui se passe aujourd’hui via les silos disciplinaires. La spécialisation de chacun.e conduit à un appauvrissement scientifique évident.

Mais, pour en revenir au débat entre sciences douces et dures – même si cette distinction est bel et bien un artefact – il est maintenant acté, que les sciences dites dures sont aux prises de doutes et de fluctuations comme n’importe quelle discipline. Rappelons-nous que si 2 et 2 font 4 ; s’il s’agit de gouttes d’eau, 2 et 2 font 1 !

Renaud Redien-Collot – Pour prolonger, nous avons parfois vu les sciences dures venir à la rescousse des sciences humaines et sociales (SHS). Les SHS sont en effet considérées comme souvent peu fiables et on a même l’impression que les sciences exactes sont bienheureusement venues les réformer ! Le rapport du Sénat en 2016 sur les cinq grandes Alliances de recherche consacré aux synergies entre les sciences technologiques et les sciences humaines et celle du vivant souligne combien les sciences exactes nous ont « sauvés » des croyances où nous entraînaient les humanités.

Dans un élan de rigueur scientifique et d’idéal démocratique, on peut aussi en dénigrer la valeur. Comme le rappelle Barbara Stiegler à propos de la fabrique du consentement, les entreprises et les gouvernements modernes ont su exploiter les SHS pour assurer un contrôle des comportements d’achat ou des intentions de vote. Apparemment, les sciences exactes semblent moins manipulatrices. Toutefois, l’écologie politique a bien montré que les chercheurs de tout domaine font jouer leur subjectivité pour valoriser certains faits ou conclusions aux dépens d’autres pour respecter l’idéologie politique ou sociale en cours.

Je me demande comment par-delà les débats de l’actualité, les peurs économiques ou sanitaires, on pourrait mieux montrer la pertinence des perspectives offertes par les SHS. Peut-être que dans un monde où il n’y pas une minute à perdre, leur problème est qu’elles n’offrent pas des solutions toutes faites ?

Virginie Martin – Bien sûr que tout scientifique s’exprime à partir de lui-même.

Pour exemple, la médecine est souvent aveugle au regard du genre – gender blind – : les essais cliniques sont le plus souvent effectués sur des hommes, les symptômes ne s’expriment pas de la même façon chez l’homme et chez la femme et globalement, les spécificités de la physiologie féminine sont encore méconnues, tout comme le souvenir de la douleur chez l’homme. L’Université de Mac Gill au Canada travaille sur de nombreux aspects pour justement éclairer la médecine au regard du genre.

Cela nous enseigne de façon très claire sur les biais inexorables que contient toute approche scientifique.

C’est d’ailleurs souvent pour contrer cela, pour se donner les atours de la vérité que nous sommes face à une mathématisation des SHS. Les écrits scientifiques sont aujourd’hui plus facilement publiés dès qu’ils sont construits sur des données chiffrées, dès qu’ils sont ponctués de régressions et autres équations. On assiste à une véritable volonté de naturaliser les sciences, alors qu’elles ne sont de toutes façons que des construits, des disciplines issues d’une époque, d’un milieu, d’un territoire. La terre fut plate, puis ronde. Autre temps, autre science. Le chiffrage n’y change rien.

D’ailleurs, en sociologie politique, le chiffre est apprécié, notamment via les sondages et leurs acteurs. Pourtant, ils se trompent, souvent, ils ne vont pas assez profondément recueillir les constructions complexes des opinions, ils n’ont que faire des schémas de représentation. Mais le chiffre est là, il rassure, il semble être paré de neutralité, voire d’objectivité. Mais est-ce là une vérité ? Une donnée fiable ? Est-ce le pouls de l’opinion publique ? Bien sûr que non dirait Pierre Bourdieu. Il est juste question d’un chiffre, qui semble être comme une prise à laquelle s’accrocher.

Les SHS doivent-elles accepter de nier leur complexité ? Les sciences en général sont elles médiatisables ? Les entreprises, les États qui investissent dans la recherche veulent aussi des marqueurs créateurs de confiance. Et naturaliser une science, même artificiellement, paraît être la voie la plus sûre pour rassurer… des investisseurs. La bulle de scientificité n’est pas si loin de nous.

Renaud Redien-Collot – Les éléments de réponse qu’offrent les SHS sont partageables mais quelle valeur ont-elles si on n’arrive pas à partager avec le public les expériences d’investigation qui leur sont associées ?

Pour être honnête, les SHS n’offrent pas souvent de solutions clef en main et leurs modèles changent rapidement. En gestion, en 25 ans de carrière, j’ai pu observer la valse des modèles de prise de décisions, ou de stratégies d’influence. Des œuvres très riches et aussi complexes à lire et interpréter nous servent de boussole et il est déjà difficile de bien les partager avec le grand public. Un de mes fils m’a toutefois montré dernièrement sur Youtube une série d’émissions très percutantes sur le genre et l’écologie politique (Game of Hearth) qui donne même aux plus jeunes l’envie de batailler avec les grands penseurs du domaine !

Il ne faut jamais oublier que nos sociétés prétendent toujours plus devenir des sociétés du savoir… Je me demande souvent si on ne cherche pas à créer des fausses accélérations pour oublier que tout cela prend du temps et rassurer, comme vous l’avez dit, politiques et investisseurs !

Si, en tant que chercheurs, nous pouvions partager quotidiennement combien il faut de temps à l’élaboration des savoirs. Le temps qu’il a fallu pour les formaliser, les tester et/ou les quantifier pas que dans des laboratoires mais auprès de multiples publics, les discuter, les contredire et les réorganiser. Les silences, les détours… Je ne parle pas de vie intellectuelle faite de quelques grandes découvertes ou de brevets bien juteux, mais de tout ce flux de condensation et de diffusion des savoirs. Dans les mangas ou les BD de science-fiction, on a vu autrefois les individus en lutte avec la machine. Aujourd’hui c’est avec le flux croissant des publications, les datas ou les citations que les chercheurs sont réduits au silence alors qu’ils pourraient partager de très beaux voyages…

A-t-on oublié que le chemin compte tout autant que le point (éventuel) d’arrivée ? Comment, dans leur mission professionnelle, les chercheurs peuvent effectivement articuler ce temps infini et toutes les courses à la performance scientifique ?

Virginie Martin – C’est vrai, le système d’évaluation qu’est devenu le nôtre est extrêmement pervers ; ou plutôt il pervertit notre métier.

On nous demande de participer à cette course de « publish or perish », nous devons fournir des livrables sans cesse, dans des revues en langue anglaise, et le plus souvent américaines. Voilà, nous sommes des chercheurs français, espagnols, japonais et nous devons fournir de la recherche « straight to the point » en anglais. Et oui, on ne pense pas pareil en anglais et en français ; alors peu à peu notre esprit oublie la méthodologie francophone, tue Proust et Camus et produit de la recherche made in the US.

Les effets pervers arrivent vite : la « publish or perish » amène certains à constituer des équipes de chercheurs, à se partager le travail, à prendre untel pour son anglais, l’autre pour ses données mathématisables… le pensé est mort, le délivrable bien vivant, même sans intérêt.

Les revues sont classées, anglo-saxonnes, et surtout assez mainstream. Là encore un biais se crée : par exemple, les approches hétérodoxes en économie ne trouvent pas faciles leur output dans des revues, les approches critiques idem… donc voilà, si le chercheur veut ses primes, publier et exister il se doit de coller au système de la recherche… mais la recherche ne pense presque plus ; elle ne fait que produire… sacré paradoxe non ?

Renaud Redien-Collot – C’est peut-être le malaise que vivent les chercheurs en SHS aujourd’hui. La production de cette pensée sous vide ne permet pas de construire un débat de haute qualité. Il se résume aux préoccupations des comités éditoriaux des revues 4 étoiles. Et, inversement, cette pensée sous vide n’incite pas à trouver des réponses pédagogiques plus appropriées, à répondre avec les praticiens sur le terrain (son terrain et non celui des débats anglo-saxons) à des conflits sociaux ou des inégalités économiques criantes. En 2019, Esther Duflo a bien été récompensée du prix Nobel pour son travail qui se fonde sur des expérimentations et un meilleur dialogue entre théorie et pratique. Mais ce signal a à peine une valeur symbolique parmi ceux qui dessinent la politique de recherche actuelle.

Qui se soucie vraiment du sens que prend pour les individus le dialogue entre recherche et société ? La course aux étoiles est un fabuleux instrument de contrôle des comportements scientifiques. Elle renforce le sentiment d’imposture des chercheurs, leur impression d’effleurer des pans cruciaux des travaux actuels, de suivre des modes et de ne jamais s’engager vraiment dans ce qui pourrait les mobiliser personnellement et localement au risque d’être disqualifiés.

Je ne vois pas d’exemple de dissidence notoire. Je sais, les dissidents travaillent toujours dans l’ombre. D’ailleurs, le rapport Moedas sur les performances de la recherche dans l’UE (Europe’s Future: Open Innovation, Open Science, Open to the World, 2017) soulignait que les gros publiants représentaient 10-15 % des chercheurs… Les autres s’épuisent à rentrer dans le moule. Peut-on mieux employer leurs compétences ?

Plus largement, quelle société des savoirs voulons-nous construire ? Une société d’ombres qui mouline les conclusions des 100 meilleurs papiers de leur domaine ?

Virginie Martin – C’est vrai que c’est une recherche toute foucaldienne dans laquelle nous avons atterri. Contrôle de nos corps de chercheurs et de nos esprits. Il a été largement question de biopolitique pendant la Covid, ou comment le politique met dans l’espace de la chose publique nos corps, nos maux, nos maladies.

Le système de la recherche est aujourd’hui ni plus ni moins qu’un système de pouvoir(s). Et les débats sur la scientificité ne viennent que cacher la dérive panoptique de ce milieu. La scientificité n’est qu’un leurre, elle n’est pas le problème ; les systèmes de dominations croisées et cumulées – langue anglaise, classement, pensée mainstream… – oui.
La science est un lieu de pouvoir. Les épisodes Covid-19, nous le montrent tous les jour.

Pr Virginie Martin
Politiste, sociologue, Kedge Business School

Renaud Redien-Collot
Enseignant chercheur, École de Management Léonard de Vinci