Doit-on voir dans la reprise des pourparlers avec le Fonds monétaire international et la Banque mondiale une épreuve de vérité pour la Syrie post-baathiste d’Ahmed al-Charaa ? Sur fond de normalisation fragile, le pays continue de faire face à des défis majeurs, dont celui, colossal, de sa reconstruction.
La rencontre en février 2026 à Damas entre le ministre syrien des Finances Mohammed Yisr Barnieh et une délégation du FMI dirigée par Ron van Rooden en vue d’aborder les modalités d’une coopération financière et technique renouvelée n’aura laissé aucun observateur indifférent. Plus d’un an après le renversement du régime de Bachar al-Assad, la Syrie reste en effet confrontée à une situation économique précaire, résultat de plus de 15 ans d’une guerre civile qui se poursuit à basse intensité. Le pays fait face à l’enjeu immense et historique de sa reconstruction, dont le coût était estimé à 216 milliards de dollars pour la période 2011-2024. À n’en point douter, et tandis que les sanctions internationales sont graduellement levées, c’est de cette réintégration dans l’économie régionale et mondiale que dépendra son avenir. Or, dans cette épreuve de vérité, le gouvernement d’Ahmed al-Charaa est loin d’avoir trouvé le chemin de la réconciliation et de la stabilité.
Chronologiquement, rappelons que la Syrie a entretenu des relations précoces et intermittentes avec les grandes institutions financières internationales héritées des accords de Bretton Woods. Le 10 avril 1947, soit très tôt après son indépendance nationale, Damas devient membre du FMI. Mais durant des décennies, la relation est extrêmement prudente : seuls trois accords sont ainsi signés au lendemain de cette adhésion, en raison principalement d’une économie syrienne étatisée qui a longtemps bridé son incorporation aux programmes d’ajustement structurels caractéristiques des années 1980-1990. La relation avec la Banque mondiale est elle-aussi modérée au cours de cette période, et avant tout technique, autour de projets restreints au secteur agricole, à l’eau, aux infrastructures ainsi qu’à la gestion des ressources publiques.
Au terme de conflits géopolitiques répétés avec les États-Unis et l’Europe, le début de la guerre civile au printemps 2011 se traduit par une rupture totale des liens et par le gel de toute forme de coopération multilatérale. Les consultations de l’Article IV avec le FMI, évaluations annuelles des politiques économiques des pays membres, cessent et les données économiques disponibles sur la Syrie deviennent éparses. À son tour, la Banque mondiale interrompt l’ensemble de ses opérations sur le terrain pour se recentrer sur l’appréciation des dommages provoqués par la guerre, des analyses externes et des travaux concernant les civils réfugiés dans les pays voisins.
Ce n’est qu’à partir des années 2023-2024 que s’amorce un mouvement régional de normalisation favorable à Damas, sous l’impulsion en particulier des États arabes du Golfe, lequel ouvre la voie à un retour de la Syrie au sein des forums internationaux. En 2025, la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, annonce la reprise d’un dialogue technique avec les nouvelles autorités pour combler les lacunes statistiques, mesurer les besoins institutionnels et renforcer la Banque centrale. Puis en octobre, Damas évoque un « tournant stratégique » dans ses rapports avec le Fonds monétaire international, de même que l’amorce de programmes d’assistance destinés à réformer son secteur financier et la gestion de ses finances publiques, mais aussi à reprendre dans les six mois les consultations avec Washington.
Depuis, plusieurs missions des principaux bailleurs de fonds ont eu lieu en Syrie, tandis que Damas participait à une série de réunions clés. Mais aucun programme financier d’ampleur n’a pour l’heure été défini et les opérations en cours demeurent restreintes en raison d’une situation politique instable et des vagues récurrentes de violence qui n’offrent pas les conditions de sécurité nécessaires à la relance de projets de plus grande envergure. Certes, la dynamique présente sanctionne un changement notable après plus d’une décennie d’isolement international, mais elle se veut surtout technique et encadrée. Plusieurs hypothèses peuvent à ce titre être envisagées.
La première, et la plus optimiste, est celle d’une réintégration financière effective par une stabilisation macroéconomique rapide. La deuxième est que cette assistance de nature technique conduise à l’adoption de réformes au gré d’arbitrages politiques et sociaux internes synonymes de meilleures politiques publiques. La troisième est qu’une normalisation des relations stimule la consommation, l’envoi de fonds par la diaspora et la croissance économique (qui était de -1,2 % en 2023). Mais il faut bien entendu prendre en compte que des programmes d’ajustement non accompagnés de mesures ciblées peuvent aussi creuser les inégalités et nourrir les tensions entre des zones reconstruites et des régions plus périphériques. L’accès aux financements n’est pas neutre non plus : il redessine les rapports de force géopolitiques au bénéfice des donateurs occidentaux et de leurs alliés régionaux, ce qui n’est pas du goût de tous.
Ne perdons pas de vue, en effet, que la réintégration de la Syrie post-Assad dans les circuits diplomatiques et financiers internationaux relève d’un processus hautement stratégique, tissé d’opportunités comme de rivalités, de dilemmes de légitimité et de risques de dépendance. Quel sera l’équilibre entre puissances régionales et globales dans le contexte de cette reconstruction ? Si les intérêts des institutions financières internationales convergent pour l’heure avec une majorité d’acteurs régionaux aux positions pragmatiques (pétromonarchies, Turquie, Israël), ils s’opposent en partie à ceux d’acteurs comme la Russie, l’Iran et ce qu’il leur reste de « mandataires » armés. Si l’intention est de rebâtir une Syrie défigurée par la guerre, alors le FMI comme la Banque mondiale devront aussi composer avec ces derniers.
In fine, la reconstruction syrienne répond d’une logique tout aussi conditionnelle que conditionnée, dont le succès dépendra d’un équilibre savant entre stabilité régionale, coordination des efforts internationaux et capacité du gouvernement syrien à mettre en œuvre un paquet de réformes crédibles. Or le temps est compté pour Damas et toute nouvelle soustraction à ses obligations possiblement lourde de conséquences, pour la Syrie comme pour son environnement extérieur.
Myriam Benraad
Professeure honoraire à l’Université d’Exete











