L’Arabie saoudite, de l’État à la nation

La phase d’ascension de Mohammed ben Salman Al Saoud (MBS), amorcée à l’avènement de son père en janvier 2015, s’est poursuivie en juin 2017 quand il a succédé à Mohammed ben Nayef comme prince héritier, pour faire place à une période de consolidation de son emprise sur le pouvoir, en attendant son accès au trône. Il a commencé à corriger l’image de son pays en esquissant une nouvelle Arabie ouverte sur le monde, tout en la précipitant dans la monarchie absolue. 

De nouvelles normes politiques et sociales s’installent : centralisation du pouvoir étatique, construction d’une nation, émergence d’une société prenant le chemin de la sécularisation. Il revient désormais à MBS de bâtir une légitimité durable sur des réalisations pérennes, mais il a déjà allumé l’espoir d’une jeunesse saoudienne qui soutient son projet socio-politique car elle aspire à un pays plus ouvert. Une libéralisation politique éventuelle dépendra du succès du passage en cours des structures traditionnelles de l’allégeance et de la primauté du sécuritaire à un modèle participatif.

Les ressorts de l’allégeance en Arabie saoudite

Dans sa région d’origine, le Nejd, Ibn Séoud s’est heurté dans son entreprise d’édification de l’État saoudien moderne à une société bédouine rétive à la centralisation et aux allégeances changeantes. Les Bédouins vivaient dans la crainte perpétuelle des rezzous et de la famine, ce qui engendrait méfiance et repli sur soi. La tribu avait pour fonctions principales d’assurer à ses membres sécurité et subsistance. Ibn Séoud a fait taire les dissensions intertribales qui minaient l’Arabie centrale et l’a pacifiée, ce dont ses habitants lui savent gré. Il a annexé par la force les zones non majoritairement bédouines (Hedjaz et Assir), puis a dû combattre sa milice bédouine, les Ikhwan, pour asseoir son pouvoir. Il en a enrôlé les survivants, puis leurs descendants, dans une « seconde armée » bédouine mais détribalisée, la Garde nationale, choyée par ses successeurs par précaution. Si l’alliance du sabre et de la Chahada1 a permis l’avènement du troisième État saoudien2, comme l’illustre son drapeau, sa pérennité résulte d’autres causes : déstructuration et fragmentation de la société, urbanisation, wahhabisation et redistribution des richesses.

Le principal facteur expliquant la stabilité du pouvoir saoudien dans une région troublée est d’ordre socio-politique. La dynastie des Saoud a mis près de deux siècles à unifier sous son joug la majeure partie des espaces immenses de la péninsule arabique. Dans une des rares contrées à avoir échappé à la colonisation européenne et à l’occidentalisation induite, l’État saoudien moderne s’est édifié depuis un siècle sur la construction ex nihilo d’infrastructures matérielles et sur une ingénierie sociale tout aussi ambitieuse. Débédouinisation et détribalisation ont été les maîtres-mots de sa politique. Contrairement au cliché, l’Arabie saoudite n’est pas un État bédouin, mais un État contre les Bédouins3.

Les tribus n’ont jamais été porteuses d’un projet national ni d’une identité rassembleuse. De plus, tous les Saoudiens ne peuvent se prévaloir d’une appartenance tribale. L’importance de l’ascendance tribale en tant que marqueur de prestige social a crû à mesure que s’amenuisaient les fonctions de la tribu en tant que formation sociale, politique ou économique. La tribu ne représente plus un vecteur de mobilisation collective ou d’opposition au pouvoir central. Le pouvoir saoudo-wahhabite s’est employé à substituer aux liens tribaux l’allégeance à un clan citadin et non bédouin, les Al Saoud, et s’est construit contre l’anarchie bédouine.

La marginalisation des Bédouins et des tribus a atomisé la société. En pays autoritaire, on tente habituellement de mesurer le degré de cristallisation de la société civile. On est très loin de ce paradigme en Arabie saoudite, où c’est la société elle-même qui est encore balbutiante. Son incapacité à organiser des mobilisations collectives en raison de sa segmentation explique pourquoi le printemps arabe n’a pas touché le pays. Cette atomisation représente le principal garant de la stabilité du pouvoir. Par sa nature même, celui-ci a empêché la transformation de l’individu en homo politicus, qui accompagne habituellement la modernisation. Il a favorisé le passage de l’archaïsme à une société urbaine déculturée, passive et consumériste à l’américaine, à l’écart du politique et des enjeux sociaux.

La première cause de la docilité de la population saoudienne est qu’elle n’a pas conscience de former un peuple.

L’Arabie saoudite est devenue une juxtaposition de groupes, familles principalement, qui ne se connaissent guère et se méfient les uns des autres. Le contraste est saisissant entre une crainte latente répandue dans toute la population et une délinquance si négligeable qu’elle fait de ce pays l’un des plus sûrs au monde. Dans un tel contexte, la peur du retour aux dissensions d’antan est généralisée. Mais les entraves mentales à l’accomplissement collectif représentent sans doute le principal frein au progrès économique et social.

La redistribution des richesses pétrolières, dont l’ensemble des Saoudiens s’estiment propriétaires, constitue la partie émergée de l’iceberg. Elle satisfait la demande de bien-être, plus médiocrement qu’on le croit généralement4, et contribue à faire des nationaux des assistés dénués d’aspirations politiques. Mais la croissance démographique est telle que la population ne peut plus rester sous perfusion pétrolière.

Une société compartimentée et ankylosée

L’urbanisation a englouti la société traditionnelle. Curieusement, l’Arabie saoudite est devenue simultanément l’un des pays les plus urbanisés et les moins densément peuplés du monde. L’urbanisme a singé le modèle de la tente bédouine : horizontal (les immeubles sont dévolus aux expatriés), villas familiales basses et espacées les unes des autres, entourées de murs et divisées en espaces masculin et féminin. L’espacement des bâtiments, l’étirement des villes, la domination sans partage de la voiture individuelle du fait de l’absence de transports en commun et la réduction à la portion congrue des lieux collectifs de loisir, entravent la formation d’espaces publics.

La modernisation a produit une société compartimentée sur les plans spatial et social.

L’Arabie saoudite est un pays de murs, physiques et psychiques.

L’ingénierie urbaine et mentale conduit les individus à évoluer au sein de labyrinthes qui les piègent et restreignent la sociabilité. Ils se heurtent sans cesse à des interdits moraux, religieux, politiques ou matériels. L’espace domestique est livré à la tyrannie patriarcale, autrement forte et cruelle que la dictature politique. Le conservatisme de la société résulte autant des obstacles politiques à la socialisation que de la tradition.

Les divisions ne sont pas uniquement d’ordre social. La société saoudienne est fortement clivée et traversée de multiples failles régionales, confessionnelles et idéologiques. Aucune institution n’est capable d’exprimer et de canaliser les divergences de vues. Les clivages régionaux ont conduit la famille régnante à placer ses membres à la tête des provinces, en véritables proconsuls. La fracture confessionnelle entre wahhabites et chiites est bien connue, mais on sait moins que les quatre grandes écoles sunnites qui préexistaient au wahhabisme conservent des adeptes, notamment dans le Hedjaz, où subsiste par ailleurs un soufisme souterrain mais bien ancré. Fragmentation ne veut pas dire séparatisme. Malgré ses tendances irrédentistes, le Hedjaz n’offre pas davantage de cohésion que le reste du pays et ne présente donc pas de danger pour la stabilité de l’ensemble.

La famille régnante dispose d’une image libérale sur le plan social face à l’obscurantisme des wahhabites, alors qu’elle a longtemps été la garante de leur mainmise sur la société. Cette dernière réprouve la corruption des princes qui se tiennent au-dessus des lois, mais elle considère néanmoins la dynastie des Saoud comme un rempart face aux dangers qui la guettent. Contrairement à son image à l’extérieur, l’Arabie n’est ni un pays wahhabite, ni même un État islamique, mais bien « saoudite » : la religion y est un instrument au service du pouvoir et non sa source, à l’inverse de sa place en Iran par exemple.

Jamais formalisée ni énoncée, donc difficile à appréhender, l’ingénierie sociale saoudienne n’est pas moins rigoureuse que la doctrine wahhabite, sur laquelle se concentrent les critiques, mais qui n’est que la partie apparente d’un système de contrôle de la société d’une efficacité redoutable. Dépourvus de légitimité religieuse ou historique, les Saoud se sont appuyés sur les oulémas dans leur entreprise étatiste. Le wahhabisme est, certes, un réformisme apparu en réaction aux multiples accommodements de la société bédouine à la doxa musulmane, mais sa fortune, liée à son association au glaive, a pour origine sa capacité fédératrice ou même unificatrice face à l’anarchie bédouine. Son fondamentalisme présente la double vertu, dans le contexte saoudien, de transcender le tribal tout en sacralisant le patriarcat. C’est à ce système à bout de souffle que MBS a commencé à s’attaquer avec succès, pour libérer la société saoudienne du carcan patriarcal sanctifié par le wahhabisme.

Priorité à la sécurité

Le principal ressort du succès des religieux a été d’entretenir et de conjurer la peur, de la damnation cette fois. Le clergé wahhabite s’est employé à cultiver l’angoisse de l’enfer pour prolonger la soumission des fidèles, au plus grand profit du pouvoir qui l’a choyé à cette fin, car cela entretenait la docilité de la population. C’est ainsi que le « système Saoud » n’a guère eu besoin de réprimer pour perpétuer une crainte largement répandue et qui constituait le meilleur garant de sa pérennité.

L’histoire longue de la construction de l’État saoudien explique pourquoi prime l’exigence de sécurité intérieure. Celle-ci est assurée par un appareil sécuritaire tentaculaire et performant, avec des services de renseignement omniprésents. La population accepte cette situation sans trop rechigner, car la mémoire de l’insécurité chronique de l’époque prémoderne est encore prégnante. Elle met à l’actif des gouvernants le passage en quelques décennies de la glorification des razzias en milieu bédouin à une urbanité policée. La police religieuse saoudienne était, certes, un instrument de la mainmise wahhabite, mais aussi un adjuvant de poids à une maréchaussée médiocrement respectée par une population foncièrement anarchique. La fragilité du tissu social représente de manière paradoxale un atout pour la stabilité du régime, car les Saoudiens en ont une conscience si aiguë qu’elle demeure le meilleur ciment du pays.

Les Saoudiens admettront cette primauté sécuritaire tant que la menace sera crédible. Plus la mémoire s’étiole, plus les gouvernants seront tentés d’invoquer la menace extérieure pour justifier leur mainmise sécuritaire. L’état catastrophique du Moyen-Orient, le terrorisme et la menace iranienne concourent à cette fin.

La sécurité extérieure dépend aussi de la rente pétrolière, qui a permis de pérenniser les pouvoirs en achetant la pax americana pour faire face aux prédateurs (Irak, puis Iran).

Ce schéma est remis en question par la baisse de l’importance du pétrole du Golfe pour les États-Unis. Ceux-ci se désengagent de la région, car ils ne dépendent plus du pétrole importé. Il s’ensuit une plus grande vulnérabilité externe, à laquelle le régime doit s’adapter pour durer. Le temps de la prise en charge de la sécurité du Golfe par les États-Unis est révolu. Désengagement ne signifie pas retrait, mais les Américains exigent désormais de leurs partenaires locaux une cogestion de leur sécurité. Donald Trump souhaite que les pays arabes du Golfe s’opposent aux menées expansionnistes de l’Iran en utilisant leurs propres moyens autant que faire se peut. Mais l’état de leurs armées est loin de répondre aux défis, hormis dans le domaine aérien. Leur valeur opérationnelle reste médiocre dans les autres secteurs et l’équipement de leurs marines est notoirement insuffisant.

La question de la stabilité des régimes et au-delà des pays du Golfe, est surdéterminée par l’expansionnisme iranien. La guerre froide irano-arabe qui s’est installée dans le Golfe engendre donc une course aux armements et un effort conséquent de mise à niveau opérationnel. L’instauration de la conscription au Qatar et aux Émirats Arabes Unis en 2014 illustre cette évolution et pourrait faire école. Le déploiement de puissance militaire des pays arabes du Golfe, encouragé par les Américains, devrait entraîner leur militarisation, avec des répercussions éventuelles sur le plan politique.

La montée en puissance des forces armées pourrait faire germer des ambitions nouvelles. Elles forment le seul corps social solidaire et présentant des intérêts communs. Elles ont, de plus, fourni un moyen de promotion sociale aux franges les plus défavorisées de la population (émirats du nord de la fédération aux Émirats, Assir et populations d’origine bédouine en Arabie), qui pourraient commencer à nourrir des ambitions politiques pour surmonter leur marginalisation historique. Ceci devrait moins entraîner l’éviction de dynasties que l’association de militaires au processus de décision. Les généraux revendiqueront sans doute une plus grande place. Pour éviter toute surprise, les familles régnantes veilleront à les contrôler. L’émergence de la nation saoudienne pourrait donc s’accompagner, là comme ailleurs, d’une affirmation prétorienne.

L’Arabie salmanite au stade de la chrysalide

On mesure l’audace du projet réformateur de MBS face à cette anthropologie politique sans doute adaptée à la transition vers la modernité d’un pays à la fois jeune et archaïque, mais qui paraît maintenant d’un autre âge. Le succès de la métamorphose n’est pas garanti, mais l’alchimie employée mérite la considération, si ce n’est le soutien. Les contempteurs de l’Arabie wahhabite doivent réviser leur jugement. MBS a réussi, à la surprise générale et en un temps record, à écarter ses rivaux au sein d’une famille que son jeune âge indisposait, puis à briser le siège que les religieux avaient imposé à la société et à instiller dans la brèche une série de réformes audacieuses qui propulsent son pays au XXIe siècle. Outre son ambition démesurée, il tire sa force d’une confiance en soi diamétralement opposée à la paranoïa fondamentaliste et sécuritaire passée, qui illustre au mieux le passage en cours de la société saoudienne à une modernité pleinement assumée.

C’est tout l’ancien système qui se lézarde en même temps : l’esprit critique et la rationalité issus des progrès de l’éducation, le conflit des générations résultant de la transition démographique et de la crise du patriarcat, l’investissement de l’espace public par la femme accédant au marché du travail, l’ajustement structurel de l’économie sous l’effet de la réduction de la rente pétrolière, la désacralisation du wahhabisme qui fait de la police religieuse un tigre de papier, la tolérance remplaçant le conformisme rigoriste, concourent à la mise au rebut de l’ensemble des structures qui régissaient le pays. Vu de l’extérieur, le mouvement paraît téléguidé d’en haut, mais il traduit en fait une véritable révolution culturelle, à l’aune locale bien sûr. Une Arabie désormais plus salmanite que saoudite effectue sa mue, guidée par une main de fer et sans heurts jusqu’à ce jour. L’ampleur de la tâche dans une région des plus troublées faisait pourtant craindre le pire.

Mais l’enthousiasme qui a saisi ceux qui aspirent à une Arabie nouvelle ne suffira pas à la réorganiser sur de nouvelles bases.

Les jeunes Saoudiens s’emploient à réduire les entraves à la formation de liens sociaux réels par le biais des réseaux sociaux virtuels, dont ils sont parmi les premiers utilisateurs dans le monde, l’un expliquant l’autre. L’organisation de spectacles publics mixtes, l’accès de la femme aux sphères du sport et de la circulation routière et la mise en service prochaine du métro de Riyad marquent des avancées de grandes portées dans la cristallisation de la société. Pour le moment, les Saoudiens ne demandent pas la démocratie, mais un gouvernement efficace et comptable de ses actes, davantage de transparence et moins de corruption, l’État de droit et non le fait du prince. Même si le régime suit pour le moment une voie autoritaire à la chinoise, il devra, à terme, répondre à une demande d’ouverture politique susceptible de faire passer le ressort de sa légitimité d’un système d’allégeance à un modèle participatif.

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Ibn Séoud a édifié un État, son petit-fils entend construire une nation. Le prince héritier d’Arabie saoudite a déclenché le plus important bouleversement politique qu’ait connu le royaume depuis sa fondation en 1932, mais le plus difficile reste devant lui, tant défaire est plus aisé que rebâtir. Comme tant de démiurges, il n’a que partiellement conscience de son entreprise, qui le construit autant qu’il la façonne. De la réussite du processus saoudien de modernisation dépend non seulement l’avenir du pays, mais aussi, dans une large mesure, celui de l’ensemble du monde arabe. Après l’écrasement de l’Irak et de la Syrie et l’affaissement de l’Égypte, l’Arabie saoudite est le dernier pays arabe d’importance. Quel que soit l’avis que l’on porte sur sa politique, il est crucial non seulement pour les Saoudiens, mais aussi pour les Arabes et les rapports euro-arabes, qu’elle échappe au malheureux sort de ces pays pour pouvoir porter l’espoir arabe en un avenir meilleur. Même si le rôle du pétrole de l’Arabie n’est plus ce qu’il était, une déstabilisation de ce pays aurait des répercussions mondiales.

Louis Blin
Chargé de mission au Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie
du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères

Cet article écrit en son nom personnel n’engage en rien ce ministère

  1.  Profession de foi musulmane.
  2.  Après le premier État saoudien (1744-1818) et le second (1824-1891).
  3.  Voir à ce sujet François Pouillon, Bédouins d’Arabie, Karthala, Paris, 2017, 294 p.
  4.  PIB par habitant de 20 957 $ en 2017, selon le FMI, contre 20 575 au Portugal.