Le discours gaullien : rhétorique démodée ou leçon pour notre temps ?

Spécialiste de rhétorique politique, Christophe de Voogd décrypte et analyse pour la Revue Politique et Parlementaire le discours gaullien.

Les analyses de la rhétorique du général de Gaulle sont légion1. Tant il est vrai que le sujet s’impose à qui étudie la vie et l’action d’un homme convaincu que la parole est le grand instrument du pouvoir. Ou, pour le dire dans sa propre citation de Juvénal, que « la rhétorique mène au Consulat ». Même conviction au demeurant chez son grand rival et ami, l’autre immense orateur de ce temps-là, Winston Churchill, lequel avait écrit dans sa jeunesse un article sur le sujet2. Et l’on pourrait aisément appliquer à l’usage de la langue française par de Gaulle le mot de Kennedy – autre expert en art oratoire – sur la puissance de feu du discours churchillien : « il a mobilisé la langue anglaise elle-même et l’a envoyé dans la bataille »3.

Mais avec le temps, l’évocation de ce talent exceptionnel a pris – pour l’un comme l’autre de ces deux grands fauves au demeurant – un parfum de nostalgie.

Dans le cas gaullien, revient l’idée que cette rhétorique classique, forgée il y a plus d’un siècle par l’enseignement jésuite et la lecture intensive de Chateaubriand, appartient, justement, au passé.

Impossible, évidemment, de « parler comme de Gaulle » dans notre époque postmoderne, où l’instantané a remplacé le temps long de l’histoire, où l’horizontalité des réseaux sociaux s’est substituée à la verticalité des anciennes hiérarchies, et « l’archipel français » au « cher et vieux pays » du Général. Où, plus encore, la communication est d’autant plus dominante que le Prince est impuissant 4.

De fait, quel homme politique oserait aujourd’hui parler de lui à la troisième personne ou s’identifier en permanence à la France5 ? Qui oserait, à l’heure des tweets, placer dans son discours la phrase suivante – qui est loin au demeurant de battre le record gaullien de longueur6 ?

« Elle (la France) le dit, enfin, avec la conviction, qu’au degré de puissance, de richesse, de rayonnement, auquel les États-Unis sont actuellement parvenus, le fait de renoncer, à leur tour, à une expédition lointaine dès lors qu’elle apparaît sans bénéfice et sans justification et de lui préférer un arrangement international organisant la paix et le développement d’une importante région du monde, n’aurait rien, en définitive, qui puisse blesser leur fierté, contrarier leur idéal et nuire à leurs intérêts »7.

Passage doublement « classique », en vérité : d’un côté par le rythme ternaire et les connecteurs logiques, omniprésents chez de Gaulle ; de l’autre, par l’étrange ressemblance de ce propos sur la guerre du Vietnam avec celui tenu par un autre « vieux sage », également général, l’Athénien Nicias, pour dissuader ses concitoyens d’entreprendre l’expédition de Sicile… en 415 avant Jésus-Christ8.

Alors, définitivement démodé le discours gaullien ?

Rien n’est moins sûr, si l’on veut bien s’aviser que « la rhétorique resurgit toujours en période de crise »9 et qu’elle retrouve aujourd’hui, de manuels d’art oratoire en modules de formation professionnelle, une nouvelle jeunesse10. Ne serait-ce pas plutôt une certaine communication, centrée sur la gestion d’ « images » et de « séquences », qui semble en posture délicate ? L’accordéon de Valéry Giscard d’Estaing ou le « chébran » de François Mitterrand n’ont-ils pas plus vieilli que la phrase gaullienne ? Davantage, dans une époque marquée à la fois par la saturation des images et l’effondrement de l’expression écrite et orale, les citoyens sont plus familiers des codes visuels que des raffinements de la parole. Et donc, paradoxalement, plus réceptifs et moins blasés face aux bons orateurs. Les succès d’un Obama, d’un Johnson, d’un Sanders ou, à sa mesure, d’un Mélenchon, en témoignent : or qui ne perçoit l’étonnante ressemblance des intonations de ce dernier avec celles du Général et l’impact de son discours auprès des jeunes d’aujourd’hui ?

Il se pourrait bien, de fait, que la rhétorique gaullienne offre des enseignements toujours précieux, tant elle est fidèle à quelques règles atemporelles, fixées par les Anciens.

La première est l’adaptation impérative du discours aux circonstances, c’est-à-dire au contexte, à l’enjeu et au public. Sans vouloir offenser la mémoire de ce grand combattant contre l’hégémonie américaine, l’on pourrait, à des fins pédagogiques, nommer cette règle d’or la « C.I.A » (Context, Issue, Audience). Aux dires de son propre fils, cette intuition était née « durant sa jeunesse lilloise, lorsqu’il se mêlait à la foule venue entendre Jaurès. Il avait noté que le grand tribun variait de discours et de ton selon son public du jour »11. Cette adaptabilité, qui tient aussi le plus grand compte du medium utilisé (télévision, radio), et se traduit visuellement par l’alternance du costume civil et de l’uniforme, explique l’extrême variété de la parole gaullienne, où l’on retrouve tous les types de discours, du plus rationnel au plus émotif, du plus savant au plus familier, et du plus long au plus court12.

Car de Gaulle sait faire court. Très court. Son moment fondateur, l’appel du 18 juin tient en 363 mots. Et même le sujet complexe de la nouvelle Constitution est abordé en septembre 1958 à travers une succession de phrases brèves qui vont à l’essentiel. Leçon oubliée dans d’autres quinquennats, où la parole présidentielle a tendance à s’éterniser en toutes circonstances.

Plus savamment, la force de cette rhétorique tient à l’art de mêler, au sein du même discours, les grands registres aristotéliciens (ethos, pathos, logos), de varier le rythme et les niveaux de vocabulaire : de Gaulle, accusé de planer dans la « stratosphère », sait ainsi redescendre sur terre face à Michel Droit entre les deux tours de la présidentielle de 1965, pour évoquer, à travers le désir du « frigidaire » et de « l’auto » et le refus de la « pagaille » et de la « bamboche », les aspirations simples des Français. Et, l’on sait qu’en bon militaire, il n’a pas peur des mots crus : « rancart », « chienlit », « vacharde ».

À ceci s’ajoute le respect de deux autres règles, non moins fondamentales : la clarté de la thèse d’abord, c’est-à dire du diagnostic porté sur la situation ; la positivité du message ensuite, qui doit toujours susciter « l’espoir » (mot gaullien, s’il en est !).

Si l’on passe au tamis les discours du Général, l’on s’apercevra aisément que ces règles sont parfaitement respectées dans ses discours légendaires : et qu’inversement elles sont bafouées dans ses discours ratés.

Ainsi dans l’annonce du référendum sur la décentralisation le 24 mai 1968 où le « tout le monde comprend évidemment » initial sonne comme un vœu pieux avant un développement compliqué, une thèse contestable et un message obscur. Le tout en complet décalage avec la situation du moment. Échec immédiatement perçu par l’orateur, conscient d’être « tombé complètement à côté de la plaque »13.

Tel n’est assurément pas le cas du discours tenu la semaine suivante, le 30 mai, qui est sans doute le plus réussi de de Gaulle : à la différence de celui du 18 juin 1940, non enregistré comme l’on sait et objet de différentes versions, nous pouvons mesurer ici l’excellence de la performance, de l’actio, pour parler comme les Anciens.

La quintessence du génie oratoire gaullien s’y trouve. Choix du medium – la radio – alors même que la télévision est déjà reine de l’espace public : il s’agit évidemment de faire remonter de l’inconscient collectif le sauveur de juin 1940. Bouleversement complet de l’ordre classique du discours : de Gaulle commence par la partie performative (« je ne me retirerai pas », « je dissous l’Assemblée nationale »), normalement placée en péroraison ; il s’agit par cet effet dramatique de répondre à une crise dramatique. Argumentation faisant appel aux trois registres : « légitimité nationale » de l’orateur (ethos), « intimidation, intoxication, tyrannie » (pathos), usage du logos par l’appel au respect des institutions et du bon sens (« on empêche les travailleurs de travailler, les étudiants, d’étudier etc… ») Clarté et simplicité de la thèse centrale (« la France est menacée de dictature ») répétée de plusieurs manières (« entreprise/communisme totalitaire »). Message d’espoir (« Eh bien non ! La République n’abdiquera pas, le peuple se ressaisira, etc… »). Le tout en 2 minutes et 40 secondes. On connaît la suite, même si les historiens nuancent aujourd’hui la « spontanéité » de la manifestation des Champs-Élysées juste après ce discours qui aura renversé le cours des « événements de mai »14.

Christophe de Voogd
Normalien, agrégé et docteur en histoire, enseigne la rhétorique et les idées politiques à Sciences Po
Centre d’écriture et de rhétorique de Sciences Po
Président du Conseil scientifique et d’évaluation de la Fondation pour l’innovation politique

  1. Voir entre autres, Jean-Marie Cotteret et René Moreau, Recherches sur le vocabulaire du général de Gaulle, Colin, 1969 ; Bertrand Poirot-Delpech, « Charles de Gaulle écrivain : Le Style ». Séance solennelle pour le centenaire du général de Gaulle, séance de l’Académie française, 18 octobre 1990 ; Thierry Herman, Au fil des discours. La rhétorique de Charles de Gaulle (1940-1945), Lambert Lucas, 2009 ; et le livre comparatif sur la rhétorique des présidents de la Ve, Joseph Daniel, La Parole présidentielle, Seuil, 2014. Pour le texte des discours, voir le site de la Fondation Charles de Gaulle : http://www.charles-de-gaulle.org/lhomme/les- discours/. Également, l’analyse du pouvoir des mots chez de Gaulle : http://charles-de-gaulle.org/enseigner-de-gaulle/de-gaulle-construction-et-limite-dun-mythe/
  2. Winston Churchill, « The Scaffolding of Rhetoric », 1897, article non publié alors. https://winstonchurchill.org/wp-content/uploads/2016 /06/THE_SCAFFOLDING_OF_RHETORIC.pdf
  3. John Fitzgerald Kennedy, « Proclamation Conferring Honorary U.S. Citizenship on Sir Winston Churchill », 8 avril 1963.
  4. Ce paradoxe fait consensus dans les nombreux ouvrages sur la crise actuelle de la démocratie. On renverra à l’analyse approfondie de Vincent Martigny, Le retour du Prince, Paris, Flammarion, 2019.
  5. Contrairement à une idée répandue, ce n’est pas en effet l’emploi du « je » qui caractérise le style gaullien, bien plus économe en la matière que ses successeurs.
  6. Sauf erreur la phrase la plus longue de de Gaulle fait 158 mots (allocution du 11 décembre 1965). Mais cet indicateur doit être relativisé : les phrases les plus longues sont souvent découpées par la syntaxe en séquences autonomes, et donc ne se disent ni ne s’entendent comme un ensemble compact.
  7. Discours de Phnom Penh, 1er septembre 1966.
  8. Ou plutôt le discours que lui prête Thucydide dans La Guerre du Péloponnèse, VI, 9-14.
  9. Michel Meyer, La rhétorique, P.U.F, 2012.
  10. Parmi les plus récents, Cyril Delhay, Parler en public, Dalloz, 2019 ; Bertrand Perier, La parole est un sport de combat, J.-C. Lattès, 2017 ; Kathleen K. Reardon et Richard Luecke, L’essentiel pour convaincre, Harvard Business Review, 2019.
  11. Philippe de Gaulle, De Gaulle mon père, 2 vol., Plon, 2004-2005.
  12. Le comptage des mots est utile mais, outre la distinction déjà faite entre longueur de la phrase écrite et rythme de la phrase prononcée, l’allongement constaté par Cotteret et Moreau (op.cit.) entre la période pré-1958 et celle de la Présidence n’est nullement une faiblesse : il correspond justement à un contexte différent. Et de Gaulle sait toujours revenir, lorsque le moment l’exige, à la plus grande brièveté.
  13. Philippe de Gaulle, op. cit.
  14. L’herbe était déjà haute en cette fin de mai 1968 quand un enfant, alors âgé de dix ans, courut à travers champs vers sa voisine, norvégienne et dépourvue de radio, pour lui crier que « de Gaulle avait fait un discours génial ». Que ce discours ait fait sur cet enfant une impression ineffaçable, qu’il ait suscité sa vocation professionnelle et ait conduit cinquante ans plus tard au présent article, est un témoignage personnel de la puissance de la rhétorique gaullienne…