Le retour de l’angoisse

Un hommage sera rendu à Stéphanie M. aujourd’hui en fin d’après midi. Cette agente du commissariat de Rambouillet a été poignardée vendredi par un tunisien de 36 ans. Réaction d’Eric Cerf-Mayer.

Une journée d’avril, qui aurait pu être l’occasion d’oublier l’atmosphère lourde et plombée de la pandémie l’espace de l’envol pour la Station spatiale internationale de Thomas Pesquet, marque le retour de l’angoisse dans notre beau pays de France, à nouveau cruellement frappé dans sa chair par un crime ignoble abject, que rien ne peut justifier, d’autant plus intolérable dans un contexte où apparaissent des velléités d’explication de ces actes odieux par des allusions à des troubles psychologiques, tendant à absoudre de leur responsabilité les auteurs de ces infamies…

 
Depuis de trop nombreuses années, nos démocraties sont en proie à une hydre qu’il faudrait éradiquer par tous les moyens possibles en cessant de se voiler la face sur les racines profondes et les causes réelles de ce fléau.
 
Chaque drame nous vaut sur les écrans les mêmes affirmations de fermeté, le renvoi à un nombre difficilement audible d’attentats ou crimes déjoués, comme si de telles incantations pouvaient exorciser l’horreur de l’égorgement des victimes dont la liste s’allonge comme une blessure qui saigne aux flancs de la France… Le même sentiment d’effroi et d’écœurement étreint le pays à chaque attaque de ces bêtes féroces, qu’elles soient des loups soit disant solitaires, radicalisés la plupart du temps sans beaucoup se dissimuler sur les réseaux dits sociaux, ou des groupes plus structurés et organisés sciemment pour perpétrer leur œuvre de terreur et de mort.
 
Tandis que nos médias renvoient des images de bains de foule des plus hautes autorités du pays à l’occasion de la réouverture des écoles en se réjouissant sans nul doute prématurément au vu de ce qui se passe en Inde d’un retour progressif à la normalité, la vie continue diront certains, mais ce qui est sûr c’est qu’elle s’est tragiquement et injustement arrêtée pour Stéphanie M., une mère de famille âgée de 49 ans, qui ne verra jamais grandir les enfants de ses deux filles de 13 et 18 ans, et qui plus jamais ne partagera avec ses proches le pain cuit par son époux boulanger. Et cela par la main armée d’un assassin, vecteur d’une idéologie criminelle, arrivé en France pour y chercher soit disant un moyen d’existence, régularisé au bout de dix ans de présence illégale sur notre territoire, et pour y terminer son parcours  en ôtant de manière aussi effroyable la vie d’une citoyenne qui consacrait la sienne au service et à la protection de ses semblables.
 
C’est toute la France qui doit s’unir en fin d’après-midi autour de la famille de Stéphanie M., des élus et de la population de Rambouillet pour rendre un dernier hommage à une victime de trop et pour crier « cela suffit ! », réveiller les consciences et secouer cette torpeur qui retombe sur le pays après la sidération, acte terroriste après acte terroriste, comme si ce combat contre l’hydre qui nous étreint était perdu d’avance et comme si l’angoisse devait imprégner à jamais la succession de nos jours, obérée depuis plus d’un an par une autre menace, celle du virus de la Covid…
 
Cette fin des vacances de Pâques endeuillée par l’assassinat de Stéphanie M. a ravivé durablement cette angoisse, démolissant tout frémissement d’un retour à la confiance dans l’opinion publique.
Pour rajouter à la tristesse de l’heure, une polémique a enflammé l’actualité de ces derniers jours noirs, le reproche fait à des militaires à la retraite d’avoir signé une tribune dans laquelle ils exprimaient leurs craintes et inquiétude sur la situation du pays, légitimement justifiée au regard du drame de Rambouillet…
Les  signataires de ce cri d’alarme constitueraient une menace grave  pour la République et contreviendraient au devoir de réserve et de loyauté qui incombent à l’armée… Les politiques qui ont le cran de porter une telle accusation ont-ils oublié que ces militaires à la retraite ont servi leur pays et qu’outre la liberté de s’exprimer comme bon leur semble, ils auront aussi celle de voter quand l’heure sera venue, comme tous ceux qu’ils ont défendu au long de leur carrière… Ont-ils oublié le sacrifice héroïque du Colonel Arnaud Beltrame sur le front de la guerre contre l’islamisme ? Le 3 août 1940, le Tribunal militaire permanent de la 11e région siégeant à Clermont-Ferrand condamnait à mort et à l’indignité le Général de Gaulle…  Si la Troisième République a livré dans la panique ses institutions au lendemain  d’une défaite cinglante aux mains du  Maréchal Pétain, la France a su sagement par la suite  faire appel au service du même Général de Gaulle, en le rappelant de sa retraite, pour écrire une grande page de son histoire… La polémique sur cette tribune est hélas sans doute le reflet d’une mauvaise conscience face au désarroi et a l’écœurement unanimes devant la dernière attaque survenue vendredi à Rambouillet. Aux yeux d’une immense majorité de Françaises et de Français, il est probable que la menace pour la République  ne se cache pas dans la tribune objet de cette polémique inutile mais bien dans l’hydre du radicalisme islamiste et les desseins inavouables de ceux qui se voilent la face sciemment ou par lâcheté sur cette menace mortelle et implacable…
 
Faisons tous en sorte que le recueillement et l’hommage à la mémoire d’une mère de famille odieusement assassinée en rentrant de sa pause de midi ne soient pas oubliés au bout de quelques jours, car celle dont la vie s’est brutalement arrêtée à la porte de son lieu de travail, ce commissariat de Rambouillet, sous un beau soleil d’avril, cela pourrait demain être notre compagne, notre collègue, notre mère ou notre sœur si nous ne nous ressaisissons pas collectivement dans un sursaut de dignité, de courage et d’honneur.
 
Eric Cerf-Mayer
 
Illustration : photofort77/Shutterstock