Le temps du désarroi ?

Eric Cerf-Mayer revient sur les actualités de ce début de mois de Juin.

Le début du mois de juin 2021, les prémices de l’été, une période dans l’histoire de France souvent marquée par des souvenirs douloureux, à mi-chemin entre tragédie et espérance – images terribles de l’exode des populations civiles de 1940 sur les routes mitraillées par les avions de l’adversaire en passe d’être victorieux jusqu’au souffle jubilatoire mais chargé de sacrifices du 6 juin 1944 – éveille des échos contrastés et lourds d’interrogations dans la mémoire des anciens et conduit à s’ interroger sur le prix de la vie humaine en temps de grand désarroi, tels que ceux vécus en cette période d’évolution de la pandémie dans le monde.

Tandis que les médias alliés à tous ceux qui pensent engranger les dividendes précaires d’une accalmie dans la tempête de la Covid voudraient nous bercer dans l’illusion d’un retour à la vie d’avant, comme si les jeux du cirque ou la douceur de partager une boisson à la terrasse d’un café ou d’un restaurant à l’approche de l’été, pouvaient occulter l’état de délitement et de délabrement de la maison commune, le prix de la vie humaine et du respect intangible de son prochain semble de jour en jour s’effilocher, en sapant inexorablement les mythes du politiquement correct et en révélant la profondeur du désarroi des esprits et des âmes…

Le décompte des jours où l’actualité n’est pas ensanglantée par la relation d’un acte de violence ou d’incivilité trop souvent meurtrières entre particuliers ou contre les forces d’un ordre de plus en plus malmené, n’est plus quantifiable tant les signaux s’accumulent en dépit des cris d’alarme lancés par un nombre de plus en plus grand de voix dans le pays abîmé par une dérive de plus en plus insupportable.

Désarroi, démission, effondrement, inadéquation de l’appareil judiciaire, perte des repères élémentaires et des valeurs qui fondent le ciment d’un vivre-ensemble de plus en plus aléatoire devant l’incapacité des édiles dans nos plus grandes métropoles à faire respecter les règles communes, face à ceux qui profitent du chaos ambiant pour étendre leur emprise criminelle à travers la drogue, ou des idéologies mortifères dans les territoires dits perdus de la République mais bien au-delà, au cœur des villes et jusque dans nos campagnes ; tous les signaux de l’heure devraient conduire ceux qui briguent la lourde charge de tenir la barre du navire France à se poser les vraies questions, et à cesser de payer d’illusions et d’atermoiements délétères d’un pays qui aspire à reprendre souffle et à sortir d’un long cauchemar sanitaire et moral.

Avertissement ou prise de conscience de notre vulnérabilité en dépit de nos progrès technologiques indéniables, l’incident significatif de la panne des numéros d’urgence en France, en ce début de mois de juin, vient nous rappeler combien une société en état de bonne marche n’a pas de prix et combien celui de la vie devrait demeurer précieux aux yeux de tous.

D’Afrique nous arrivent également des souvenirs douloureux et des signaux préoccupants, au Mali en particulier où une digue pourrait rompre et agrandir les brèches existantes dans le dispositif de lutte contre l’hydre terroriste… Il y a peu de temps au regard des siècles, du pays des mille collines au cœur du continent berceau de l’humanité à la lisière des grands lacs, le récit effroyable et le constat d’un drame où le prix de la vie d’un enfant, d’une femme ou d’un homme n’avait pas plus de poids que celle d’un cafard, plongeaient le monde dans une consternation et une honte collectives comparables à celles ressenties par les soldats alliés ouvrant la porte des camps de concentration du territoire européen à la fin de la deuxième guerre mondiale… Plusieurs semaines de martyre pour des êtres humains traqués comme du gibier et poursuivis jusque dans le sanctuaire des Eglises sans exception ni merci, victimes d’une folie politique héritée d’une lecture manipulée et déformée de l’histoire d’un royaume très ancien sous l’ère coloniale et après… La dernière Souveraine douairière du Rwanda, veuve de l’avant dernier Mwami, Rosalie Gicanda, qui avait refusé l’exil en dépit des persécutions sporadiques exercées à intervalles réguliers contre les Tutsis par le régime majoritaire exercé par les Hutus, une très vieille dame paisible, entourée d’une poignée de jeunes femmes fidèles, qui passait le restant de ses jours à soulager les misères de ses anciens sujets à Butare, était tirée de sa modeste villa et abattue comme un animal – à l’instar de centaines de milliers de ses concitoyens, sans autre raison que l’indicible folie engendrée par la perte du respect de la vie d’autrui, quelle que soit la raison politique ou autre invoquée… La seule forme de repentance digne de notre condition humaine est le refus de l’oubli et de toujours garder à l’esprit qu’on ne joue pas impunément avec la haine. 

En cette période de campagnes électorales dans un contexte incertain où la pandémie n’a pas encore cédé du terrain et où l’immunité collective est loin d’être atteinte, il faut garder à l’esprit que l’existence de tout être humain n’a pas de prix quantifiable. Malheur à ceux qui jouent de la haine, excusent les insultes et pratiquent la déshumanisation de l’adversaire politique : cafards, rats, guenon ou chienne, autant de dérives inadmissibles et inqualifiables, injustifiables et dégradantes en tous temps, circonstances et contextes.

Les semaines à venir seront cruciales et le délitement est tel que l’on peut craindre les dérapages les moins dignes des enjeux électoraux de l’heure, en ces temps où la vie humaine semble de peu de poids dans une actualité marquée par la violence et où les cris d’alarme, au lieu de réveiller les consciences, sont occultés et combattus par ceux-là  même qui devraient y prêter la plus grande attention… Il est encore temps de réagir en souvenir et par respect pour les millions de vies brisées dont le souffle diffus nous parvient en ce début du mois de juin du lointain pays des mille collines, des routes de l’exode ou des plages de Normandie…

Eric Cerf-Mayer