Le terrorisme d’extrême droite dans l’ère de Christchurch – 1/3

Le terrorisme d’extrême droite est un phénomène criminel  bien connu des  forces de l’ordre et des services de renseignements occidentaux bien que les modes opératoires et  les justifications idéologiques varient d’un pays  à l’autre. Antony Marchand, dirigeant de la société Gallice International Services et ancien commandant  en second du GIGN, et Alexandre  Rodde, consultant pour Gallice International Services, spécialisé dans les questions de  terrorisme nous éclairent sur la montée en puissance du terrorisme d’extrême droite.

Le 15 mars 2019, Brendon Tarrant, un Australien de 28 ans résidant en Nouvelle-Zélande, envoie un manifeste de 74 pages à plusieurs médias locaux, ainsi qu’au bureau de la Première ministre Arden. Il en partage ensuite le texte, intitulé « The Great Replacement »1, sur les réseaux sociaux. Quelques instants plus tard, Brendon Tarrant commence à diffuser une vidéo en direct sur Facebook, alors qu’il se dirige vers la mosquée Al Noor, située dans la banlieue de Christchurch. Une fois sur les lieux, on le voit s’armer et ouvrir le feu dans l’enceinte du bâtiment, faisant de nombreuses victimes. Après quelques minutes, il rejoint son véhicule et reprend la route. C’est à ce moment que s’arrête la diffusion vidéo. Le tireur arrive ensuite à la mosquée de Linwood, où il ouvre à nouveau le feu sur les croyants rassemblés. Une des victimes arrive à lui arracher son arme, le mettant en fuite. Les forces de police, qui entretemps ont localisé Brendon Tarrant, percutent alors son véhicule et procèdent à son arrestation2.

Cette attaque d’un genre nouveau a surpris les forces de l’ordre néo-zélandaises, mais aussi le pouvoir politique. La Première ministre Jacinda Arden a ainsi décrit le 15 mars 2019 comme « l’un des jours les plus sombres » pour son pays. L’attaque a eu un impact international, de par sa diffusion sur Internet mais aussi du fait de l’idéologie de son auteur.

L’attaque, qui a duré moins d’une heure, a fait 51 morts et 49 blessés et devient l’attentat terroriste ayant fait le plus grand nombre de victimes dans l’histoire de la Nouvelle-Zélande.

Dès lors, les services de sécurité et les législateurs partout dans le monde se doivent de tenter de comprendre cette idéologie, son évolution et la menace d’un passage à l’acte qu’elle engendre, afin d’y apporter notamment une réponse préventive dans leurs juridictions respectives.

Le degré de violence et le nombre important de victimes, quasi inédit dans un pays occidental, peuvent être expliqués par deux caractéristiques de l’attentat : son mode opératoire et l’idéologie au nom de laquelle il a été commis.

Le tireur a pensé son opération sur une période de deux ans et l’a planifiée pendant six mois. Le schéma opérationnel est relativement simple : équipé de plusieurs armes (deux fusils d’assaut semi automatiques, deux fusils à pompe et un fusil à levier), il entre dans deux mosquées à l’heure de la prière et ouvre le feu sur les personnes présentes. Le tireur a cependant optimisé ses capacités de destruction. Les armes utilisées ont été obtenues légalement, mais les chargeurs d’une capacité de 30 cartouches, interdits en Nouvelle-Zélande, ont été achetés en ligne, et assemblés pour permettre un rechargement rapide. L’assaillant est également un tireur compétent, habitué à l’usage des armes et habile dans leur utilisation. Il reste mobile et agit avec rapidité. Dans le but de faire un plus grand nombre de victimes, il pratique le « double tap » (tirer à nouveau sur une victime au sol) pour limiter les chances de survie de ses victimes. Ce mode d’action n’est pas entièrement nouveau. Les attaques d’Anders Breivik à Oslo et sur l’île d’Utoya, d’Alexandre Bissonnette à Québec ou celle de Luca Traini à Macerata partagent certains éléments de leur mode opératoire avec l’attaque menée par Brendon Tarrant. Ces similarités sont expliquées par une proximité idéologique que le tireur de Christchurch évoque dans son manifeste.

Ce manifeste, « The Great Replacement », est un ensemble de textes courant sur 74 pages. Après une illustration où l’auteur présente les 8 piliers de son idéologie3, le manifeste est divisé en plusieurs parties : une introduction, une série de questions que l’auteur se pose à lui-même, une série de messages à différents groupes4 puis une section intitulée « Pensées généralistes et stratégies potentielles ». Le propos introductif annonce immédiatement la raison de l’attaque : le taux de natalité des populations immigrées. L’immigration y est décrite comme un remplacement ethnique, culturel et racial. l’auteur se donne donc pour objectif la défense du peuple européen et l’exécution de la « revanche » de celui-ci. Ces thèmes sont habituels dans un discours d’extrême droite. Néanmoins le tireur de Christchurch défend également des thèses moins classiques, se décrivant notamment comme un « écofasciste », prônant la protection de l’environnement. Décrit dans les médias comme néonazi, il reconnaît dans le manifeste une « composante raciste » à l’attaque. On retrouve également le nombre 14 écrit sur ses armes, traditionnellement associé au slogan néonazi « We must secure the existence of our people and a future for white children5».

En revanche, les thèmes habituels des suprémacistes blancs n’apparaissent que peu dans le manifeste, l’auteur étant plus concerné par une ségrégation culturelle et ethnique.

Autre originalité, pour justifier ses objectifs, Brendon Tarrant choisit des exemples allochtones à la Nouvelle-Zélande : le meurtre de la jeune Ebba Akerlund, jeune fille suédoise percutée par un djihadiste en avril 2017 à Stockholm, et la défaite de Marine Le Pen à l’élection présidentielle de 2017. Faisant preuve d’une culture politique globale, il sélectionne les exemples de ce qu’il qualifie de « génocide blanc » au Royaume-Uni, en France, en Allemagne mais aussi aux États-Unis et en Turquie. Il explique également qu’il a choisi d’utiliser des armes à feu par volonté de relancer le débat sur le droit aux armes en Nouvelle-Zélande, et par extension aux États Unis, dans l’espoir d’aboutir à une « balkanisation politique, culturelle et raciale » outre-Atlantique.

De surcroît, si le tireur tire ses revendications de la situation politique occidentale, il fait le choix délibéré de diffuser aussi son attaque à l’étranger dans le but de pousser d’autres individus à entreprendre des attaques similaires.

Ce « meurtre spectacle » a été réfléchi et mis en scène, avec de la musique et une décoration des armes utilisées. La sélection des victimes n’a pas non plus été faite au hasard. Brendon Tarrant justifie son choix d’attaquer une mosquée par deux arguments : le taux de natalité de la communauté musulmane et les tensions autour de la question de l’islam dans la société occidentale. Il note ainsi que frapper la communauté musulmane lui apportera « le plus de soutien » de la part d’une frange radicale de l’extrême droite violente.

Original par son sous-bassement idéologique composite, délibérément global, ce type d’attaque est inédit en Nouvelle- Zélande. Les deux dernières fusillades de masse, à Aramoano en 19906 et Raumiru7 en 1997, étaient respectivement dues à une dispute de voisinage qui a tourné à la tuerie et à une attaque soudaine par un individu souffrant de schizophrénie. L’attentat planifié de Christchurch, perpétré par un jeune homme s’étant préparé pendant plus de six mois à commettre une tuerie, organisée et méticuleuse, soutenue par une idéologie d’extrême droite mondialisée, n’avait pas été anticipé par les services de sécurité néo-zélandais, pour qui le terrorisme n’est pas une menace prioritaire8.

Les signaux faibles d’une attaque de ce type sont présents dans une majorité des pays occidentaux.

Par conséquent, deux questions se posent légitimement : une menace similaire existe-t-elle sur le territoire français ? Quelle est la capacité des services de sécurité français à y répondre ?  Antony Marchand et Alexandre Rodde répondront à ces questions dans la suite de la publication de cet article.

Antony Marchand
Dirigeant de la société Gallice International Services, intégrateur de solutions sûreté et spécialiste de la sécurité des entreprises et des organisations internationales. Magistrat à la Cour des compte (en disp.). Antony Marchand a fait une longue carrière au GIGN qu’il a commandé en second. Diplômé en droit, en sciences de gestion et de l’ESM de Saint-Cyr, il est titulaire d’un MBA en management de la sécurité.

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Alexandre  Rodde
Consultant pour Gallice International Services, spécialisé dans les questions de  terrorisme. Diplômé de l’université Georges Washington, il intervient auprès de la Gendarmerie et  de la Police nationale sur les problématiques de tueries de masse.

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  1. Le Grand Remplacement, en français.
  2. https://www.insider.com/christchurch-shooting-timeline-49-killed-new-zealand-mosques-2019-3
  3. Anti-impérialisme, Écologie, Responsabilités des marchés, Refus des substances addictives, Loi et ordre, Autonomie ethnique, Protection du patrimoine et de la culture, Droit des travailleurs.
  4. Conservateurs, chrétiens, Turcs, communistes
  5. En français : “Nous devons préserver l’existence de notre peuple et l’avenir des enfants blancs”, slogan créé par David Lane, un membre du groupe terroriste américain The Order.
  6. 13 morts, dont 1 policier.
  7. 6 morts.
  8. Les derniers évènements considérés comme terroristes en Nouvelle-Zélande sont l’attaque d’un centre informatique à Wanganui par un anarchiste en 1982, et l’affaire du Rainbow Warrior en 1985.