L’édito d’Arnaud Benedetti avec notre partenaire Radio Orient

Le revirement de Ziad Takieddine dans la présumée « affaire » du financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 constitue un tournant manifeste dans le volet judiciaire de ce dossier politico-médiatique, véritable serpent de mer de la vie publique française depuis plus d’une décennie.

Mais c’est sans doute au-delà des faits qu’il faut chercher les principaux enseignements d’un feuilleton qui a alimenté le soupçon autour de l’ancien Président de la République. Ce dernier est dans son droit lorsqu’il fait valoir son indignation, d’autant plus que les motifs de sa mise en examen sont d’une rare gravité. À n’en pas douter, il a été l’objet d’un traitement pour le moins singulier.

Dans un pays qui doute du fonctionnement de ses institutions, le retournement de Ziad Takieddine invalide d’abord la pierre angulaire de l’accusation portée par les magistrats du Parquet national financier, mais les effets vont bien au-delà. Rétrospectivement, ils alimenteront le soupçon que le jeu politique dans notre pays a été biaisé en quelque sorte par un usage très politique de l’autorité judiciaire. À tort ou à raison, c’est ce sentiment qui pourrait se propager dans des segments entiers de l’opinion qui, par ailleurs, ont déjà démontré leur faible confiance dans le fonctionnement de la justice. Trop laxiste pour les uns, trop dépendante pour les autres, voire politisée pour certains, les raisons de la méfiance dans l’appareil judiciaire sont multiples, parfois contradictoires, mais toutes convergent vers l’affaiblissement de l’adhésion de nos compatriotes en l’institution.
 
Cet énième épisode ouvrira la voie au renforcement des interrogations. Il s’inscrit surtout plus généralement dans une crise systémique d’ordre institutionnel. Entre un exécutif hypertrophié, une représentation imparfaite et une justice empêtrée dans ses dysfonctionnements, se dessine un paysage de délégitimation inquiétant où le cœur de la République ne bat plus au rythme de ses sociétaires. Le phénomène n’est pas récent mais dans une atmosphère de déclassement économique et social, d’atomisation de la société démocratique, il induit toujours plus de défiance et pose à terme la question du consentement au régime. À l’ère du complotisme, la suspicion ainsi générée par l’arc institutionnel nourrit l’idée que l’Etat n’est plus que le produit d’un emballement permanent, d’un vaste champ de forces contradictoires dont la stabilité apparente, mécaniquement redevable à la Ve République, dissimule de facto une désagrégation inexorable.
 
Quand l’Etat dans toutes ses déclinaisons renvoie une image de désordre jusque dans ses piliers les plus essentiels, il mine le contrat social, il offre à ses adversaires l’opportunité de le subvertir, il ne garantit plus la tacite adhésion. Qu’un à un, exécutif, législatif et judiciaire soient en proie à ce Parkinson institutionnel permanent, de manière quasi synchrone, voilà  qui constitue le syndrome d’un malaise français qui ouvre la voie à toutes les spéculations, y compris les plus aventureuses.
 
Arnaud Benedetti
Rédacteur en chef