L’édito d’Arnaud Benedetti : Ce que dit la Bataille de Paris…

Le retrait de Benjamin Griveaux de la course à la mairie de Paris transforme t-il la donne ? Si l’on considère que l’incarnation constitue un facteur décisif dans une bataille électorale, tout pourrait accréditer cette thèse : l’image clivante de l’ex-candidat comme les conditions de sa désignation jouaient indéniablement en la défaveur de celui-ci. Le storytelling griveaux ne parvenait même pas à s’accorder le quitus des médias mainstream les plus bienveillants. Au moins Agnès Buzyn bénéficie t-elle d’une couverture médiatique plus encourageante. Elle apparaît sérieuse, sobre, soucieuse de bien faire.

Par-delà les apparences, et nonobstant l’interprétation immédiate de l’immédiat, son récit n’en demeure pas moins d’une part encalminé dans les récifs du macronisme et contraint d’autre part par le rapport de forces inhérent au champ politique parisien. Mme Buzyn est un pur produit de la bourgeoisie BCBG de la macronie, de cette bourgeoisie qui n’imagine pas un seul instant qu’il puisse y avoir d’autre vision que la sienne, pour conduire sérieusement les affaires de la cité et qui en conséquence préempte une légitimité à diriger dont elle ne doute pas un seul instant. D’aucuns appelleront cela l’oligarchie, d’autres y verront l’effort le plus constant d’une classe sociale à s’organiser pour s’assurer du pouvoir. Peu importe à vrai dire la dénomination, les marcheurs ont d’abord renouvelé le marketing de ce que l’excellent Jérôme Sainte-Marie appelle le « bloc élitaire ». Mme Buzyn en est l’illustration incandescente à Paris. Ce bloc a lâché les vieilles offres de gouvernement, trop affaiblies, trop démonétisées, pour se forger une nouvelle phalange plus resserrée, mieux fortifiées pour résister aux assauts des « populismes », mot désormais fourre-tout pour disqualifier toutes celles et ceux qui contestent la doxa élitaire. Au cœur de Paris, poumon de cette sociologie des vainqueurs de la mondialisation, se joue ainsi une étrange bataille chez ceux-là même qui partagent peu ou prou une vision identique de l’avenir.

Derrière la compétition parisienne entre le new « branding », façon marcheurs, et le « old school » façon conservateurs d’un côté, socialistes de l’autre se dessine un « partage des eaux » entre une bourgeoisie qui ne doute pas de son aptitude légitime au monopole du pouvoir et une autre bourgeoisie plus prudente, plus éprouvée par l’histoire qui reste soucieuse de gérer les affaires publiques en confortant une recherche d’alliances avec les classes moyennes et populaires.

En ce sens la scène parisienne offre un opportun laboratoire pour disséquer in vivo les contradictions qui convulsent les bourgeoisies de gouvernement.

Entre les sécessionnistes qui comme les marcheurs entendent s’abstraire de toute alliance avec l’arc-boutant des classes populaires et les tenants sociaux-démocrates ou conservateurs qui demeurent attachés à la synthèse républicaine « interclassistes », la fracture ne cesse de s’élargir au fur et à mesure du déroulé du quinquennat, au point que les vieilles offres politiques en deviennent des facteurs de résistance à la tentation macroniste du « splendide isolement » social, du rouleau-compresseur de la rhétorique de la transformation, de la tentation de la radicalisation « a-libérale ». Car au fond c’est bien ce que le macronisme dit de sa doctrine qui importe : faussement libéral par sa vision exclusive de la société, adversaire des illibéraux par nécessité tactique et méfiance de la souveraineté populaire, les marcheurs sont « a-libéraux », indifférents par ignorance souvent à l’essence philosophique du libéralisme, allergiques à toutes les formes de contre-pouvoir, techniciens avant d’être politiques, managériaux avant d’être gouvernants.

À Paris, au plus près de leur terreau sociologique, ils se heurtent aux hésitations de leur corps social ; ils apparaissent en creux pour ce qu’ils sont, l’avant-garde décomplexée d’un bloc « oligarchisé » dont la vocation irrédentiste est d’unifier toute la bourgeoisie. Or celle-ci est multiple, fractionnée, traversée de nuances dont le théâtre politique parisien présente l’avant-scène nationale. La compétition pour la mairie de Paris est le sismographe des déchirements du « bloc élitaire » ; il révèle avec la dissidence Villani, la bonne tenue des candidatures tant d’Anne Hidalgo que de Rachida Dati, les limites du sécessionnisme social dont le macronisme est devenu, aux yeux d’une grande partie de l’opinion, l’expression la plus aboutie.

En ce sens la bataille pour Paris met à nu les ressorts convulsifs de la France d’en haut.

Griveaux ou Buzyn ne changent rien à l’affaire, tant ils ne sont en fin de compte que les vecteurs d’ « une force qui va ».

Arnaud Benedetti
Rédacteur en  chef